Au sommaire du N° 760

avril 22, 2008 by lucien

Au sommaire du N° de mars 2008:

  • “Les mots et les choses”, J. Moreau
  • Prenons le pouvoir de l’imagination, J.-P. Alletru
  • Chroniques ouvrières
  • La RP en deuil: Jacques Debouzy
  • La réflexion sur les questions identitaires n’est pas du domaine réservé de la droite, Ph. Lazar
  • Dialogue interculturel avec F. Jullien, J. Demorgon
  • Lire René Girard?, P. Aubery
  • L’Arche de Zoé: de l’humanitaire à la dérive humanitariste, L.-P. Avajon
  • Notes de voyage, J.& F. Moreau
  • Portrait: Jules Grandjouan 1875-1968, M. Lambart
  • Livres: Court traité de l’âme/Ph. Lazar; Le parcours de l’en-vie/C. Jactel; L’Afrique répond à Sarkozy/ sous la dir. de M. Gassama; Les congrès ouvriers de 1880 tenus au Havre/ J.-P. Jacquinot

Actualité du site

mars 14, 2008 by lucien

Nouveautés sur le site:

Programme de travail:

  • Nettoyage des codes sources pour standardisation graphique
  • Repérage et suppression des liens cassés

Projection-débat sur René Lefeuvre le 12 mars

mars 10, 2008 by lucien
René Lefeuvre, pour le socialisme et la liberté
DEBAT

Le mercredi 12 mars 2008 à 19h45
RENE LEFEUVRE, POUR LE SOCIALISME ET LA LIBERTE
documentaire de Julien Chuzeville, 40 min, 2008,
CICP 21ter rue Voltaire Paris 11e
Ce film documentaire retrace la vie de l’éditeur et militant socialiste révolutionnaire René Lefeuvre (1902-1988). Fondateur des éditions Spartacus - à ce titre éditeur de Rosa Luxemburg, Victor Serge, Anton Pannekoek, Daniel Guérin, ou Anton Ciliga - René Lefeuvre a également milité dans les années 30 au sein de l’extrême gauche non-léniniste (Cercle Communiste Démocratique, Gauche révolutionnaire, PSOP).

P. Monatte dans “Témoins” n° 25 (novembre 1960)

février 18, 2008 by lucien
Extrait de Pelloutier.net, 15-02-2008:

Série de témoignages parus à la suite de la mort de P. Monatte dans le numéro spécial de Témoins, n° 25, novembre 1960.

V. Dubuc a publié sur son site La Presse anarchiste le numéro de la revue Témoins rendu à P. Monatte par plusieurs de ses compagnons de combats. Nous reprenons ici ces contributions, en saluant une nouvelle fois le travail de notre partenaire (à qui l’on doit la mise en ligne des premiers numéros de la Vie Ouvrière, et aussi du Bulletin de la Fédération jurassienne, entre autres).

Mon ami Pierre Monatte (Fritz Brupbacher)
« Mêlant son pas au nôtre… » (Gilbert Walusinski)

 

Ces liens renvoient au site Pelloutier.net. Nous ne pouvons pas ne pas copier ici même le texte d’hommage de Maurice Chambelland extrait de ce numéro:

 

Monatte le pur

 

L’acte majeur de la vie de Pierre Monatte fut sa démission du Comité confédéral de la CGT le 6 septembre 1914.Il représentait les unions départementales des syndicats du Rhône et du Gard. Il déclara ne pouvoir accepter la position prise par l’organe directeur de la CGT. Il refusa de se rallier à la politique de guerre et d’union sacrée.
« Si l’humanité, écrivait-il, doit connaître un jour la paix et la liberté, au sein des États-Unis du monde, seul un socialisme plus réel et plus ardent, surgissant des désillusions présentes, trempé dans les fleuves de sang d’aujourd’hui, peut l’y mener. Ce n’est pas, en tout cas, les armées des Alliés, non plus que les vieilles organisations déshonorées qui le peuvent.
« C’est parce que je crois, chers camarades du Gard et du Rhône, que la CGT s’est déshonorée par son vote du 6 décembre, que je renonce, non sans tristesse, au mandat que vous m’avez confié. »
Pendant que de nombreux fonctionnaires syndicaux se ruaient aux sursis d’appel, Monatte — qui n’était pas mobilisable — fut récupéré et envoyé au front. Il y resta durant toutes les hostilités, souvent dans les endroits les plus dangereux, au Chemin des Dames notamment.La revue qu’il avait fondée en 1909, la Vie ouvrière — et dont le contenu reste inégalé — cessa de paraître. Elle avait déjà réuni un public remarquable.A sa démobilisation, tout naturellement Monatte se déclara solidaire de la Révolution russe. Il reprit la publication de la Vie ouvrière sous la forme de journal hebdomadaire. En 1920, lors de la grande poussée ouvrière, il fut compris dans le prétendu complot contre la sûreté de l’État. Les emprisonnés restèrent près d’un an en prévention pour être finalement acquittés.Monatte adhéra au Parti communiste. Mais il n’était pas homme à supporter l’obéissance passive. Il fut exclu en 1924 avec Rosmer et Delagarde.Il fonda aussitôt sa deuxième revue : la Révolution prolétarienne, qui paraît toujours et mène le combat pour la renaissance du syndicalisme et pour l’unité syndicale. Il dénonça les crimes de Staline.

Pierre Monatte sut conserver intacte sa position pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Il est mort à Vanves, ce 27 juin 1960, sans avoir rien renié de sa vie militante.

Il exerçait le métier de correcteur d’imprimerie. Il n’a jamais vécu que de son salaire. Son existence fut claire.

Dans les années sombres de l’Occupation, ma compagne eut, un jour, une conversation avec un secrétaire de fédération appartenant à la tendance Jouhaux, Milan, des Chapeliers.

Milan lui dit ceci :

« Il y a une chose que nous n’avons pas pardonnée à Monatte. C’est d’être resté lui-même. Il est resté ce que nous étions tous avant 1914. Nous avons tous quelque chose à nous reprocher. Lui est resté pur. Pour nous, Monatte est un reproche vivant. »
Monatte le Pur n’est plus, mais son souvenir durera.
Maurice Chambelland

Au sommaire du N°759

février 5, 2008 by lucien

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Dans le N°759 de décembre 2007:

  • Des mots et des maux, éditorial de Jean Moreau
  • D’où vient l’argent?
  • Assemblée générale: quelques chiffres
  • La négritude affirme-t-elle un concept identitaire?, par Jammes Soumah
  • Livres: Les 110 ans de l’union locale CGT du Havre; Le Provisoire
  • Le défi des épidémies modernes, par Jean-Paul Allétru
  • La RP en deuil: Daniel Fontaine
  • Lettre d’Amérique: Retour aux sources de la Révolution russe, par Pierre Aubery
  • Visite d’un atelier parisien, par Simone Weil (1936)

Abonnement: 23 euros. A adresser à Jean Moreau, 26 rue des rosiers, 75004 Paris

Chèques à l’ordre de: Les Amis de la Révolution prolétarienne.

CCP: 8044 64 Y PARIS

Signalé sur internet

janvier 16, 2008 by lucien

La Vie ouvrière (1909-1914)

décembre 26, 2007 by lucien
Article de Colette Chambelland paru dans les Cahiers Georges Sorel, Année 1987, Vol. 5, N° 1

Le 5 octobre 1909 paraissait le premier numéro de la Vie ouvrière. La déclaration suivante était publiée sur sa couverture :

” Que veut être cette revue ? allez-vous vous demander à la réception de ce premier numéro.

La Vie ouvrière sera une revue d’action. Une revue d’ac­tion ? Parfaitement ; si bizarre que cela puisse sembler. Nous voudrions qu’elle rendît des services aux militants au cours de leurs luttes, qu’elle leur fournisse des matériaux utili­sables dans la bataille et dans la propagande et qu’ainsi l’ac­tion gagnât en intensité et en ampleur. Nous voudrions qu’elle aidât ceux qui ne sont pas encore parvenus à voir clair dans le milieu économique et politique actuel, en se­condant leurs efforts d’investigation.

Nous n’avons ni catéchisme ni sermon à offrir. Nous ne croyons même pas à la toute-puissance de l’éducation ; car nous croyons que la véritable éducatrice c’est l’action.

Les camarades qui se sont rencontrés autour de la Vie Ouvrière — et en forment le noyau — ne partagent pas toutes les mêmes opinions. Il en est qui appartiennent au parti socialiste et y militent activement ; d’autres consa­crent tout leur temps et toute leur activité au mouvement syndical — c’est la majorité — ; d’autres, enfin, sont anarchistes et ne s’en cachent nullement. Mais tous, nous sommes unis sur le terrain syndicaliste révolutionnaire et nous nous proclamons nettement antiparlementaires. Tous aussi, nous croyons qu’un mouvement est d’autant plus puissant qu’il compte davantage de militants informés, connaissant bien leur milieu et les conditions de leur industrie, au courant des mouvements révolutionnaires étrangers, sachant quelles formes revêt et de quelles forces dispose l’organisation patronale, et… par-dessus tout ardents !

C’est pour ces militants que nous avons fondé la Vie Ouvrière et c’est eux qui en rédigeront la plus forte partie, parlant, au fur et à mesure des événements, de ceux aux­quels ils auront été mêlés. Aussi se produira un échange extrêmement profitable de connaissances précises sur cha­que région, sur chaque industrie…

A côté des monographies de grèves et des études de ques­tions syndicales ou économiques, nous ferons une large place aux questions morales, aux questions d’éducation, d’hygiène, etc.

Nous tâcherons, en somme, de faire de la Vie Ouvrière une revue intéressante et vraiment précieuse pour les mili­tants ouvriers.

Il faut qu’elle vive ! Il importe pour cela de recueillir 4 000 abonnés.

Jamais vous n’y parviendrez, nous ont dit des amis pessi­mistes : on ne lit pas dans les milieux ouvriers ; ou bien on ne lit que ce qui est bruyant et épicé. Or vous ne serez ni l’un ni l’autre. Puis, c’est une somme : dix francs par an !

Des camarades au courant de la librairie nous ont dit, eux : dix francs par an, une revue de 64 pages tous les quinze jours ; mais vous êtes fous ! Vous avez donc de l’argent à jeter à la rue ?

Nous ne sommes pas optimistes ; nous ne sommes pas fous ; nous n’avons pas d’argent à jeter dans la rue. Et nous savons que nous n’atteindrons jamais qu’un public restreint. Mais ce public de militants, de sympathiques, d’hommes désireux de s’informer viendra sûrement à nous si nous lui présentons une revue sérieusement documentée, vivante, passionnée même.

Nous y travaillons à une demi-douzaine de camarades depuis deux mois ; d’autres ne nous ont pas ménagé leur concours occasionnel ; que ceux qui le peuvent se joignent au noyau. Que les autres nous aident dans la mesure de leurs moyens et du temps dont ils disposent. Que chacun s’efforce et la Vie Ouvrière reflétera exactement notre vie sociale si tumultueuse, si riche de force et d’espoir ; et la Vie Ouvrière atteindra son 1 000e abonné, bouclant son bud­get, ne demandant à chacun pour vivre que le montant de son abonnement, — Pour le « noyau » : Pierre Monatte. “

L’essentiel est dit dans cette « lettre familière aux 5 000 abonnés possibles » de cette petite revue bimensuelle, à couverture grise, dont cent dix numéros paraîtront jusqu’en juillet 1914. Pierre Monatte et ce premier « noyau » (Merrheim des métaux, Picart et Nicolet du bâtiment, Garnery de la bijouterie, Voirin des cuirs et peaux, Dumas de l’habillement, Lapierre de l’UD de Seine-et-Oise, Delzant des verriers, Dumoulin des mineurs) veulent réagir dans une période difficile et brumeuse du mouvement syndical. Cette année 1909 est pleine de lassitude et de promesses fragiles. L’essor escompté après la grande campagne pour les huit heures et la Charte d’Amiens ne s’est pas produit, les luttes de tendances s’exaspèrent, la crise est ouverte au sommet confédéral avec la démission de Griffuelhes et l’élection (considérée comme transitoire) de Léon Jouhaux. Tous sentent le besoin de forma­tion de militants neufs (les pépinières anarchistes et allemanistes sont taries), le besoin aussi de donner au courant syndicaliste révolutionnaire une cohérence. Chacun va agir pour cela dans sa corporation. Mais il faut une tribune : la Voix du Peuple, organe officiel de la CGT, ne peut suffire, Pages libres disparaît, le Mou­vement socialiste change d’orientation. Pierre Monatte, militant sans autre fonction que celle de membre du Comité des Bourses, correcteur à l’imprimerie confédérale, est persuadé de l’importance d’une revue : il croit à l’écrit depuis ses premières années quand il a fondé, à dix-huit ans, la Démocratie vellavienne, organe des groupes avancés de la Haute-Loire ; il a, à la place de Broutchoux emprisonné, rédigé l’Action syndicale à Lens. Son expérience récente au quotidien d’Emile Pouget, la Révolution, lui a fait connaître tous les jeunes militants. Il a l’enthousiasme et le talent. Il aura la persévérance de poursuivre. Cet homme jeune de vingt-huit ans va se consacrer totalement à la Vie ouvrière, titre choisi, après celui de l’Action ouvrière, à cause de l’ouvrage de F. Pelloutier, homme qui l’a définitivement acquis au syndi­calisme en 1901.

Mais ces hommes et, peut-on dire, Pierre Monatte surtout veu­lent une revue différente : revue d’action, coopérative intellec­tuelle, transparence financière en seront les trois caractéristiques essentielles.

La transparence financière est sans aucun doute, pour eux, le plus important. C’est la première condition de l’indépendance. La revue doit vivre de ses abonnés, ceux-ci doivent être informés régulièrement des comptes. Le nombre et la répartition des abon­nés, les problèmes financiers feront l’objet d’informations régu­lières dans la Vie ouvrière et, fait exceptionnel, la véracité de ces chiffres est confirmée par les archives laissées par Pierre Monatte (comptes, factures de l’imprimeur, correspondance, etc.). L’argent nécessaire au démarrage a aussi une origine claire. Pour Monatte, il n’est pas question de mettre un argent personnel — il n’a que des dettes —, pas question non plus de s’adresser aux organisa­tions. Instruit de l’échec de la Révolution, il fait un premier calcul : avec 1 200 abonnés à dix francs, le budget serait équi­libré, mais on ne peut y penser qu’au bout de deux ans, d’où un déficit d’environ trois mille francs la première année, de deux mille francs la suivante. James Guillaume, le fondateur de la Fédération jurassienne, donne mille francs. Charles Keller, auteur de la Jurassienne, hymne de la première Internationale, six cents francs, Otto Karmin, camarade genevois, cinq cents francs. Char­les Guieysse, qui a été à Paris le premier employeur de Monatte à Pages libres, lui donne mille trois cents francs, reliquat de la liquidation de Pages libres. Maurice Kahn et Georges Moreau de Pages libres remettent aussi trois cents et deux cents francs. Cela permet de louer (pour deux cent cinquante francs par an) un local 42 rue Dauphine et d’appointer Monatte à un salaire de cor­recteur pour assurer le rôle de « rédacteur en chef *, de secrétaire de rédaction, d’administrateur, et de payer l’imprimeur.

Ce problème financier va être le plus difficile de tous ceux qu’affrontera Monatte. Certes, la progression des abonnés est satisfaisante : huit cents au bout de six mois, de mille six cents à mille huit cents par la suite, avec des fluctuations qui nous appa­raissent minimes mais qui comptent dans un budget serré. Les pointes correspondent le plus souvent è des relations de grands mouvements (grèves des cheminots de 1910) ou à des articles spectaculaires comme celui d’Andler. Ce chiffre est bien supérieur aux six cents abonnés de la Revue syndicaliste, aux trois cents de la Revue socialiste et aux sept cents du Mouvement socialiste. Les « Entre Nous “, cette rubrique régulière au ton si particulier, le montrent bien. La montée à trois mille abonnés assurerait une vie sûre, un imprimeur payé régulièrement, la possibilité d’avoir un administrateur régulier, déchargeant Monatte des tâches écra­santes qu’il assume. Ces abonnés sont, avant tout, des militants ouvriers de toutes les fédérations (à peine 10 % d’enseignants, 15 % de « curieux »).

Car c’est un travail écrasant de faire paraître, le plus réguliè­rement possible (c’est-à-dire sans retard), une telle revue. La col­lecte de la copie n’est pas le plus difficile, à condition de ne pas relâcher l’effort, d’être à l’affût des nouveaux militants qui émer­gent, de les pousser à écrire, à collaborer régulièrement, sentir les besoins, les mouvements. Une équipe s’assemble vite, avec aussi des « spécialistes », médecin comme le docteur La Fontaine, ingé­nieur comme Robert Louzon, économiste comme Francis Delaisi. Chacun devant non faire étalage de sa « supériorité » d’intellectuel, mais permettre aux militants de comprendre des problèmes complexes. Un « noyau » permanent, auquel se joignent tous ceux que cela intéresse, se réunit régulièrement. Quatre jours par semaine, de 21 à 23 heures, une permanence est tenue à la revue où chacun peut venir discuter, apporter un article, mais aussi faire les bandes d’expédition, participer au travail administratif. Aucune distinction entre travail « noble » et travail « ingrat » n’est concevable pour ces hommes. C’est un travail collectif, mais Pierre Monatte en est le moteur, pour lui c’est un « enfer heu­reux », et ces années vont peupler de poils blancs sa moustache rousse.

La revue est ouverte, soignée également. Monatte attache une grande importance à l’élégance typographique, à la clarté de la maquette, au choix des titres et des illustrations. La mise en page est moderne et aérée.

Pour une revue comme la Vie ouvrière, cette étude de la struc­ture, du fonctionnement, du financement est non seulement pos­sible grâce aux sources, elle est essentielle. Ce n’est pas une revue traditionnelle dans sa vie interne. Elle ne l’est pas non plus dans le choix de ses collaborateurs ni dans son contenu. La diver­sité, la richesse de la Vie ouvrière, son ouverture aux problèmes internationaux, aux grandes questions de la société étonnent encore. Une lecture attentive, une étude précise et fine renverse­rait bien des idées fausses sur les syndicalistes révolutionnaires pour lesquels et par lesquels cette revue a été créée. Ils sont, avant tout, soucieux d’une action efficace et réfléchie, mais cela suppose une attention très grande aux mutations de la classe ouvrière qu’ils voient changer sous leurs yeux (ils abordent, les premiers, les problèmes du taylorisme, de la déqualification du travail) et qui nécessitent de nouveaux modes d’organisation et d’action. Ils s’adressent à un prolétariat moderne et pas aux héri­tiers des ouvriers qualifiés du Second Empire.

L’influence de la Vie ouvrière (qui cesse de paraître à la décla­ration de guerre, décision symbolique prise par tous) est difficile à mesurer. La plupart des militants français et étrangers qui ont marqué ou qui vont marquer le mouvement ouvrier l’ont lue ou y ont écrit. Arrivant en 1921 à Moscou, Alfred Rosmer sera frappé du fait que tous les délégués du congrès de l’IC connaissaient le groupe de la Vie ouvrière. Certains y ont appris un mode de vie et de militantisme, fait d’efforts, d’éducation et de refus de parvenir.

Rencontres de la RP

octobre 15, 2007 by lucien

L’assemblée générale des Amis de la Révolution prolétarienne, suivie d’un dîner-débat (repas: 24 euros) aura lieu mardi 6 novembre 2007 à 18h45 au restaurant La Villa Saint-Jacques, 1 Bd St Jacques, 75014 Paris.

Avec une conférence de Jacques Soumah: Quel est l’avenir du socialisme dans le paysage mondial?

Réservation avant le 30 octobre auprès de Jean Moreau, 26 rue des rosiers, 75004 Paris.

L’Affaire Dreyfus au théatre

octobre 5, 2007 by lucien

SPECTACLE

DREYFUS, l’Affaire…

se joue au Théâtre du GUICHET MONTPARNASSE, rue du Maine (Paris 14°) à 19h jusqu’au 20 Octobre.

Pierrette Dupoyet en est l’auteur mais c’est David Arveiller qui l’interprète.
Son jeu est d’une belle intensité et met en lumière le drame profond de cette terrible injustice;

Nous vous recommandons ce spectacle.

Voir le site http://www.dreyfusaffaire.blogspot.com/

Paris 1902

octobre 5, 2007 by lucien
Article de Pierre Monatte publié dans le n° 8 de la revue Témoins (printemps 1955), revue éditée en Suisse par Jean-Paul Samson.

J’avais dit adieu au pionicat.

Ça c’était brusquement fait. La veille, je n’y pensais pas. D’avoir trouvé la porte du collège fermée après minuit – la grande porte était normalement fermée, mais il en existait une petite qui ne l’était pas d’habitude – et d’être obligé de sauter le mur pour rentrer me coucher, mon sang n’avait fait qu’un tour. Quoi, c’était donc la caserne ?

Cette brimade du principal, impossible de l’accepter. Peut-être ignorait-il que je n’étais pas rentré ? Au contraire, c’est parce qu’il le savait qu’il avait donné ce tour de clef supplémentaire. Il avait vu ou quelqu’un lui avait signalé de petites affiches annonçant dans la région une tournée de conférences antimilitaristes par Dubois-Dessaulle, un militant anarchiste d’alors. La première de ces conférences avait eu lieu justement ce samedi soir à Vieux-Condé. Il s’était dit : mon bonhomme, puisque tu n’es pas rentré à minuit, tu iras coucher où tu voudras.

Je sautai donc le mur, mais ruminai toute la nuit. Non, ce ne fut pas long ; la décision s’imposa très vite. Au matin, je lui remettrais ma démission de maître-répétiteur. Ce que je fis. Ce qu’il accepta sans me poser de questions, sans me demander d’attendre mon remplaçant. Comme s’il n’était pas autrement surpris et comme s’il s’en trouvait soulagé.

C’était un pauvre homme qui avait peur de tout. Il paraît que dans sa jeunesse il avait été en Picardie un militant radical, à un moment où un radical était un républicain rouge, presque un révolutionnaire. Ça lui avait valu quelques ennuis dans sa carrière de professeur. Il ne pensait plus à cette période de sa vie qu’avec frayeur. Il tremblait d’ailleurs à propos de tout. Quand il écrivait pour le service au recteur de l’académie de Lille, il se croyait tenu d’énumérer tous les titres universitaires et honorifiques du grand personnage qui n’en demandait pas tant, qui sans doute en souriait même chaque fois. À l’idée de perdre l’un de ses vingt internes, il pâlissait. Or, j’avais porté atteinte une première fois déjà à l’honneur du collège de Condé-sur-Escaut.

C’était quelques semaines avant. Un dimanche après-midi où j’étais libre, j’avais été retrouver à Fresnes mon ami Delzant, le militant des verriers, et ses camarades. Or, ne voilà-t-il pas que le bruit était parvenu qu’un chef des jaunes de Valenciennes se permettait de faire une réunion publique à Vieux-Condé justement cet après-midi. Delzant et quelques camarades ne font ni une ni deux. Ils décrochent quelque part un drapeau rouge. En route pour Vieux-Condé ! On part de Fresnes une demi-douzaine, le petit Monatte à côté du grand Delzant. En chemin, on chante peut-être « l’Internationale » et « la Carmagnole ». C’est bien possible. La petite troupe se renforce en route. On traverse ainsi Condé dans toute sa longueur. À Vieux-Condé, l’étape de quatre à cinq kilomètres franchie, on arrive bien près d’une centaine. Le conférencier des jaunes, un avocat catholique de Valenciennes dont le nom ne me revient pas, mais qui eut une certaine notoriété dans son genre, au temps de Biétry et de Lanoir, ne s’attendait pas à tant de monde et surtout à cette sorte de monde. D’autant que notre arrivée avait fouetté l’ardeur des mineurs et des métallurgistes de Vieux-Condé. La salle de réunion fut bientôt trop petite. Notre avocat patronal essaya de parler, mais il ne put continuer longtemps. Il préféra s’éclipser et la réunion fut terminée par Delzant et les orateurs révolutionnaires du coin.

Vous pouvez penser si on parla de l’événement dans le pays. Condé avait une population paisible, mais Fresnes et Vieux-Condé qui l’encadrent étaient des centres ouvriers de verriers, de mineurs et de métallurgistes, tout au fond du bassin d’Anzin. Notre défilé à Condé derrière le drapeau rouge avait fait marcher les langues. Le principal du collège avait vite appris ma présence en tête du cortège. Est-ce que cette présence d’un pion du collège n’allait pas lui attirer des histoires, peut-être le retrait de quelques-uns de ses déjà si peu nombreux internes par quelque famille d’employés de la mine ou de paysans aisés des environs ?

Dans ma candeur, je n’imaginais pas que de tels malheurs pouvaient être suspendus sur la tête de mon principal. Et si même j’y avais pensé, j’y aurais été probablement insensible.

Voilà que deux ou trois semaines plus tard, je remettais ça. Cette tournée de conférences antimilitaristes, c’était encore un coup monté par moi. C’en était trop. Mais que faire ? Se plaindre à l’inspecteur d’académie avant que celui-ci, asticoté par la Compagnie des mines d’Anzin, ne s’en plaignit à lui ? Mais mon crime n’était pas énorme. En ce début de 1902, non pas que l’Université fût aussi bouillante dans ces lendemains de l’affaire Dreyfus qu’on le suppose parfois, au moins dans le Nord, et même ailleurs, on ne tracassait pas un pion pour des choses de ce genre. Du moins, je ne l’ai pas été. Sauf par mon principal, plus marchand de soupe qu’éducateur.

S’il fut agréablement surpris quand je lui remis ma démission, par contre mes camarades de Fresnes furent consternés. Delzant tout le premier. Et Dubois-Dessaulle donc ! Il devait rester toute une semaine dans la région et faire chaque soir une réunion. L’accompagner tous ces soirs-là, je ne pouvais y penser. Le petit groupe avait assez de prendre en charge les frais du conférencier. Quant à mon escarcelle, elle était légère. Donc, c’était exclu. Il m’est revenu à l’oreille plus tard, en d’autres circonstances, une remarque : Monatte doit avoir quelque fortune personnelle pour envoyer paître ainsi telle ou telle situation. Il m’est arrivé en effet d’en envoyer paître de meilleures sans savoir ce qui adviendrait, le lendemain, comme ce jour-là j’en quittai brusquement une assez peu brillante. Et sans grand pécule en poche. Question de tempérament. Comme le camarade à l’atelier, en ce temps-là, je ramassais mes clous.

Soudain, un besoin de liberté m’avait pris. Il fallait partir au loin. Où ? À Paris, évidemment.

Le coup du mur à « faire » s’était produit alors que j’étais déjà tout remué par l’air du dehors que m’avait apporté Dubois-Dessaulle, par la longue conversation que nous avions eue tout l’après-midi du samedi sur les idées et le mouvement. La vie de pion de collège m’était apparue dans toute sa tristesse. Cette vie n’est acceptable quelques années que si l’on prépare un examen qui vous en fasse sortir. Or, je n’en préparais aucun. Rien ne me retenait.

Pas même une petite amie ? direz-vous peut-être. Pas même. Pourtant à vingt ans on ne vit pas seulement de lectures, d’études, d’idées. J’étais seulement depuis trois à quatre mois à Condé et mes vingt et un ans se partageaient entre les corvées du collège, la lecture dans ma piaule et les camarades de Fresnes. Pourtant un soir, alors qu’avec tout le collège j’étais dans la salle des fêtes de Condé où l’on jouait une pièce de théâtre, j’avais eu l’impression qu’une grande chose – grande pour moi – était en train de m’arriver. Au cours de la soirée un jeune beau visage m’avait frappé et je crois bien que nous nous sommes mangé des yeux durant plusieurs heures. À la sortie, dans la cohue, nous avions pris rendez-vous pour le lendemain. Près du kiosque à musique sur la grand-place. À l’heure dite, dans l’ombre de la soirée d’hiver, une ombre doublée d’un épais brouillard, j’ai attendu un long moment. Pas un passant. Puis un frôlement brusque. Ce n’était pas le jeune beau visage. « N’attendez pas ma sœur. D’ailleurs elle est fiancée. » La vision s’était fondue dans le brouillard. Un petit coup au cœur et je regagnais le collège.

Rien, absolument rien ne me retenait à Condé ni dans le pionicat. Tout m’entraînait ailleurs.

C’est comme cela que je partis pour Paris, la bourse légère, ne sachant comment je me débrouillerais, mais sûr que je me débrouillerais.

Ce ne fut pas très facile. Pas tellement difficile non plus, car la vache enragée ne me faisait pas peur.

Dès l’arrivée, je retrouve un camarade mécano que j’avais connu aux grandes vacances précédentes. Brouillé avec l’Auvergne familiale, je venais passer les vacances à Paris. – En attendant que tu aies trouvé du travail, viens coucher chez moi. Il avait une chambre quai des Célestins, près de ses parents. C’était un gars de la Jeunesse révolutionnaire du IVe. Un peu bavard sûrement, mais ayant du cœur. Il m’a hébergé ainsi plusieurs semaines ; il lui est même arrivé vers la fin de laisser sur la commode une pièce de vingt sous en partant le matin de bonne heure, afin que je puisse casser la croûte dans la journée.

Dubois-Dessaulle m’avait donné un mot pour Victor Charbonnel, le directeur de la Raison. L’hebdomadaire qui précéda le quotidien l’Action. Charbonnel vivait le rêve de sa vie, prêcher, lui défroqué, au grand public parisien, sa nouvelle foi, jouer un rôle politique en vue. Il se figurait que tout le monde était mordu par le même désir. Il ne me reçut pas mal, mais il me dit : « Encore un qui vient à la conquête de Paris ? » Je ne venais rien conquérir du tout. Je venais me fondre dans un mouvement.

Pour m’aider à trouver du travail, il m’adressa au directeur de l’imprimerie Alcan-Lévy, où s’imprimait la Raison. Cette imprimerie alors n’était pas rue du Croissant, mais rue Réaumur. Je m’y rendis tout de suite, trop vite peut-être. Après m’avoir questionné cinq minutes, le directeur, qui voulait faire plaisir à Charbonnel, se dit qu’un bachelier pouvait faire au pied levé un correcteur d’imprimerie. Il me conduisit dans l’atelier au cassetin des correcteurs et me confia à un chef correcteur assez grognon. De toute la journée celui-ci ne me dit pas un mot, pas même quand il s’aperçut, assez vite, que j’ignorais tout des signes de correction et des règles typographiques. Personne, parmi les collègues, ne vint non plus à mon secours. Le soir, forcément, on m’avisait que je n’aurais pas à revenir. Je compris assez tôt que le minimum indispensable de connaissances typographiques m’avait manqué. Ma première chance de me débrouiller avait raté.

Je passai aux Temps nouveaux, où je connaissais Jean Grave déjà depuis plusieurs années ; au Libertaire aussi où je ne sais plus qui m’avait aux vacances emmené aux petites réunions du lundi soir où se discutait le numéro de la semaine. Bien reçu ici et là, mais sans perspective de travail.

Quelque temps après, allant à Pages libres faire mon changement d’adresse, je tombe sur toute son équipe, réunie dans la pièce du fond du fameux 8, rue de la Sorbonne. Les quatre qui en étaient les vrais animateurs étaient là : Charles Guieysse et Maurice Kahn, Moreau et Dujardin. Voilà que Moreau, l’administrateur de la maison, ne se contente pas de noter ma nouvelle adresse. Il me questionne. Les autres s’en mêlent. Ils veulent savoir pourquoi j’ai quitté le Nord et le pionicat. Un tel accueil était surprenant. L’explication ? Un mois ou deux avant, j’avais envoyé une commande de librairie pour la bibliothèque du groupe de libre-pensée de Fresnes. La liste des livres demandés avait accroché leur attention. Ils voulaient savoir qui l’avait dressée, ce qu’était ce groupe de libre-pensée. Dans le Nord, très souvent, un tel groupe rassemblait, rassemble peut-être encore, les éléments ouvriers qui ne voulaient pas adhérer à un groupe socialiste, guesdiste ou autre. C’était un groupe de libre-pensée mais surtout de pensée libre, de pensée socialiste libre, refuge des libertaires et des socialistes non parlementaires, particulièrement des militants syndicaux. C’était pour la bibliothèque d’un tel groupe que j’avais fait venir une douzaine de bouquins. Entre nous, je dois avouer que Delzant m’a dit quelques années plus tard que ces livres n’avaient pas trouvé beaucoup de lecteurs. En dressant la liste je m’étais laissé guider davantage par ma propre curiosité intellectuelle que par celle des camarades du groupe. Je ne savais pas encore que tel livre précieux pour quelqu’un peut très bien ne rien dire au voisin.

Mon sac vidé, Moreau me demande : « Que comptez-vous faire ? Avez-vous trouvé du travail ? » Sur ma réponse, que je cherchais sans grand succès jusqu’à présent, il me demande si j’accepterais de faire un petit travail momentané, les jeux de bandes d’abonnés de Pages libres. « Ça vous prendrait trois semaines ou un mois. En attendant que vous ayez trouvé mieux. »

J’acceptai volontiers, comme on le peut penser. Grâce à la perspicacité de Moreau, j’étais momentanément débrouillé. Derrière un visage un peu rude, Moreau était le plus droit et le moins sec des hommes. Dans l’équipe de Pages libres, certainement celui qui avait le plus le sens ouvrier. Il avait quitté le métier de brocheur l’année d’avant pour prendre l’administration de Pages libres. Il la conduisit de façon remarquable et ne la quitta qu’à la disparition de la revue, en 1909, lorsque l’équipe se disloqua.

Je n’ai donc jamais été administrateur de Pages libres. L’honneur en revient, car honneur il y a ou il y eut, à Georges Moreau. C’est grâce à son effort sérieux et à son initiative que cette revue hebdomadaire grimpa à 7 ou 8000 abonnés, un chiffre élevé pour l’époque et même rarement atteint depuis dans nos milieux ouvriers. J’ai travaillé à l’administration de Pages libres, ce n’est pas la même chose. Après ce premier travail de bandes à tirer au cyclostyle, je devais être occupé au service de librairie, à d’autres tâches encore. C’est Pages libres qui me proposa pour le secrétariat administratif de la Fédération des Universités populaires quand elle se reconstitua pour un temps avec Casevitz et Kastor.

Mais ce n’est pas Pages libres qui m’a dirigé sur le Pas-de-Calais, contrairement à ce qu’a raconté Brupbacher. C’est une autre histoire, survenue par hasard, que je raconterai quelque jour.

Quand je pense à ce milieu de Pages libres, où j’ai certainement appris le plus de choses, je suis obligé de me rendre compte que je le regardais, sinon d’un peu haut, au moins comme ne cadrant pas complètement avec mes propres convictions. On y avait le sens de la liberté, mais on ne s’y proclamait pas libertaire. J’étais jeune, je tenais aux formules et je ne savais pas qu’on peut se dire, et se croire libertaire et n’avoir aucun sens de la liberté. L’expérience m’a appris ça plus tard. On n’était donc pas à Pages libres assez libertaire pour mon goût. Certes, je me regardais comme un employé qui fait sérieusement ce qu’il a à faire, mais pas plus. Pas d’initiative. Pas de recherche pour faire plus qu’honnêtement mon travail. Non que je l’aie jamais trouvé au-dessous de mes moyens. Je n’ai jamais eu de mépris pour ces travaux administratifs. J’en ai toujours mesuré l’importance. Nos publications vivent mal ou ne vivent pas précisément parce que le travail administratif qu’elles impliquent est trop souvent mal compris et mal fait. Peut-être aussi à cette époque réfléchissais-je trop peu à ce que je faisais, à ce que je voyais, à ce dont je vivais, à ce qui m’entourait. Trop de rêve, pas assez de réflexion. Ou pas assez de réflexion sur ce qui me touchait de tout près. Il y a des hommes qui ne pensent qu’à eux et à ce qu’ils font ; il y en a d’autres qui n’y pensent pas assez. Surtout, la grosse lacune, trop fréquente, c’est de ne pas faire travailler son esprit sur les matériaux innombrables que la vie chaque jour met sous votre nez ou dans vos mains. À l’époque, je n’avais pas trop de mes sept soirées pour courir à toutes les réunions, petites ou grandes, qui m’intéressaient. Pour y parler ? Non, sans ouvrir le bec. Je me suis dispersé longtemps. Aujourd’hui encore, peut-être. Je me souviens même qu’un peu plus tard, alors que j’étais entré dans la correction, Guieysse me proposa de venir à l’imprimerie où se faisait alors Pages libres, à Versailles. Il voulait me sortir du milieu artificiel parisien où il craignait que je ne me gâte. Il voulait que je prenne le temps d’étudier et de digérer mon expérience. Quitter Paris, même pour Versailles, il n’y pensait pas !

Le rez-de-chaussée du 8, rue de la Sorbonne est presque devenu historique. Les Cahiers de la Quinzaine de Péguy occupaient la pièce sur la rue, tandis que Pages libres disposaient de la pièce du fond. Un moment même le couloir d’entrée fut occupé par Jean-Pierre, première tentative non commerciale de journal pour enfants. Jean-Pierre, sur qui René Johannet a dit des bêtises l’an dernier et en a prêté à Bourgeois, l’administrateur des Cahiers de la Quinzaine. Aujourd’hui, tout le monde connaît Péguy et ses Cahiers. Il a fallu sa mort et l’exploitation de cette mort par l’Église et par l’Armée pour qu’on oublie que de son vivant Péguy a été le plus isolé et le plus méconnu des écrivains. Isolement et méconnaissance, avec la gêne matérielle consécutive, qui ont peut-être amené Péguy à la pire situation, celle de se parjurer.

Pages libres étaient sorties des Universités populaires comme celles-ci étaient sorties de l’affaire Dreyfus. Elles ont disparu en 1909 – fondues dans la Grande Revue – non parce qu’elles avaient échoué commercialement – elles avaient plutôt assez bien réussi – mais parce que le souffle qui les avait portées s’était éteint. Qui se souvenait de l’affaire Dreyfus ? Qui se rappelait les Universités populaires ? Il suffit de penser à Clemenceau se proclamant le « premier des flics » en 1906 pour mesurer le chemin rebroussé par le Clemenceau des premières luttes de l’affaire Dreyfus, pas seulement par Clemenceau, mais par l’ensemble des dreyfusards et par le pays lui-même. Une période était close, une autre allait commencer, avait commencé, celle que marque le syndicalisme révolutionnaire.

Quelques noms de journaux et de revues situent cette période.

À côté de la Voix du peuple, l’organe officiel de la CGT, plus lus qu’elle et renforçant son action, on peut citer les Temps nouveaux, l’hebdomadaire libertaire, le Mouvement socialiste, la revue d’Hubert Lagardelle et des socialistes venus au syndicalisme révolutionnaire, Pages libres, enfin, dont Charles Guieysse était la plus forte personnalité.

Très tôt Guieysse avait compris la grande force que portait en lui le syndicalisme. Il avait dégagé son expérience des Universités populaires dans un Cahier de la Quinzaine, « Les Universités populaires et le mouvement ouvrier ». Officier d’artillerie démissionnaire après la deuxième condamnation de Dreyfus par un conseil de guerre, il avait vécu la vie des UP de très près ; pendant la belle flambée de leurs débuts il avait été appelé au secrétariat de leur Fédération. D’ailleurs, pour lui et ses camarades, Pages libres étaient encore une UP, installée à un carrefour où se rejoignaient le mouvement ouvrier, le syndicalisme des fonctionnaires, particulièrement des instituteurs et des postiers, aussi le tout jeune syndicalisme des médecins fraîchement sorti de l’Association corporative des étudiants en médecine, et ceux des intellectuels dreyfusards qui se refusaient à oublier, voire à trahir.

1902 ; c’est le ministère Combes, mais c’est surtout l’année du congrès de Montpellier où se réalisa l’unité ouvrière, l’année où parut l’Histoire des Bourses du travail de Fernand Pelloutier, mort l’année précédente. En 1904, Guieysse suivait avec passion le congrès confédéral de Bourges où les révolutionnaires l’emportaient définitivement sur les réformistes. Définitivement ? Rien n’est jamais définitif. Dix ans plus tard, devant la guerre, les réformistes et les millerandistes devaient prendre une fameuse revanche. Mais alors, en plein élan du mouvement pour les huit heures, et le congrès confédéral d’Amiens deux ans après devait le confirmer, le mouvement syndical français semblait être sûr de son chemin et de sa force. À Amiens, Guieysse prenait ses repas, comme à Bourges d’ailleurs, à la même table d’hôtel que les meilleures têtes de la CGT, avec Pouget, Griffuelhes, Merrheim. Il a participé, plume en main, à l’élaboration de la fameuse charte d’Amiens. Pourquoi Guieysse ne s’est-il pas engagé plus à fond dans le mouvement ? Pourquoi sa confiance en lui a-t-elle baissé après 1906 ? Pour bien des raisons. Il est difficile à un bourgeois de trouver une tâche où il puisse être utilisé dans le mouvement. Il lui est non moins difficile de surmonter certaines dures épreuves intellectuelles. Autant que par Sorel, Guieysse avait été influencé par Proudhon, le Proudhon de la « Capacité politique de la classe ouvrière ». Il voyait le syndicat vidant l’État de ses fonctions utiles et les prenant en charge. Dans la lutte contre les bureaux de placement, par exemple, il ne comprit pas la timidité empêchant les syndicats de revendiquer le placement par eux-mêmes et leur résignation à se satisfaire d’offices municipaux. Le tapage de la Guerre sociale et son influence dans certaines couches syndicales créèrent en lui un malaise. Le vieil officier d’artillerie se rebiffait. Peut-être aurait-il convenu avec Proudhon que la fin du militarisme est la mission du XIXe siècle – et du XXe donc – à peine de décadence indéfinie. Mais il s’habituait mal à un certain antimilitarisme que Gustave Hervé sera le premier à jeter aux orties. Autre chose encore, il avait été surpris que dans chaque Fédération d’industrie il ne se trouvât pas un militant pour suivre l’exemple donné par Merrheim dans les métaux, que dans chaque Bourse du travail l’ombre tombât sur Pelloutier et son enseignement.

Toutes ces raisons ont certainement joué, mais la principale, c’est qu’il n’a pas vu – et le mouvement non plus – quelle tâche pouvait utiliser sa force et ses qualités. Pour un socialiste politique, la question ne se pose pas. Il devient député. Son milieu bourgeois accepte à ce prix qu’il professe des idées de transformation sociale. Il ne déroge pas, il garde son rang. Guieysse aurait facilement trouvé quelque circonscription électorale. N’était-il pas le fils de l’ancien ministre de la Marine, le député radical du Morbihan ? Il ne le pouvait ni ne le voulait. Non pas qu’il fût antiparlementaire à notre façon. Il croyait même que le parlementarisme pouvait apporter un élément de soutien au mouvement. Mais il savait que le jour où il serait député il aurait de ce fait même perdu une part, une grande part, de la confiance de ses amis syndicalistes. Alors à quelle tâche se consacrer ? Le syndicalisme n’en avait aucune à lui confier.

Il aurait pu être d’une grande aide dans un quotidien syndicaliste. Mais un tel quotidien n’existait pas. Et s’il avait été fondé alors, aurait-il été différent de la Révolution et de la Bataille syndicaliste qui ont fait dire avec étonnement à des observateurs clairvoyants : « C’est tout ce que les syndicalistes avaient à dire ? » Évidemment, Guieysse n’aurait pu s’y intéresser qu’à la condition que ce quotidien fût vraiment une création originale du syndicalisme. D’ailleurs lui aurait-on proposé de s’y consacrer ? Il est probable qu’on n’y aurait même pas pensé. Nous avons bien commis la faute et l’injustice de ne pas aller chercher Pouget quand nous avons fondé la Bataille syndicaliste. Nous n’avons même pas pensé à un tel geste, réparation qui lui était bien due, démarche qui aurait pu être si utile au quotidien lui-même.

Guieysse sera resté dix ans en marge du mouvement. Le syndicalisme ne lui a pas tendu la main ; le parlementarisme ne lui disait rien. À quelle tâche se donner ? Il a essayé de toucher le grand public avec la Revue de l’opinion. Il avait réussi avec Pages libres à toucher un public de militants, un assez vaste public ; il en a cherché un plus large. L’essai n’a pas réussi. Il s’est aperçu alors que sa fortune personnelle s’était envolée. Ce jour-là, une femme de tête, sa belle-maman, la fille de l’éditeur Jouaust, lui a dit : « Charles, tout ce que vous avez fait, j’ai trouvé que c’était bien. Mais il ne reste plus que la part de la maman ; il ne faut pas y toucher ; cela doit revenir aux enfants. » Guieysse dut alors se faire une situation dans l’industrie. Il entra dans une affaire de colles et gélatine où il réussit parfaitement. Mais adieu, le mouvement ouvrier. Adieu, Pages libres. Il avait donné son effort, un effort qui marque dans le mouvement. Il reste encore par le pays des centaines d’hommes et de femmes qui doivent à Pages libres et à Guieysse d’avoir été conduits au syndicalisme.

Pourquoi me suis-je laissé entraîner à parler si longuement de lui et de Pages libres ? Parce que j’ai l’impression qu’ils sont injustement oubliés. Peut-être aussi parce que Daniel Halévy m’a paru tirer Guieysse à lui et à ses idées réactionnaires d’aujourd’hui, donnant à penser que Guieysse avait pris le même chemin que Péguy, que les deux revues du 8 de la rue de la Sorbonne avaient pareillement tourné le dos aux idées qu’elles avaient défendues dans leurs jeunes années.

Je ne dirai pas qu’au temps où je travaillais à Pages libres, donc dans le voisinage des Cahiers, j’ai connu personnellement Péguy. Je l’ai vu, je lui ai parlé. Je puis même dire qu’il a été plusieurs fois cordial pour le tout jeune homme que j’étais. Mais le premier Péguy déjà me mettait sur la réserve, même celui d’avant son retour à la religion et d’avant son chauvinisme forcené.

Je ne m’expliquais pas, entre autres, le plaisir qu’il avait à se montrer périodiquement dans la boutique en uniforme d’officier de réserve.

Quant au deuxième Péguy, celui qui est devenu célèbre, j’avoue que je ne le comprends pas. Je ne puis oublier qu’il est parti du socialisme et du dreyfusisme. Pour aller où ? Je crains que son talent n’ait été perdu par l’orgueil et qu’il n’ait été dévoyé par son insuccès du début. Pouvait-il se sauver dans le socialisme, en dépit des politiciens et des professeurs socialistes ? Cette possibilité, il ne l’aurait eue que s’il était allé jusqu’à l’anarchisme. Il n’y est pas allé et ne pouvait pas y aller. Il y avait en lui trop d’orgueil, trop le goût du chef, peut-être aussi un horizon trop étroit. Il a eu la mégalomanie du professeur et de l’intellectuel. Pour lui, la vie de la France a tourné autour de la Sorbonne. Le livre lui a bouché l’horizon. Il n’a connu ni la vie économique, ni la vie sociale, ni la véritable vie intellectuelle. Il s’en est tenu à une vie scolaire supérieure.

Fidélité au peuple ? Fidélité à ses amis ? Il a jalousé Romain Rolland pour le succès de Jean-Christophe. Il a calomnié Bergson lors de son entrée à l’Académie. Il a cherché des poux à Guieysse parce que « Pages libres » avaient quatre à cinq fois plus d’abonnés que les Cahiers. Et surtout il s’est lié avec Millerand au moment où celui-ci était visiblement passé à la bourgeoisie. Il s’est lié avec Barrès, le Barrès de la deuxième période, celui du nationalisme le plus étroit et de l’antidreyfusisme. Il a visé l’Académie française.

Il n’était plus de notre camp celui à qui Romain Rolland a entendu dire à propos de Jaurès : « Nous ne partirons point pour le front, en laissant ces traîtres vivants derrière notre dos. » Péguy est un homme que je ne comprends pas. Ce que je dis là, je l’ai écrit de son vivant dans la Vie ouvrière, en réponse à une lettre d’Albert Thierry, un ami commun, qui me proposait un article : « Péguy ouvrier ».

Nous voilà loin de mon arrivée à Paris en 1902. À regarder en arrière, à revivre cette période d’avant 1914, à évoquer des figures comme celles de Guieysse et de Péguy, je me demande ce qu’il faudrait faire pour que tant d’efforts désintéressés et de grand prix ne se perdent pas pour le mouvement, ou ne se retournent pas contre lui, pour que ce pays ne s’épuise pas périodiquement en velléités sans lendemain.

Pierre Monatte