Prolétaires juifs du XIXe siècle

février 25, 2021 by

Paru dans La RP n°811

Sur Leonty Soloweitschik, Un prolétariat méconnu. Étude sur la situation sociale et économique des ouvriers juifs (1898), éd. N. Drouin et M. Dreyfus, prés. M. Dreyfus, Nancy, éditions Arbre bleu, 2019, 204 p.

« La famine ne s’atténuait pas ; on gelait dans le froid humide, on manquait de tout. […] Le pain était plus mauvais que jamais, il puait la pourriture et avait un goût de sciure de bois. « Ça n’en finit pas de finir », répétait chacun en guise de plaisanterie, mais avec une expression désespérée et mauvaise. »
Manès Sperber, Le Pont inachevé, Calmann-Lévy, 1977, p. 10

« Mais y-a-t-il donc des ouvriers juifs ? J’ai cru jusqu’ici que tous les Juifs étaient des banquiers. » C’est ce que répond à l’étudiant Soloweitschik son professeur de Genève, quand il lui fait part de son projet de thèse. Ce préjugé est largement partagé en Europe occidentale et le travail paraît au moment où l’affaire Dreyfus ébranle notre pays, une partie de l’Europe avec lui. Une excellente préface de Michel Dreyfus explique le contexte du livre en France, pays qui fut le premier à reconnaître aux Juifs, en 1791, leurs droits à l’émancipation, où cependant « leur extension sociale rapide [put] paraître tant à l’opinion qu’aux concurrents, un fait extraordinaire et monstrueux », comme en Allemagne, en Autriche-Hongrie, en Russie, tous pays dont la presse accorda beaucoup d’intérêt à la thèse de Soloweitschik.

M. Dreyfus évoque l’antisémitisme racial qui se développe à partir de 1880 et le succès, international, de La France juive de Drumont (1886), favorisé par la crise économique mais aussi par la frustration du parti catholique et monarchiste de se voir dépossédé peu à peu du pouvoir, un scientisme répandant dans les élites, y compris républicaines et socialistes, la conviction d’une hiérarchie des races et des cultures. Il faut mettre à part la Russie, puisque les pogroms y constituent, à partir de 1881, ce que Poliakov appelle « un moyen de gouvernement ».

Soloweitschik n’est pas le premier à s’intéresser au prolétariat juif ; Bernard Lazare, en particulier a étudié de façon approfondie les idées fausses diffusées par les antisémites dans L’Antisémitisme, son histoire et ses causes (1894). Les 120 références de sa thèse montrent que le sujet avait commencé à susciter l’intérêt de journalistes et de chercheurs. Cependant, même s’il reste dépendant de ses sources, qui ne sont pas aussi précises et abondantes pour tous les pays, il fait œuvre de pionnier dans la mesure où il met l’accent sur la situation des ouvriers juifs dans les sociétés d’une quinzaine de pays, dont les États-Unis, croise de nombreuses sources, suggère des pistes d’action, évaluant l’efficacité des associations et syndicats juifs, dont l’organisation est influencée par deux facteurs : la culture du pays d’origine et le degré de répression auquel ont été soumis les émigrants, la culture du pays d’accueil, plus ou moins favorable aux revendications sociales.

M. Dreyfus explique aussi pourquoi l’auteur n’évoque pas la France, moins concernée par l’émigration de masse des années 1860-1925 que les États-Unis, la Grande-Bretagne ou l’Argentine. Il remarque que la démarche de Soloweitschik n’est pas militante, dans le sens où il n’idéalise pas en général le prolétariat qu’il décrit, montre ses divisions profondes ; la surexploitation de la main-d’œuvre est aussi facilitée par tout un système où les nouveaux arrivés se plient à la dure loi de leurs prédécesseurs : ces derniers, qui ont commencé à monter dans la hiérarchie, distribuent et rémunèrent les tâches, s’imposent en intermédiaires entre les travailleurs et le monde des autres, qui achètent. La préface se termine par une étude sur la réception du livre en France et à l’étranger, qui témoigne du large écho rencontré par Soloweitschik.

À l’écart de la grande industrie

Un premier chapitre sur « le travail des juifs à travers les siècles » rappelle l’importance de l’agriculture et de l’artisanat parmi eux jusqu’au XIIIe siècle, à la fin des croisades et au concile de Latran.

Lorsque Soloweitschik rédige son texte, les Pays-Bas constituent dans le monde un cas exceptionnel de réussite de l’intégration d’une communauté importante, d’abord regroupée à Amsterdam, « cette nouvelle grande Jérusalem ». L’auteur précise les différentes spécialités et rémunérations des ouvriers juifs dans l’industrie diamantaire, relancée par la découverte du diamant en Afrique du Sud après 1870.

L’histoire des juifs est bien différente en Angleterre, où elle fut d’abord marquée par des persécutions, avant leur émancipation complète de 1860. Soloweitschik décrit un East End de Londres, où la population juive vit en vase clos, isolée par son ignorance de l’anglais et soumise au « Sweating » (journées sans fin, travail dans des locaux malsains, logements insalubres et surpeuplés, hyperspécialisation maintenue qui rend l’ouvrier incapable de changer de poste). Il est la règle dans les industries du vêtement, de la chaussure, des casquettes, des cigares, du mobilier.

Il n’est pas question dans cette thèse de la grande industrie mais d’activités semi-industrielles semi-artisanales, où la fabrication en série demande encore une main-d’œuvre nombreuse, précaire, à laquelle on donne du travail au jour le jour. Certains articles sont aussi affectés d’une forte saisonnalité, qui provoque des périodes de chômage. Les petits patrons, juifs eux-mêmes, sont bien sûr détestés, mais, remarque Soloweitschik, « les exploiteurs en chef, ce sont les grands magasins d’Oxford Street et de Regent Street qui exposent à leurs vitrines un pantalon à 6 shillings et une paire de chaussures à trois shillings six pence, pour attirer le public ». Comme en France à la même époque, les inspecteurs des fabriques sont aussi détestés par les ouvriers, qui craignent de perdre leurs salaires, et tout le monde disparaît dès leur entrée ou affirme s’être trouvé dans les lieux pour une simple visite. Quelques motifs d’espoir : l’action du Jewish Board of Guardians, par exemple, qui rémunère l’apprentissage de jeunes ouvriers pour leur donner une qualification recherchée, l’intégration offerte par l’école britannique quand les parents arrivent à y envoyer leurs enfants régulièrement.

Aux États-Unis, principal pays d’accueil des juifs de l’Est, après des traversées de l’océan très pénibles et un accueil brutal – que l’on pense à L’Émigrant (1917) de Chaplin –, le travail forcé existe aussi parmi les immigrés. Et l’atmosphère de Forsyth Street, Cherry Street, Hester Street à New York n’est pas différente de celle de l’East End de Londres. Mais, alors que les ouvriers juifs y sont d’abord apparus comme des briseurs de grèves (contre celle des débardeurs en 1882, entre autres), ils se sont vite organisés en syndicats puissants, comparables en efficacité et rayonnement aux Trade Unions britanniques, les United Hebrew Trades ; plus de dix journaux se publient en yiddish à New York (comme à Chicago, Philadelphie, Boston) : « Le sentiment de la liberté est beaucoup plus développé chez les ouvriers des États-Unis que chez ceux d’Angleterre. Ils se sont vite adaptés aux conditions sociales des ouvriers indigènes et il est sûr que dans quelques années ils donneront l’exemple d’une union intime et indissoluble. »

Partir

En Roumanie et Russie, où le massacre de Kischinev en 1903 (qui s’inscrit dans une longue série) est bien connu de l’opinion européenne, évoqué entre autres dans les Cahiers de la quinzaine de Péguy, où la répression qui suit la révolution de 1905 provoque une nouvelle vague d’émigration, la situation est tragique, sans espoir surtout.

Contrairement à ses engagements au Congrès de Berlin en 1878, la Roumanie se refuse à considérer ses juifs comme des nationaux. Ce sont des étrangers, exclus de tous les emplois et de toutes les institutions d’enseignement. En Russie, Soloweitschik détaille, après un exposé général, la situation des ouvriers juifs dans les principales villes. La Pologne fait alors partie de la Russie et à Lodz, « le Manchester de la Russie », la situation des juifs pauvres, « entassés dans un quartier, « Balout » où l’atmosphère est presque irrespirable », se résume à une détresse immense. Soloweitschik appelle de ses vœux une œuvre qui la décrirait pour l’opinion mondiale, tout en craignant que les meilleurs écrivains n’arrivent pas à « dépeindre l’état réel des choses. » En 1936, le grand Israël Joshua Singer évoquera dans une fresque étonnante Lodz à la veille de la guerre de 14, sans épargner d’ailleurs ses coreligionnaires, sans taire la lutte des classes qui touchait aussi cette communauté. Dans Les Frères Ashkenazi (Le Livre de Poche), il nous fait passer des milieux les plus misérables aux milieux les plus bourgeois, qui ne sont pas à l’abri de l’antisémitisme et découvrent que le passage à la Pologne après la guerre ne va pas améliorer leur situation.

Enfin, Soloweitschik dénonce la politique russe consistant à parquer les juifs dans « des contrées déjà encombrées par la population juive », sans droit de circuler librement. « Forcés de s’étouffer réciproquement », artisans, ouvriers agricoles, qui constituent la majeure partie des juifs russes, cherchent du travail, « n’importe lequel et à n’importe quel prix, mais c’est en vain : il n’y a pas de commandes. »

Les débuts de l’émigration vers la Palestine

En dehors de l’Autriche-Hongrie, de l’Allemagne, de la Belgique, « pays historiques des Juifs » pour lesquels l’auteur dispose de peu de données, il évoque brièvement la présence d’ouvriers juifs en Turquie, aux Indes, en Algérie, au Transvaal, au Mexique (où sont signalées beaucoup de colonies agricoles), en Australie. Il fait allusion au premier Congrès sioniste organisé par Theodore Herzl à Bâle en 1897 et consacre quelques pages à l’histoire des colonies juives en Palestine, « très liée à l’Alliance israélite universelle fondée sous le Second Empire à Paris, et ayant pour but principal de « préparer ou d’effectuer l’émancipation des Israélites d’orient » ». Une grande émigration vers la Palestine commence après 1880, venant de Russie, de Roumanie, marquée par la difficile conversion d’artisans villageois à la vie des champs. Soloweitschik recense 5 000 colons environ et livre une statistique professionnelle des 820 artisans juifs de Jérusalem, chiffre sans doute sous-estimé.

En 1899, Charles Gide, dans un compte rendu de cette thèse bruxelloise, « écrite avec beaucoup plus de conscience et plus bourrées de faits que beaucoup de gros livres », estime qu’ « un semblable travail demanderait à être résumé sous la forme d’une brochure et à être distribué à des millions d’exemplaires ». Je ne peux m’empêcher ici de penser à notre contemporain, Gerald Bronner, l’auteur de La démocratie des imbéciles, pour qui la discussion avec les tenants du complotisme est sans espoir : c’est un travail à temps complet, dont le seul effet est de les renforcer dans leur conviction…

Jean-Kely Paulhan

Aux travailleurs algériens (et aux autres…) (Saïl Mohamed , 1935)

février 15, 2021 by

Morceaux choisis
Aux travailleurs algériens (et aux autres…)
Bravo ! tu commences à te réveiller, tu entres dans la lutte sociale après avoir compris que tu es opprimé. Mais, hélas ! croyant te libérer de la peste française qui te ronge, tu veux te rejeter vers le choléra islamique, qui te détruira pareillement, ou vers la politique, qui te dévorera.
Que veulent de toi les charlatans qui t’entourent ? Tous ont le même but : républicains ou communistes, royalistes ou fanatiques des diverses religions, tous cherchent à vivre de la sueur de ton front et à te tenir dans l’esclavage le plus éhonté et le plus misérable. Ils te prêchent chacun à leur manière, mais leurs méthodes sont les mêmes : te tenir sous leur autorité pour te gouverner et t’exploiter sans vergogne.
Anarchistes nous te disons : À bas tous les gouvernements et tous les exploiteurs, qu’ils soient roumis ou musulmans, car tous veulent vivre sur le dos des travailleurs… tous sont des politiciens qui cherchent leur intérêt et non le tien.
Les pauvres n’ont ni Dieu, ni Maître, ni Patrie, et tu es parmi ceux qui sont le plus frappés par la vindicte capitaliste, religieuse ou politicienne qui rançonne votre crédulité : ne craignez pas les brimades des gouvernants cyniques… Le droit à la lutte ne se donne jamais, mais il se prend. Brisez ces lourdes chaînes qui vous retiennent dans l’esclavage, refusez votre confiance aux gouvernants qui, après avoir volé votre terre natale, vous traquent en France pendant qu’ils ouvrent les bras aux fascistes…
Et si l’on veut vous entraîner dans les aventures guerrières, souvenez-vous des 100 000 des vôtres qui furent assassinés sur les champs de bataille pour défendre de prétendus droits que l’on vous refuse maintenant.
Ne craignez ni la violence ni la prison, luttez sans relâche contre tous les régimes autoritaires, car ils sont toujours basés sur l’exploitation de l’homme par l’homme.
À bas tous les esclavagistes quels qu’ils soient !
À bas tous les dictateurs !
À bas toutes les patries ! Ni Dieu ni Maître ! Vive l’Anarchie !

Saïl Mohamed,
pour le Groupe anarchiste des indigènes algériens
Le Combat syndicaliste, 25 janvier 1935
[Saïl Mohamed, L’Étrange étranger (Écrits d’un anarchiste kabyle), Lux, 2020]

Sur Saïl Mohamed (1894-1953), lire sa notice dans le Maitron : https://maitron.fr/spip.php?article154065

Hommage à Alexandre Skirda

février 5, 2021 by

Décédé le 23 décembre 2020 à Paris, le militant anarchiste, historien et traducteur Alexandre Skirda, né également à Paris en 1943, nous laisse une œuvre à laquelle toutes celles et ceux qui restent indéfectiblement attachés à un véritable projet d’émancipation sociale devront continuer à se reporter, à lire, relire et étudier. En effet, Skirda a, sa vie durant, armé de sa seule volonté et de son travail, indépendant de tout groupe ou institution, renouvelé grâce à ses livres non seulement l’histoire de la révolution russe (rôle des anarchistes, Commune de Kronstadt, Nestor Makhno et le mouvement makhnoviste) mais éclairé des aspects ignorés de l’histoire sociale en traduisant les analyses de l’essayiste polonais Jan Waclaw Makhaïski sur la place des intellectuels dans les mouvements sociaux-démocrates et léninistes, en étudiant la traite des slaves ou en revenant sur les emprunts de Marx au Manifeste de la démocratie (1843) de Victor Considérant pour la rédaction du Manifeste communiste (1848). Soucieux de préserver la mémoire de militants il a co-écrit les souvenirs de l’ancien communiste français proche d’Alexandra Kollontaï Marcel Body et de l’ouvrier anarchiste suisse André Bösiger avec lesquels il réalisa également des entretiens filmés avec la complicité de Bernard Baissat. Il enregistra aussi les témoignages de militants contemporains de Makhno, comme Nikola Tchorbadieff.

Nous reproduisons ici le texte que lui a consacré Frank Mintz :

In memoriam Alexandre Skirda (Frank Mintz) [cliquer sur l’image pour ouvrir le fichier]

Nous renvoyons également à sa notice dans le Maitron :

https://maitron.fr/spip.php?article236360

Le plus bel hommage à lui rendre sera de continuer à lire et à faire vivre ses livres :

Ouvrages disponibles :

Aux éditions Spartacus

Jan Waclaw Makhaïski, Le socialisme des intellectuels, textes traduits et présentés par Alexandre Skirda, 2014.

Les anarchistes russes, les soviets et la révolution de 1917, 2016.

Kronstadt 1921, soviets libres contre dictature de parti, 2017.

Nestor Makhno – La lutte pour les soviets libres en Ukraine 1917-1921, 2020.

Chez d’autres éditeurs

Nestor Makhno, Mémoires et écrits, 1917-1932, traduction et présentation d’Alexandre Skirda, Éditions Ivrea, 2009.

Les Russies inconnues. Rouss, Moscovie, Biélorussie, Ukraine et Empire russe des origines (862) à l’abolition du servage, Vétché, 2015.

La traite des Slaves : l’esclavage des Blancs, du VIIIe au XVIIIe siècles, Vétché, 3e édition, 2019.

Efim Yartchouk, Kronstadt dans la révolution russe, traduction et présentation d’Alexandre Skirda, Noir et rouge, 2018.

Un plagiat « scientifique » : le copié-collé de Marx. Victor Considerant, Le Manifeste de la démocratie (1843) ; Karl Marx, Le Manifeste communiste (1848), Vétché, 2019.



Commémoration pour Ilan Halimi : 15 ans déjà

février 3, 2021 by

Rassemblement contre les crimes antisémites et tous les actes racistes.
Dimanche 14 Février – 14h – Jardin Ilan Halimi, 54 rue de Fécamp (Paris).

Il y a 15 ans, Ilan Halimi était kidnappé, séquestré, torturé et assassiné parce que Juif.
Il était retrouvé le 13 février agonisant sur les rails du RER C. Ilan manque à sa famille et à ses proches. Et nous ne l’oublierons jamais.
Ce sont les stéréotypes antisémites les plus anciens qui ont mené à son assassinat : les Juifs seraient riches et maniganceraient dans l’ombre.Depuis 2006, de l’école Ozar Hatorah à Toulouse jusqu’à l’Hypercacher de la Porte de Vincennes, onze hommes, femmes, enfants ou personnes âgées ont été tuées en France parce que Juives.
Les actes antisémites et les violences racistes sont en augmentation, ici et ailleurs dans le monde.
Les vingt-quatre jours qui ont amené à la mort tragique d’Ilan Halimi nous obligent à une détermination sans faille contre l’antisémitisme et contre toute forme de racisme.C’est pourquoi le dimanche 14 février à 14h nous appelons, en sa mémoire, ainsi qu’à celle de toutes les victimes de crimes antisémites et racistes, à un rassemblement au jardin Ilan Halimi, 54 rue de Fécamp.
Nous demandons explicitement qu’aucun drapeau national ne soit brandi, afin de ne pas détourner le sens de cette commémoration.

A l’appel de : Réseau d’Actions contre l’Antisémitisme et tous les Racismes, Juives et Juifs révolutionnaires, Mémorial 98, Collectif des Juifves VNR. Avec de nombreux soutiens comme celui de Vigilance Informations Syndicales Antifascistes (VISA) ou de l’UD CGT Paris.

Le manifeste des femmes de la Commune

février 2, 2021 by

Publié dans La RP n°151 (mai 1933):

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Le cordonnier Alexis Trinquet

février 2, 2021 by

Nous préparons le centenaire de la Commune pour notre prochain numéro et commençons par quelques textes sur ce blog, avec cet article de Jean Maitron paru dans La RP n°440 (juin 1959)

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N’abandonnons pas la démocratie directe du Rojava

janvier 23, 2021 by

(Précédemment paru sur le site Reporterre)

Nous avons nos soucis : le coronavirus, son vaccin, les plans sociaux qui se multiplient, la dette qui grossit, des libertés publiques malmenées, les défaillances de la démocratie représentative… Cela justifie-t-il que l’on oublie la petite république du Rojava?

Là-bas, quelque part en Mésopotamie, se mène une expérience que nous devrions soutenir et protéger. Parce que nous sommes redevables à ceux qui ont vaincu territorialement l’État islamique au prix de plus de 11.000 morts et 24.000 blessés pour un effectif de 70.000 combattants. Parce que le Rojava, ce n’est pas seulement cette épopée militaire des Kurdes et de leurs alliés arabes, c’est aussi une expérience démocratique inédite et fascinante.

Inédite, car la constitution du Rojava, nommé Contrat social de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord, lie démocratie directe et démocratie parlementaire. Alliage improbable de communes autonomes, d’assemblées législatives et de conseils exécutifs de cantons et de régions, tous fédérés par l’Administration autonome démocratique.

Celle-ci ne se veut pas gouvernement. Bien au contraire, elle entend donner les plus larges pouvoirs aux citoyens. Derrière cette intention, le but est annoncé : se passer de l’État-nation pour mettre en place une société avec le moins d’État possible, le temps de transférer aux institutions autoadministrées locales toutes les missions de service public, toutes les fonctions régaliennes. Ainsi parviendra-t-on au confédéralisme démocratique prôné par le leader kurde Abdullah Öcalan, qui n’a rien à envier au fédéralisme sans État de Proudhon.

Fascinante, car la démocratie du Rojava s’épanouit au cœur d’un Proche-Orient pétri de dictatures, de démocraties chaotiques, d’États-nations aux visées hégémoniques, au milieu de sociétés aux coutumes patriarcales et aux pratiques religieuses conservatrices. Cette démocratie protège les droits de l’homme et les libertés fondamentales que n’importe quel autre pays démocratique, dans les mêmes conditions géopolitiques, réduirait au nom de l’état d’urgence, des circonstances exceptionnelles ou de l’état de siège.

Elle unit les peuples, kurde, arabe, assyrien, chaldéen, turkmène, arménien, tchétchène, tcherkesse…, de diverses confessions, musulmane, chrétienne et yézidie, au sein de la Fédération, à égalité de droits et de devoirs. Elle encourage la mosaïque culturelle et la protège; toutes les langues maternelles ont droit de cité, du jardin d’enfants à l’université. Elle institue de manière absolue la parité et une coprésidence homme-femme dans toutes les instances publiques et civiles. Les femmes y tiennent toute leur place, assurant les plus hautes responsabilités administratives, politiques, militaires et civiles. Là où régnait la loi du plus fort, prévalent désormais le principe d’égalité et la justice du consensus.

Remplacer le capitalisme par l’autogestion, via des coopératives

Au même titre que l’État doit être réduit à quelques fonctionnalités, le capitalisme est censé être progressivement remplacé par l’autogestion des activités productives agricoles et industrielles. Les coopératives s’y emploient, dans le respect de l’écologie. Pas une écologie environnementaliste, mais une écologie sociale telle que l’a théorisée le penseur étasunien Murray Bookchin : remplacer le capitalisme naturellement destructeur par une société débarrassée de la domination sous toutes ses formes, où la technologie est au service de l’Homme, où la décentralisation de la production tend à l’autosuffisance locale.

Sans doute tout ne fonctionne pas à merveille au nord de la Syrie. Si les avancées en matière de droits et de libertés sont incontestables et remarquables, sur le terrain économique, l’alternative sociale et écologique reste modeste et, sur le plan politique, les institutions constitutionnelles ont du mal à fonctionner. Quant à l’armée — les Forces démocratiques syriennes —, elle a tendance à se substituer au pouvoir civil, ce qui, diraient les zapatistes, n’est pas de bon augure. «Tout le pouvoir aux communes» reste une ambition, constamment rappelée mais difficile à réaliser. Comment pourrait-il en aller autrement avec la guerre impérialiste ottomane d’Erdoğan, la pression des obscurantistes du djihad, les menaces d’Assad de réinvestir le territoire et les trahisons des alliés russes et occidentaux?

Aujourd’hui, la situation est grave. La Turquie et ses mercenaires islamistes, chaque jour, bombardent les villes et villages dans le nord du Rojava, préparent une quatrième invasion après celles qui ont conduit à l’occupation du triangle Azaz-Bad-Jarablous en 2016, du canton d’Afrin en 2018 et de la bande Girê Spî-Serêkaniyê en 2019. Si rien ne bouge du côté de la société civile, si les instances politiques internationales regardent ailleurs, surtout si les États garants du cessez-le-feu de 2019 — Russie et États-Unis — trahissent une fois encore Kurdes et Arabes, il en sera fini de cette expérience politique, riche d’enseignements tant pour les démocrates que pour les révolutionnaires, de «cette étrange unité qui ne se dit que du multiple», dont Gilles Deleuze et Félix Guattari n’imaginaient pas qu’elle se réaliserait au cœur de ce Proche-Orient si peu libertaire.

Pierre BANCE

Un exemple de solidarité : le Base & Roses mutual aid food distribution project à Bristol

Vingt-cinq années aux côtés du peuple kurde

janvier 13, 2021 by

Note de lecture paru dans La RP N° 811 (décembre 2020).

André Métayer Vingt-cinq années aux côtés du peuple kurde. Histoire des Amitiés kurdes de Bretagne (1994-2019). Amitiés kurdes de Bretagne*, 2020.

Pourquoi s’intéresser aux Kurdes ? Pour le présent, ce ne sont pas les Kurdes par eux-mêmes qui intéressent, mais leur révolution au Rojava. Ainsi depuis sept ou huit ans, la cause kurde suscite de la curiosité en France. Encore ne faut-il pas exagérer, cet intérêt n’est souvent que compassionnel, quand il ne s’égare pas dans une exaltation qui risque fort d’être refroidie par la réalité.
Il en est dont l’engagement est plus ancien et dont la durée garantit la solidité. En des temps où nul ne connaissait le Rojava, où le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) était suspecté de stalinisme, bien avant son abandon du marxisme-léninisme et du nationalisme dans les années 2000. Des temps, où Abdullah Öcalan, son leader, était encore libre, avant d’être kidnappé par les services secrets américains et turcs en 1999, puis emprisonné à vie dans une île de la Mer de Marmara. C’était en 1994. Un petit groupe venu de Bretagne visite le Kurdistan de Turquie. Parmi eux, André Métayer. Ce qui n’aurait pu être que du tourisme militant va se muer en un engagement sous le coup de l’émotion. Voir de leurs yeux un village détruit par l’armée turque comme le furent quelque 4 000 autres dans ces années de plomb, voir un peuple entier terrorisé dans ses villes et ses campagnes par la violence militaire et policière, bouleversa ces voyageurs qui prirent la résolution de se solidariser avec ces Kurdes qui paraissaient d’éternels vaincus alors qu’ils étaient d’éternels résistants.

De retour en Bretagne, André Métayer et ses camarades fondèrent l’association qui deviendra les Amitiés kurdes de Bretagne (AKB) en 2003. Il en sera le président jusqu’au passage de témoin à Tony Rublon en 2018. C’est l’histoire de cette association qu’il nous raconte dans Vingt-cinq années aux côtés du peuple kurde. Une association plus active que jamais, parce qu’en Turquie la répression d’Erdoğan est féroce et remplit les prisons de Kurdes et de Turcs qui ne se plient pas à sa volonté. Plus active que jamais, parce que la révolution du Nord de la Syrie est en péril, abandonnée par les Russes en janvier 2018, trahie par les Occidentaux en octobre 2019, les uns et les autres, malgré leur repentance, restant prêts à ouvrir la frontière à l’invasion turque, si tel est leur intérêt. Plus active que jamais, parce que la situation n’est guère meilleure au Kurdistan d’Iran où les mollahs n’ont pas ralenti la répression, ni en Irak où le gouvernement régional kurde se débat dans d’éternels problèmes que le clan Barzani, rivé au pouvoir, peine à maîtriser. Aussi, sans faillir, André Métayer et les AKB vont-ils continuer de dénoncer la répression, alerter l’opinion publique, soutenir les Kurdes de là-bas et d’ici.

Par la relation d’événements souvent tragiques, l’évocation d’actes de solidarité, la rédaction de nombreux portraits de personnalités connues ou de militants de l’ombre, c’est l’histoire contemporaine du Kurdistan et de la Turquie qui transparaît dans le livre. Une histoire d’hommes et de femmes indomptables : de militants syndicaux, associatifs ou politiques, de députés ou maires, de fonctionnaires, d’avocats, de journalistes, d’intellectuels et d’artistes, tout simplement de démocrates prêts à perdre leur liberté, parfois leur vie, pour l’honneur de leur pays. André Métayer humanise une Turquie que l’on ne voit plus que par ses chars, ses avions de combat, ses drones, ses navires de guerre, sa soldatesque épaulée de soudards, d’islamistes, de violeurs et d’assassins. Une Turquie dont on n’entend plus que les éructations de son proto-dictateur qui rêve de reconstruire l’Empire colonial ottoman et pour cela n’hésite pas à violer le droit international, occuper ses voisins, mettre en danger la paix au Moyen-Orient et en Méditerranée.

André Métayer ne cesse de nous le faire comprendre, les Kurdes ne sont pas les ennemis des Turcs. Ils sont les ennemis du fascisme et de l’obscurantisme. Ils ne sont pas des séparatistes. Ils veulent que chaque peuple de Turquie, du Moyen-Orient et d’ailleurs puisse s’organiser librement, en bonne entente avec ses voisins, dans une fédération libertaire, ce qu’ils appellent le confédéralisme démocratique.

Pierre Bance

P. Bance est l’auteur d’Un autre futur pour le Kurdistan. Municipalisme libertaire et confédéralisme démocratique, Éditions Noir et Rouge, 400 pages, janvier 2017, et de La Fascinante Démocratie du Rojava. Le Contrat social de la Fédération de la Syrie du Nord, même éditeur, 600 pages, octobre 2020.

AKB, 30, square de Lettonie, 35200 Rennes, T. 06 75 63 71 23 (http://www.akb.bzh/).

Extraits de « Le délire raciste » (Berneri)

décembre 23, 2020 by

Nous avons publié un autre extrait de cette brochure dans le numéro de décembre 2020 de la RP (p. 15-18) auquel nos lecteurs peuvent se référer. Nous continuons ici avec le document suivant au format pdf..

Le texte qui suit est la traduction du tout début de l’essai de Camillo Berneri, El delirio racista, paru en 1935 à Buenos Aires dans une version espagnole. Il fallut attendre 1986 pour que L’Archivio Famiglia Berneri en propose enfin une version en langue italienne. À ce jour, cet essai n’avait jamais été traduit en français. 

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Texte traduit et annoté par Miguel Chueca.

Avant la Sécu. Syndicalisme et Assurances sociales

décembre 20, 2020 by

Note de lecture paru dans La R.P. N°811.

Avant la Sécu. Syndicalisme et Assurances sociales. Éditions syndicalistes – 72 pages – 3 €

La mise en application des Assurances sociales, effective en 1930, a demandé dix années. Cette affaire donna lieu à un débat public très large, où patronat, mutualité, médecins, partis politiques, etc. et syndicats ont pris position. La presse a pris d’ailleurs une part importante à ces polémiques.

La présente brochure des Éditions syndicalistes permet de prendre connaissance d’un sujet très largement méconnu dans le mouvement syndical. On y trouve des extraits de résolutions de congrès ou de rapports confédéraux de la CGT et de la CGTU. Ainsi que des articles de syndicalistes révolutionnaires parus dans La Révolution prolétarienne. Le tout entre 1918 et 1934. Cela permet d’avoir une vue d’ensemble des positions des principaux courants syndicalistes de l’époque.

La CGT a assumé son réformisme et sa politique de la présence. Un travail sérieux et argumenté a été réalisé, par lequel le militant Georges Buisson est devenu la « référence » de cette confédération sur le sujet. De nombreuses brochures techniques ont été publiées, des meetings organisés pour expliquer aux syndiqués les objectifs de la loi, ainsi que ceux que la CGT s’était donnés. Elle a construit un réseau de caisses à gestion ouvrière, « Le Travail », et publié un Bulletin ouvrier des Assurances sociales. La CGT, consciente que le rapport des forces n’était pas favorable, a décidé de prendre ce qui se présentait, quitte à faire en sorte d’améliorer la loi, et d’empêcher les retours en arrière. Mais cette attitude correspondait bien à sa stratégie réformiste, bloquant toute tentative de construire des luttes radicales pour faire passer des paliers à la loi mise en place. Il reste qu’elle a concrètement mis en œuvre une orientation de « gestion ouvrière » avec son réseau syndical de caisses d’assurances sociales, et qu’elle a défendu des principes qui sont entrés dans le patrimoine revendicatif syndical pour la Sécurité sociale.

La CGTU a rejeté la loi, notamment à cause de la cotisation ouvrière. Elle a animé d’ailleurs des grèves dans le textile lors de son entrée en vigueur. Les documents de 1923 à 1925 sont argumentés et constituent l’essentiel de la polémique contre la CGT. Mais très vite, les prises de positions sont de moins en moins syndicales et de plus en plus politiques lorsque l’on se rapproche de la période du « social-fascisme ». Cependant, après 1930, parfois, lorsque les Assurances sociales sont attaquées et que le danger se rapproche, la CGTU, comme le parti communiste, ont pris des positions de défense, en contradiction avec l’orientation tenue jusque-là. On a eu donc une image brouillonne qui s’est ajoutée à un rejet caricatural. La CGTU n’a pas traduit les espoirs qu’avaient laissé entrevoir ses congrès de 1925 et 1927, où a pointé l’orientation du « syndicalisme à bases multiples », impulsé un moment dans l’Internationale syndicale rouge. Sa décision du congrès de 1927 de création d’une Caisse nationale de solidarité ouvrière à statut mutualiste n’a eu aucun lendemain. La CGTU n’a pas fait les efforts de la CGT pour construire et animer un réseau syndical de caisses à gestion ouvrière. De ce fait, ses critiques justifiées de la loi, ses revendications portées en 1923 et 1925 dans deux rapports sur les CCN (conventions collectives nationales), n’ont pas donné lieu à un bagage solide sur la question. Cependant, avant que toute possibilité réelle de débat ne se ferme dans cette confédération, la période de 1923 à 1925 au moins montre l’existence de divergences face à la ligne du rejet en bloc de la loi. On peut le constater en lisant les comptes-rendus des débats dans les CCN. Approfondir la question ne serait pas inintéressant.

Pour les syndicalistes révolutionnaires écrivant dans La RP, la loi a été l’occasion de mettre en pratique la devise de la première Internationale sur l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes. Sans aucune illusion sur les limites de la loi. Mais justement, ils ont espéré que par là, la question de l’unité syndicale pouvait progresser, par un travail à la base entre les équipes militantes des deux confédérations ennemies. Ils ont lancé le mot d’ordre de « caisses primaires uniques », à gestion ouvrière unique il s’entend. Les articles font aussi l’amer constat du peu d’intérêt porté à la question des Assurances sociales chez les syndicalistes. Ils ne rejettent pas la cotisation ouvrière, mais ils pointent avec justesse les dangers de l’étatisation de cette grande machine que vont devenir les Assurances sociales. Pour ce courant syndical, il ne fallait pas s’isoler de la classe ouvrière, ce à quoi tend la position de la CGTU, et laisser donc seul le réformisme de la CGT « travailler » cette classe. Ce courant a eu ici l’occasion de réfléchir sur le mécanisme des Assurances sociales, et de construire des revendications sur la gestion par les ouvriers eux-mêmes, sur la santé publique et la médecine.

Les extraits s’arrêtent à 1934. Car en réalité, ni le courant irrésistible d’unité syndicale, ni la grève générale de 1936, n’ont permis de « changer de braquet » au niveau des Assurances sociales. Il n’y a pas eu de tentative d’aller plus loin, de franchir un pas allant dans le sens de la législation de la Sécurité sociale. Notamment de mettre fin à l’émiettement des caisses.

Les textes reproduits dans la présente brochure commencent en 1918, pour montrer qu’avant même la scission de fin 1921, le syndicalisme a posé les principes de classe sur le sujet. Principes qui sont aujourd’hui encore d’une grande actualité et qui méritent d’être connus. Le texte fondateur à cet égard est le rapport de 1919 sur l’unification des retraites, pour un régime unique et commun à tous les travailleurs salariés. « L’organisation ouvrière de ce pays ne s’est jamais bornée à grouper des travailleurs pour des actions particulières. Toujours elle a cherché à assigner au mouvement des revendications générales et communes à tous, puisque c’est par là que la solidarité prolétarienne s’affirme de la façon la plus concrète et que peut le mieux se réaliser une union de plus en plus étroite de nos groupements. » À méditer après la lutte de l’hiver dernier …

M.T.