Inspectrices du Travail

octobre 29, 2016 by

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« Mêlant son pas aux nôtres » (Gilbert Walusinski, 1960)

octobre 20, 2016 by

Extrait du numéro spécial de Témoins, n° 25, novembre 1960:

Faire un portrait de Pierre Monatte ? Il faudrait avoir sa plume pour faire ressemblant. Il faudrait surtout que beaucoup de temps se soit écoulé pour écrire sereinement sur un homme dont la chaleur n’a pas quitté ceux qui l’aimaient. Je dirai seulement quelques souvenirs.

* * *

C’est un soir de février ou mars 1948 que je rencontrai Monatte pour la première fois. Bien tard, en somme. Avant la guerre (je veux dire en somme dans les années trente), j’avais usé beaucoup de mon temps à préparer des examens universitaires. Après la guerre, la brochure Où va la CGT ? (de mai 1946), puis la reprise de la publication de la Révolution prolétarienne (avril 1947) avaient été fort appréciés par ceux qui, dans une union départementale des syndicats comme les autres (celle de la Vienne, dans mon cas) voyaient se détériorer la vie syndicale et, par le noyautage stalinien, devenir fatale la scission.

Un soir de l’hiver quarante-huit, alors que se constituait la CGT-Force ouvrière, j’étais monté au local de la RP sans but précis. Ecœuré des manœuvres staliniennes, je ne l’étais pas encore de celles des autres, mais je sentais confusément qu’on ne répliquait pas aux forbans comme il l’aurait fallu. Monatte était seul ; il me questionna ; la conversation ne se perdit pas en vains propos. Il eut vite fait de me mettre sur les rails.

Jamais, par la suite, lorsque je le connus mieux, nous n’avons reparlé de cette rencontre. Il se peut que, dans mon souvenir, je la nimbe d’une lumière flatteuse. Je ne peux d’ailleurs me rappeler les détails de notre conversation (je ne sais plus en particulier si cela se passait avant ou après les votes des fédérations du Livre et de l’Enseignement). Simplement cette fois, comme à toutes nos rencontres, Monatte a su me faire aimer la vie, me faire comprendre qu’il y avait quelque chose à faire où l’on pouvait être d’accord avec soi-même.

* * *

Dans une note sur Camus, Dominique Aury remarque son influence sur les camarades qui l’entouraient : « Ce qu’il disait on le croyait, ce qu’il demandait, on le faisait. »

Ce qui était tout à fait vrai pour Camus, ne l’était pas moins pour Monatte, sans que la différence d’âge, de lui à moi par exemple, y fût pour quoi que ce soit.

 Cela ne veut pas dire que Monatte avait de l’autorité. Vous savez bien que lorsqu’on dit cela de quelqu’un, il est prudent de se méfier. L’aurais-je voulu, je n’aurais pu me méfier de Monatte.
* * *

Dans la conversation privée, dans une réunion plus nombreuse, ou dans une lettre, il était rare que Monatte ne trouve pas le moyen de dresser un véritable plan de travail. Et ce n’était pas paroles de chef ; il n’y avait pas en lui le moindre soupçon de volonté de puissance. Un compagnon seulement, mais qui savait entraîner l’équipe.

En remuant de vieux papiers, j’ai retrouvé une lettre du 13 juin 1949 dans laquelle Monatte me disait son avis sur le premier numéro des Cahiers Fernand Pelloutier. Avec quelques camarades de Force ouvrière, nous venions de lancer cette modeste publication d’éducation ouvrière qui, d’ailleurs, n’alla pas loin. Mais tout le programme qu’elle aurait dû réaliser est là, dans cette lettre, mieux dit, plus précis que les initiateurs ne l’avaient conçu :

 « 13. 6. 43. — Mon cher Walu, j’ai lu vos Cahiers Pelloutier. Le projet est intéressant. Il faut que vous réussissiez à le mettre debout solidement. En premier lieu trouver un chiffre minimum d’abonnés qui vous permette de donner une revue imprimée.
 Si je comprends bien, votre principal objectif c’est de former des cadres syndicaux, d’aider les jeunes syndiqués à développer leur compréhension du monde où ils doivent lutter. N’oubliez pas que la tâche est double : démêler les problèmes syndicaux d’aujourd’hui, acquérir les connaissances de base historiques, économiques, philosophiques nécessaires à quiconque ne se figure pas que le mouvement ouvrier est né avec sa génération. Ne criez pas que vous ambitionnez de faire ça, mais faites-le. Sans tomber dans la rigueur et la sécheresse d’un cours pro­fessoral. En laissant le plus de chair après l’os, le plus d’humanité autour de la formule.

Vos cahiers devraient être le lien entre tous les Collèges du Travail qui existent. Recueillir le meilleur de leurs causeries et cours. Faire un sort à leurs initiatives. Suivre leurs expériences et en mesurer les résultats. C’est là un travail de correspondance et de dépouillement évidemment important. Si vous êtes trop pris, voyez qui peut s’en charger de manière régulière et compréhensive. Cela comporterait pour les Cahiers une rubrique : la vie des collèges du travail, et une source de grandes études.

 Il serait utile d’établir en outre un lien avec les Centrales d’éducation ouvrière des autres pays. Pour connaître comment elles fonctionnent, quelles difficultés elles ont rencontrées, quels résultats elles ont obtenus. Commencer par exemple par l’Angleterre et raconter ce qu’ont été et ce que sont devenus le Ruskin College, le Central Labour College et sa revue Plebs, etc., etc. Faire le tour des pays, numéro des Cahiers par numéro ; en trouvant quelqu’un pour suivre désormais dans leur langue les publications de ces organisations sœurs.

A votre dernière page, vous annoncez deux semaines d’études. Je serais curieux de lire dans les Cahiers du mois suivant un « En revenant de Farncomb » ou de Marly sous la forme d’une sorte de rapport collectif.

 Peut-être pourriez-vous reproduire les textes essentiels. Votre citation de Pelloutier, en tête de votre première page, comporte une erreur. Elle provient de la Lettre aux anarchistes de fin 1899. Pourquoi ne pas donner un jour cette lettre ? Entière et non par extraits.

Une remarque encore. La formation d’un esprit tient beaucoup à ses lectures sous la lampe du soir. Vous devriez établir une courte liste de bouquins qu’il est interdit de ne pas connaître quand on est militant ou qu’on le devient. Liste publiée dans chaque numéro. A compléter quand il paraît un bouquin de grand mérite. Ce que j’appelais autrefois la Planchette à livres.

 Voilà, mon cher Walu, quelques remarques après lecture de votre premier numéro.
 
Bonne chance.
 
Bonne poignée de main.
 
P. Monatte

Un reproche : Finidori m’a passé le numéro arrivé à la R P. Sinon je me brossais. J’étais pourtant un abonné possible. Devenu abonné, puisque je vous vire mes 200 fr. »

 Le programme était tracé. Nous n’avons pas su le réaliser, mais j’en ai retenu une leçon encore valable quand je suis dans ma classe : laisser le plus de chair après l’os…
* * *

Monatte m’a raconté un jour comment il avait quitté la maîtrise d’internat. Jamais je ne l’ai entendu regretter de n’avoir pas enseigné (je veux dire de n’être pas devenu instituteur ou professeur). Pourtant, avec quel intérêt il suivait les problèmes de l’enseignement, avec quelle sympathique curiosité il vous interrogeait à leur sujet ! Sa façon souriante et bourrue à la fois de questionner : « Alors, quoi de neuf chez les profs de math ? »

 Ses connaissances étaient limitées dans les domaines scientifiques. Il savait ne pas s’y aventurer imprudemment et pourtant comprendre, avec une merveilleuse intuition, où étaient, dans ces activités, les tendances qui s’apparentaient aux efforts de toute sa vie.

Dans son amour des enfants, je vois la même ardeur invincible à poursuivre une lutte où les défaites, en apparence, furent plus nombreuses que les victoires. Il regrettait, me dit-il un jour, de n’avoir pas eu d’enfants ; il en aurait voulu six ! Jamais il n’oubliait de s’enquérir de mes garçons et se plaisait, je crois, à mes confidences attendries.

* * *

Guilloré a su, mieux que je ne saurais le faire, raconter ce qu’était, pour les amis de Monatte, « le pèlerinage de Vanves » (R P de juillet 1960). J’essayerai un jour, même si ce n’est que pour moi, de reconstituer une de ces visites où je m’attardais toujours trop. L’un et l’autre, nous avions noté sur un papier les questions sur lesquelles nous voulions qu’on discute. Mais la conversation prenait souvent le chemin des écoliers.

Alors, parfois, nous nous heurtions. Il ne comprenait pas que je place si haut l’œuvre de Gide. A mon tour, je m’étonnais qu’il fasse quelques réserves sur Roger Martin du Gard (avec un autre que Monatte, je me serais fâché). Le plus souvent, j’apprenais, je découvrais ce que j’aurais dû savoir depuis longtemps. Mais, près de lui, je redevenais écolier avec délectation.

 Trop petit garçon peut-être, et c’est vrai que plus d’une fois Monatte put me reprocher ma naïveté, une certaine exigence d’absolu assez puérile, surtout une grave méconnaissance du mouvement ouvrier qui me fit commettre bien des faux-pas. Je ne sais s’il faut ranger parmi ceux-ci la rédaction d’un écho dans lequel je dénonçais l’ambiguïté de la position du représentant de la CGT.-Force ouvrière au sein de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), après l’assassinat de Farhat Hached. De bons camarades protestèrent que je calomniais ; ils se plaignirent auprès de Monatte (l’écho avait paru dans la RP). Celui-ci aussitôt partit à la chasse aux renseignements ; il fit sa propre enquête. Il n’était pas homme à laisser tomber le camarade en difficulté, non plus d’ailleurs qu’à cacher une faute. Il ne faisait presque jamais de compliments. Mais sa confiance, si vous aviez la bonne fortune qu’il vous l’accorde, ce n’était pas de la fausse monnaie.
* * *

C’est lui, en 1951, qui eut l’idée d’une réunion à Sèvres, pour commémorer le cinquantenaire de la mort de Pelloutier. J’ai gardé le souvenir du petit groupe que nous étions autour de la tombe, au cimetière des Bruyères ; puis de la balade vers le quartier où se trouvait la maison dans laquelle Pelloutier passa les derniers mois de son existence.

 Est-ce ce jour-là, ou à une autre occasion que Monatte a prononcé cette phrase de Pelloutier : « Il reste toujours vivant, mêlant son pas aux nôtres, nous réconfortant par ses leçons et par son exemple. »
* * *

Monatte était déjà un vieil homme quand je l’ai connu, mais ce qui frappait toujours c’était sa jeunesse foncière. J’imagine qu’en 1901, lorsqu’il débarqua à Paris et qu’il alla trouver Guieysse, au bureau de Pages libres, c’était un jeune homme sachant ce qu’il voulait et ce qu’il pensait. En tout cas c’est un homme exemplaire qui fonde la Vie ouvrière en 1909 : qui a fait aussi bien depuis ? Et en 1914, lorsqu’il résiste à la maladie du siècle, avec les très rares compagnons qui restent avec lui fidèles à l’Internationale, il devient, pour nous tous qui viendrons plus tard, la seule vraie leçon de morale qui soit, un exemple.

 Combien d’espoirs Monatte verra-t-il s’effondrer ? Le mouvement ouvrier descendra de plus en plus bas dans la trahison de ses propres valeurs. Et comme une dérision, la Vie ouvrière sera devenue, en gardant le titre, l’opposé de celle qui fut son enfant. Monatte ne désespérait pourtant pas. Le creux de la vague, disait-il, encore plus creux. Mais il dépend de nous de remonter sur la crête.

Remonter… Si nous y parvenons, ou même si seulement nous le tentions, il mêlera son pas aux nôtres et sera encore le plus jeune, le plus ardent, le plus lucide de nous tous…

Gilbert Walusinski

 

Lettre d’Amérique: Où il sera question de Flint et d’autres scandales

octobre 7, 2016 by

Article paru dans La Révolution Prolétarienne N° 792, mars 2016:

Les États-Unis sont en pleine fièvre électorale. La longue saison des élections primaires a commencé et à l’étonnement de tous, le candidat le plus improbable de chaque parti se trouve soit en tête (Donald Trump, chez les Républicains), soit tout près de l’être (Bernie Sanders, chez les Démocrates.) Ce dernier, le seul candidat de gauche, dénonce des scandales dont j’ai déjà parlé dans ces Lettres mais qu’il me semble bon de rappeler ici : avant tout, l’inégalité économique croissante, le fait que le redressement économique après 2008 ait presque exclusivement profité à la billionaire class, comme Sanders l’appelle, ainsi que l’influence quasiment illimitée de cette classe sur la politique. Sanders ne cesse également de dénoncer le scandale de la violence policière exercée contre les Noirs et l’incarcération de masse qui frappe surtout les jeunes Noirs, souvent pour des délits mineurs.

Sa rivale, la centriste Hillary Clinton, s’est jointe à lui pour dénoncer un autre scandale,  celui dont je veux parler ici avant tout : l’intoxication par l’eau d’une ville du Midwest, pauvre, et bien sûr, majoritairement noire. Une situation, disent les deux candidats démocrates à la présidence, inimaginable dans une banlieue riche et blanche du pays.

EAU EMPOISONNÉE, MENSONGES MEURTRIERS

Nous sommes à Flint, une ville du Michigan qui compte quelque 100 000 habitants. La source du scandale, c’est une mesure d’économie prise par le représentant du gouverneur Républicain de cet état. Flint, c’est aussi le lieu de naissance de Michael Moore, lequel y a réalisé en 1989 son premier film célèbre, le documentaire féroce et farcesque Roger et moi. Il y raconte ses vaines tentatives pour obtenir un rendez-vous avec Roger Smith, le PDG de General Motors. Il veut lui demander pourquoi il a délocalisé la grande usine de Flint, une délocalisation qui avait fait 30 000 chômeurs et avait plongé dans la misère cette ville de 150 000 habitants à l’époque. Elle ne s’en est jamais remise. Au bord de la faillite en 2011, elle a été placée sous tutelle par le gouverneur du Michigan et maintenant, toute une génération de ses enfants se retrouve empoisonnée.

Rappelons l’enchaînement des faits avant d’entendre les victimes et d’examiner le problème dans son contexte national.

Le 25 avril 2014 le contrôleur chargé d’assainir les finances de la ville décide de changer la source d’approvisionnement en eau potable. Flint achetait son eau à Détroit ; elle venait du  Lac Huron tout proche (un des « Grands Lacs »). Par souci d’économie, on va dorénavant puiser dans la rivière Flint. Peu après ce changement, les habitants se plaignent de la couleur, du goût et de l’odeur de cette eau ; ils se plaignent aussi d’éruptions de peau après qu’ils se sont lavés. Communiqué de la municipalité : « Flint water is safe to drink. » [1] Ce même été pourtant, les autorités conseillent aux gens de faire bouillir l’eau, dans laquelle on a décelé la présence de bactéries nocives. En octobre 2014, le service de l’état du Michigan concerné, le « Department of Environmental Quality », affirme que la mauvaise qualité de l’eau est imputable au froid et aux vieilles conduites d’eau mais prétend que ce service a pris toute mesure nécessaire pour remédier au problème. Ce même mois, l’unique usine de General Motors restée à Flint cesse d’utiliser l’eau de la ville parce qu’elle corrode les pièces d’auto. En janvier 2015, Detroit propose de reconnecter son eau à Flint en la dispensant de payer le coût de la reconnexion ($ 4 millions). Le contrôleur nommé par le gouverneur refuse. En février, les autorités du Michigan déclarent à nouveau que l’eau ne présente pas de danger pour la santé publique. Le 18 du même mois, on trouve un niveau de plomb dangereux dans l’eau de la maison d’une habitante de la ville, et un mois plus tard, un niveau encore plus dangereux. Or on sait que même une quantité infime de plomb ingéré peut produire des dégâts neurologiques graves chez le jeune enfant. L’Environmental Protection Agency (EPA), le service fédéral de l’environnement et non pas celui du Michigan, exprime son inquiétude devant ces résultats et devant les méthodes utilisées pour déterminer le niveau de plomb dans l’eau – ou plutôt pour le minimiser. Malgré cela, un groupe de consultants embauché par les autorités municipales déclare que l’eau est propre à la consommation en omettant de mentionner sa teneur en plomb.

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En septembre 2015, un groupe de médecins pédiatres d’un hôpital de Flint demande que la ville cesse d’utiliser l’eau du fleuve car ils ont trouvé des niveaux élevés de plomb dans le sang d’enfants qui présentaient des problèmes neurologiques. Un responsable du cabinet du gouverneur : « Certains essayent d’utiliser cette question sensible à des fins politiques. » Les tests continuent, les symptômes chez les enfants aussi. En septembre, un professeur au Virginia Polytechnic Institute [2], spécialiste des eaux municipales, découvre que l’activité corrosive de l’eau fait que le plomb filtre à travers les tuyaux. Le Department of Environmental Quality qui, rappelons-le, dépend de l’état du Michigan, refuse d’accepter ces conclusions. Mais le 14 décembre 2015 la ville de Flint est bien obligée de déclarer « a water emergency » : urgences sur l’eau ! Le directeur du Department of Environmental Quality démissionne à la fin du mois. Enfin en janvier 2016, le gouverneur lui-même déclare l’état d’urgence et à sa suite, le Président Obama lui-même, ce qui donne à Flint la possibilité de recevoir des secours du gouvernement  fédéral. Peu après, les Démocrates du Sénat proposent une aide de $ 600 millions à la ville [3]. On envoie la Garde Nationale distribuer des bouteilles d’eau minérale. Pendant toute cette crise, les habitants de Flint devaient continuer à payer l’abonnement d’eau.

Postscriptum : Le 25 janvier, le gouverneur nomme un enquêteur indépendant, ancien du FBI, pour faire la lumière sur toute l’affaire et trouver les coupables. Discours du Procureur Général (Attorney General) du Michigan en annonçant cette nomination : « Sans faveur ni crainte (without fear or favor), il fera le nécessaire, peu importe les retombées (let the chips fall where they may). Convaincant, si on ne savait pas que cet enquêteur « indépendant » a grassement financé la campagne de l’actuel gouverneur Républicain.

Les grandes lignes du scandale sont claires : politique d’austérité et refus d’en assumer les conséquences (principe fondamental du Parti Républicain, voir plus loin) ; mépris de la population pauvre et surtout noire (on ne les écoute pas) ; faire fi des résultats scientifiques ou les distordre à des fins politiques [4].

Pour savoir ce que cela veut dire en termes humains, il faut avoir entendu cette femme raconter qu’elle dépensait une partie importante de son modeste revenu pour acheter de l’eau minérale pour sa famille, mais qu’elle se douchait quand même… jusqu’à ce qu’elle perde ses cheveux. Et cette autre dire qu’elle avait dû emmener son fils de quatre ans à l’hôpital parce qu’il avait cessé de grandir. Ou encore ce médecin pédiatre à Flint qui a mené la lutte contre l’eau empoisonnée décrire les effets de l’empoisonnement par le plomb sur ses petits patients, qui ne se développeraient jamais normalement. Il faut avoir vu des images de tuyaux pourris, d’eau « potable » couleur de boue et de rouille… Un médecin pédiatre, chercheuse à la Faculté de Médecine de Yale University se demande dans un article du Boston Globe pourquoi on ferait  confiance à son médecin de famille puisque celui-ci est informé de la santé publique par les mêmes instances que celles qui ont menti à Flint. Méfiance redoublée chez les Noirs, car ce scandale en rappelle un autre, l’infâme « Tuskegee Experiment » où, entre 1932 et 1972, les autorités médicales – du gouvernement fédéral cette fois – étudiaient les effets de la syphilis sur les Noirs dans l’Alabama sans leur dire qu’ils étaient  atteints de cette maladie et sans les soigner même après la découverte de la pénicilline.

Comme c’est si souvent le cas aux États-Unis, les questions de classe et de race se rejoignent. Les problèmes liés à l’environnement affectent les Noirs et les Latinos plus fortement que le reste de la population. Cependant, Flint met en lumière un problème fondamental du pays dans son ensemble.

L’INFRASTRUCTURE : UN TERME ABSRAIT MAIS DES PROBLÈMES TRÈS CONCRETS

L’infrastructure…, il faut renouveler notre infrastructure : des mots abstraits, dépourvus de charge émotive. Ils deviennent concrets lorsqu’un professeur de la Faculté de Médecine de Harvard nous explique que les 600 000 habitants de Milwaukee, dans l’Etat du Wisconsin, risquent eux aussi l’empoisonnement par le plomb puisque les canalisations datent d’il y a cent ans et qu’on ne prévoit pas d’investir de fonds publics dans les canalisations avant dieu sait quand. Encore un état dont le gouverneur, lui aussi Républicain, a l’austérité pour credo.

En matière d’infrastructure, nos politiques n’ont pas prévu l’avenir. On a donc des embouteillages constants sur des routes en mauvais état, le pont sur lequel on conduit risque de s’écrouler à tout moment (ce fut le cas d’un grand pont au centre de Minneapolis en août 2007 : 13 morts, 145 blessés), nos trains déraillent à cause de voies anciennes et mal entretenues (nombre d’accidents viennent à l’esprit), des conduites d’eau rouillées transportent notre eau potable (Flint, c’est le cas extrême) et ainsi de suite… On admire le TGV en France et au Japon, mais dans ma région, les élus sont tout fiers d’un projet de « train rapide » qui devrait voir le jour dans les années qui viennent et qui atteindra la vitesse stupéfiante de… 100 km à l’heure. Ailleurs, n’en parlons pas, la Californie faisant peut-être exception à la règle. Les États-Unis sont à la  quatorzième place dans le monde pour l’investissement dans l’infrastructure [5].

Tous les quatre ans, la très sérieuse American Society of Civil Engineers (ASCE) publie une étude sur l’infrastructure du pays où les divers secteurs sont notés de A à E.

Dans son rapport le plus récent (2013), l’équipement pour l’aviation se voit attribuer la note D, D aussi pour les ponts, C+ pour les voies fluviales et pour l’état des ponts, D- pour l’élimination des déchets toxiques, D pour les transports en commun, D pour l’eau potable, etc.

Avec des notes pareilles, un étudiant risquerait d’être exclu de son université.

A part les dangers que cela représente pour la sécurité des personnes, tout cela est extrêmement onéreux : tout retard dans le transport fluvial et ferroviaire se paye. La congestion des aéroports, selon l’ASCE, coûte quelques 22 milliards de dollars à l’économie du pays. Et la rouille qui attaque les tuyaux, les usines, les ponts, coûtent, selon une étude récente, 400 milliards de dollars par an, c’est-à-dire 3% de notre PNB 6.
Qu’est-ce qui explique cette inertie irrationnelle, dangereuse pour les citoyens, terriblement coûteuse pour l’économie ? Pour la politologue Elizabeth Drew, il s’agit d’éviter à tout prix d’augmenter les impôts : a rampant and mindless anti-tax fever7. La taxe sur l’essence, par exemple, n’a pas bougé depuis 1993 (18.4 cents par gallon). Un politique qui annoncerait son intention d’augmenter cette taxe sait qu’il ferait aussi bien d’annoncer son intention de ne plus se présenter aux élections. À cela s’ajoute la formidable hostilité du Parti Républicain à l’égard du « Big Government, » hostilité partagée par une bonne partie de l’électorat. Dans ces conditions, n’importe quel projet d’envergure entrepris par le gouvernement fédéral ou même par celui de l’état où on réside est d’avance voué à l’échec.

LE SCANDALE DU PARTI REPUBLICAIN

Si vous regardez un manuel de sciences politiques qui explique le système politique américain aux Européens, vous verrez sans doute que nos deux grands partis sont, en termes européens, deux grandes coalitions. Cependant les Démocrates sont traditionnellement plutôt favorables aux intérêts des travailleurs8, les Républicains favorables à ceux du « Big Business. » Mais les deux partis ont souvent été amenés, comme notre système politique les oblige, à travailler ensemble sur la législation.

Or ces temps sont bien révolus. Depuis le gouvernement Nixon, les Démocrates ont perdu le Sud, leur aile conservatrice ; auparavant Démocrate pour des raisons uniquement historiques (le Président Lincoln était un « Republican »), le Sud est maintenant Républicain. Lorsqu’en 2010 les Républicains ont pris le contrôle de la législature de nombreux états, ils se sont aussitôt livrés à un charcutage électoral massif – pas trop difficile à faire puisque les modalités du vote sont largement laissées aux états. La plupart des circonscriptions dans ces états assurent maintenant la victoire du Parti Républicain aux élections pour la Chambre (House of Representatives). Tout ce que leurs candidats ont à craindre, c’est de perdre les primaires, où seuls votent les plus militants donc les plus farouchement de droite. C’est pourquoi même les élus Républicains « modérés » doivent maintenant éviter de soutenir l’idée de l’évolution (voir, sur le « créationnisme », R.P. septembre 2015, pp. 30-31), s’opposer aux mesures contre le réchauffement planétaire, rejeter n’importe quel impôt sur la richesse, s’élever contre le mariage pour tous, pour ne pas parler de l’Obamacare, la nouvelle loi sur la santé dont une petite partie seulement est financée par l’Etat fédéral. Ajoutez à ceci leur xénophobie et leur racisme évidents, et la conclusion s’impose : un de nos deux grands partis politiques n’est plus « conservateur, » comme on l’appelle souvent ici. Il serait qualifié en Europe de parti de la droite extrême.

D’où la victoire, jusqu’ici, d’un Donald Trump dans les primaires. Son « programme » (il n’en a pas, à part la construction d’un mur pour exclure les immigrés mexicains, la déportation en masse des sans-papiers et la guerre à outrance contre le radical Islam), ses attitudes (racisme, xénophobie et misogynie) et son attrait sont ceux d’un chef fasciste : le pouvoir est pourri, les médias mentent (« Le taux de chômage n’est pas de 4,9% comme « Ils » disent, il est de 20% ! ou 30% ! ou 40% ! ») ; croyez en moi-moi-moi, je suis le plus fort. Les politologues n’en finissent pas d’être étonnés de son succès. Qu’ils regardent le Parti Républicain en face.

David BALL
dball@smith.edu

Notes:

1.  L’eau de Flint est propre à la consommation (ne présente pas de danger pour le public.)
2. L’une des universités de l’Etat de Virginie à vocation technologique et scientifique.
3. Au moment où j’écris, ce projet de loi est toujours bloqué par le Sénateur Ted Cruz, l’un des candidats à l’investiture du Parti Républicain. Il serait trop long d’expliquer ici comment une seule personne est en mesure de bloquer un projet de loi.
4. Ce qui rappelle nos politiques négationnistes à l’égard du changement climatique et de l’effet des gaz de serre.
5.  E. Drew, New York Review of Books, 25 février 2016, p. 30.
6. J. Waldman, Rust: The Longest War, Simon and Schuster, NY, 2016.
7. « une fièvre anti-taxe (anti-impôts) imbécile et endémique ».
8. Comparativement, bien sûr : le Parti Démocrate est aussi lié aux intérêts des grandes sociétés et de Wall Street.

N°794 (septembre 2016)

septembre 21, 2016 by

Le nouveau numéro de la R.P., de 36 pages, contient notamment un dossier sur le 80ème anniversaire de la Révolution espagnole. L’abonnement est toujours de 23 €.

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Eloge d’Albert Camus

septembre 10, 2016 by

Article paru dans la R.P. N°786 (septembre 2014):

Il y a, en littérature, des ouvrages qui durent, en dépit des modes, qui se succèdent. Ainsi, le roman d’Albert Camus, L’étranger, est-il encore, bien que paru en 1942, une des meilleures ventes de Gallimard. A l’heure de la presse people et du livre people, c’est donc un succès persistant, qui semble aller à contrecourant de l’air du temps.

On peut trouver bien des signes de bonne santé à ce court roman (Camus le qualifie de « récit ») qui pèse lourd en dénonciation des vices de notre temps.
Albert Camus est bien notre contemporain capital.

Si l’on examine de près L’Etranger on constate qu’il a traversé les guerres coloniales, les crises bancaires, les transformations sociales, en conservant une éclatante jeunesse.

Et tout d’abord, la première page de ce livre qui ne doit rien à personne, et qui paraît jailli du néant. On se souvient des premières lignes du récit. On se souvient du télégramme. « Aujourd’hui, maman est morte. J’ai reçu un télégramme de l’asile… » Ce style télégraphique sera le même durant la première partie du livre. Il ne peut pas ne pas évoquer notre langage quotidien quand nous passons à la caisse de supermarché : « Présentez carte… retirez carte… » sans compter la formule rituelle de la caissière, camouflée pourtant en « Hôtesse de caisse » : « Merci Monsieur, bonne journée Monsieur »… Camus avait vu, avant tout le monde, cette déshumanisation des rapports humains.

Ainsi dans L’Etranger, c’est d’abord le langage qui nous avertit. Le télégramme du tout début est la métaphore de la nouvelle relation entre les hommes, après le triomphe de ce que Camus appelle « la civilisation mécanique ». On y ajoute l’emploi de ce fameux passé défini, qui présente les actes des personnages, et spécialement ceux de Meursault comme des instants de vie décousus, dépourvus de signification. Nous vivons, nous, des fragments de vie sans lien, ce qui avait été dénoncé en mai 68, par la formule « métro boulot dodo ». Roland Barthes s’en souviendra, lui qui prend L’Etranger comme exemple du « degré zéro de l’écriture » et qui écrira les Fragments d’un discours amoureux.

La richesse du livre de Camus est prodigieuse. Je veux dire qu’elle relève du prodige et on a envie de dire que son style est comme miraculeux. On entre dans un univers semblable à celui de la Genèse.
Evidemment on trouve une thématique qui dépeint les tares de notre société, car ce nouveau monde est voué à l’échec puisqu’il ne tient pas compte de l’humanité qui devrait présider à tous nos actes de la vie quotidienne.
Mais en premier lieu il faut d’abord évoquer un thème lancinant, cher à Camus : la civilisation de la mer et du soleil, qu’il désigne sous le nom de « Pensée de midi ». Ainsi le personnage de la mère n’est jamais oublié. La « maman » n’est jamais morte. C’est Marie Cardona qui la remplace et c’est la poésie de la mer confondue avec la mère, comme on le voit dans la pensée de Freud. Camus a fait là une étonnante révélation auprès du grand public.

On observe dans L’Etranger une critique précise de notre société, qui est montrée comme aliénante, une société qui se coupe de la nature et qui s’avère monstrueuse par l’emploi abusif d’une mécanique qui dirige tout et qui fait de nous des individus formatés, programmés pour une vie sans aventure.

Société de l’injustice d’abord, qui est symbolisée par cette pension de famille, qui ne remplace pas la vraie famille, qui en est la caricature, et qui rassemble des individus solitaires, comme Emmanuel et le vieux Salamano. Ces hommes sont rejetés aux banlieues de la vie, comme aujourd’hui sont rejetés tous ceux qui peuvent être classés hors normes : les vieillards, les handicapés, les solitaires, les vieux garçons, les employés les plus modestes, les S.D.F.… tous les marginaux y compris les délinquants comme Raymond Sintès, bref, ceux de la France d’en bas, qui ne participent pas aux escroqueries honnêtes.
On peut dire que Camus frappe ici la société capitaliste libérale mais sans faire de démonstrations qui alourdiraient le propos… Autre exemple, la satire de la justice. Le héros est condamné, non pour son crime, mais pour sa mentalité d’opposant tranquille. Il ne se conforme pas au modèle proposé par cette société à laquelle il n’obéit pas. On se croirait dans un procès de 2014. Le procès de Meursault est médiatisé et les journalistes de 2014 sont déjà en place pour la représentation théâtrale. Effets de manches et langage convenu se mêlent pour un discours où le faible est condamné d’avance…

Mais je vous laisse relire L’Etranger…Vous n’avez pas besoin de moi pour comprendre que la seconde partie du livre, celle où le héros est en prison, lui permet d’accéder à la liberté suprême… Ainsi, Meursault, devient un martyr de la vérité.

Il me reste à rappeler plus précisément que le succès du premier grand livre d’Albert Camus ne se dément pas depuis sa date de parution, 1942. L’Etranger occupe la 1ère place du classement des 100 meilleurs livres de XXe siècle (1999) classement établi par la FNAC et le journal Le Monde. Mais si l’on souhaite des références internationales, il est aussi dans la liste des « 100 meilleurs livres de tous les temps, liste établie par le Cercle Norvégien du Livre en 2002 et dont le jury comporte 100 écrivains issus de 54 pays différents.

En conclusion, il faut rappeler que Camus a définitivement condamné l’armement nucléaire en ces termes : « la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie » (Journal Combat daté du 8 août 1945, juste après l’explosion de Hiroshima).  Et le futur Prix Nobel ajoutait : « La paix est le seul combat qui vaille d’être mené ».
Or, cette phrase également mérite d’être replacée dans son contexte, à une époque où l’on a fusillé assez allègrement les « responsables » de la défaite de 1940. Camus avait signé, avec François Mauriac, une pétition qui demandait la grâce de Robert Brasillach. Plus tard il refusera la ligne politique la plus facile pendant la guerre d’Algérie. On ne peut nier qu’il ait été favorable à l’Algérie française, mais il avait dénoncé dans ses « Chroniques algériennes » l’injustice faite aux Algériens d’origine arabe.
C’est pourquoi on peut estimer qu’il manque en 2014 un Camus à la France et au monde entier. Dans cet univers d’injustice sociale et de violences quotidiennes largement rediffusées par les médias, l’atmosphère devient irrespirable. Et ce n’est pas seulement dans les guerres qui se multiplient un peu partout sur la planète, mais dans cette violence qui est le nouveau type de relations entre les hommes, comme on peut le constater en lisant les faits divers.
Toutefois on peut conclure sur un mode plus fort, en rappelant qu’Albert Camus participa à la rédaction du statut des objecteurs de conscience, dont on sait qu’il fut adopté suite à une grève de la faim mémorable de l’anarchiste Louis Lecoin.
Car Albert Camus est peut-être l’expression la plus pure, la plus noble, et la moins discutable, du mouvement libertaire.

Rolland HENAULT

Madeleine Bossière , souvenirs…

août 8, 2016 by

Publication du CIRA de Marseille (bulletin N°44, mars 2015):

Le texte qui suit est la retranscription (partielle) d’un enregistrement effectué le dimanche 16 mai 2004 au cours d’un repas chez Lucien et Monique Niel aux Mayons (Var). Lucien est le fils de May Picqueray que Madeleine et Roger ont bien connue quelques années avant sa disparition. Étaient présents chez nos hôtes : Madeleine et Roger Bossière, René Gieure, Nicole et Francis Kaigre, Anne Gelys et Maurice Galfré, Gilbert Roth, Felip Equy et Maryvonne Nicola Equy. Madeleine a bien voulu livrer « en vrac » quelques souvenirs.
« Pourquoi tu ne l’écris pas ? »
« Oh non, non, je ne peux pas. Ça me vient en pagaille, ce n’est pas en ordre… »
L’entretien n’était pas préparé ni construit. Il a été retranscrit tel quel, ce qui justifie le langage parlé.

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Ma guerre d’Espagne à moi, Mika Etchebéhère

août 6, 2016 by

Extrait de La Révolution prolétarienne n° 790, septembre 2015

« Tu pourrais d’abord dire qu’il commandait sur le front de Madrid » assure Mika Etchebéhère face à la caméra. « Il », c’est Hippolyte, son mari et son compagnon depuis leur jeunesse en Argentine. Puis on les suit de Buenos Aires à la Patagonie, de Berlin à Paris et Madrid, tandis qu’une voix off lit des extraits du livre et que sont insérés des entretiens filmés avec elle et de nombreuses archives cinématographiques.

Anarchistes passés au PC, puis communistes d’opposition, Hippolyte et Mika viennent en Europe à la fin des années 1920. Destination : l’Allemagne où ils assistent, impuissants, aux derniers jours de la république de Weimar et à la victoire du nazisme. Retour à Paris où ils militent avec le groupe « Que faire ? ». Puis, c’est le départ pour l’Espagne avec le sentiment de se trouver là où la révolution se produit enfin. Après la mort d’Hippolyte en août 1936 à la tête d’une colonne du POUM, Mika reste au front car, dit-elle, « j’appartiens à cette guerre et je ne peux la servir qu’ici ». Elle participe aux combats et devient capitaine, puis se consacre à l’alphabétisation des miliciens dans un hôpital de Madrid, et, enfin, parvient à passer la frontière à Irún après la victoire franquiste.

Parmi les « ruines de notre époque », le témoignage de Mika, « beau, nécessaire et efficace », laisse voir non seulement « une femme comme il en existe peu », mais aussi ranime « l’invincible espoir qui est le nôtre » (Julio Cortázar).

L.S.

mika

Coédition Milena-Libertalia, 460 pages.

 

Collections numérisées de la RP

août 4, 2016 by

collectionsnumeriséesrp

N° 793

juin 11, 2016 by

Le numéro de juin (32 pages) est parti chez l’imprimeur. Il comprendra notamment:

◊ Non à la « loi Travail », S. Julien
◊ Lettre d’Iran, Jafar Azimzadeh
◊ Lucien Bourgeois ou le refus de parvenir,  J.-K. Paulhan
◊ Alain Testart (1945-2013):  Un évolutionniste au pays des anthropologues,  C. Darmangeat
◊ Globalisations, mondialisations, mondialités, J. Demorgon
◊ L’islamophobie, une invention du colonialisme français, CNT-AIT de Toulouse
◊ Lettre d’Amérique: Le paysage électoral aux États-Unis, D. Ball
◊ Morceaux choisis et bonnes pages: John Holloway, Victor Del Árbol, José Ardillo, Renaud Garcia, Baudouin de Bodinat, Jules Andrieu.
◊ Notes de lecture, J. Moreau & L. Sarlin

Pages de RP793une

La Vie ouvrière (1909-1914)

mai 7, 2016 by

Le 5 octobre 1909 paraissait le premier numéro de la Vie ouvrière. La déclaration suivante était publiée sur sa couverture :

 » Que veut être cette revue ? allez-vous vous demander à la réception de ce premier numéro.

La Vie ouvrière sera une revue d’action. Une revue d’action ? Parfaitement ; si bizarre que cela puisse sembler. Nous voudrions qu’elle rendît des services aux militants au cours de leurs luttes, qu’elle leur fournisse des matériaux utilisables dans la bataille et dans la propagande et qu’ainsi l’action gagnât en intensité et en ampleur. Nous voudrions qu’elle aidât ceux qui ne sont pas encore parvenus à voir clair dans le milieu économique et politique actuel, en secondant leurs efforts d’investigation.

Nous n’avons ni catéchisme ni sermon à offrir. Nous ne croyons même pas à la toute-puissance de l’éducation ; car nous croyons que la véritable éducatrice c’est l’action.

Les camarades qui se sont rencontrés autour de la Vie Ouvrière — et en forment le noyau — ne partagent pas toutes les mêmes opinions. Il en est qui appartiennent au parti socialiste et y militent activement ; d’autres consacrent tout leur temps et toute leur activité au mouvement syndical — c’est la majorité — ; d’autres, enfin, sont anarchistes et ne s’en cachent nullement. Mais tous, nous sommes unis sur le terrain syndicaliste révolutionnaire et nous nous proclamons nettement antiparlementaires. Tous aussi, nous croyons qu’un mouvement est d’autant plus puissant qu’il compte davantage de militants informés, connaissant bien leur milieu et les conditions de leur industrie, au courant des mouvements révolutionnaires étrangers, sachant quelles formes revêt et de quelles forces dispose l’organisation patronale, et… par-dessus tout ardents !

C’est pour ces militants que nous avons fondé la Vie Ouvrière et c’est eux qui en rédigeront la plus forte partie, parlant, au fur et à mesure des événements, de ceux auxquels ils auront été mêlés. Aussi se produira un échange extrêmement profitable de connaissances précises sur chaque région, sur chaque industrie…

A côté des monographies de grèves et des études de questions syndicales ou économiques, nous ferons une large place aux questions morales, aux questions d’éducation, d’hygiène, etc.

Nous tâcherons, en somme, de faire de la Vie Ouvrière une revue intéressante et vraiment précieuse pour les militants ouvriers.

Il faut qu’elle vive ! Il importe pour cela de recueillir 4 000 abonnés.

Jamais vous n’y parviendrez, nous ont dit des amis pessimistes : on ne lit pas dans les milieux ouvriers ; ou bien on ne lit que ce qui est bruyant et épicé. Or vous ne serez ni l’un ni l’autre. Puis, c’est une somme : dix francs par an !

Des camarades au courant de la librairie nous ont dit, eux : dix francs par an, une revue de 64 pages tous les quinze jours ; mais vous êtes fous ! Vous avez donc de l’argent à jeter à la rue ?

Nous ne sommes pas optimistes ; nous ne sommes pas fous ; nous n’avons pas d’argent à jeter dans la rue. Et nous savons que nous n’atteindrons jamais qu’un public restreint. Mais ce public de militants, de sympathiques, d’hommes désireux de s’informer viendra sûrement à nous si nous lui présentons une revue sérieusement documentée, vivante, passionnée même.

Nous y travaillons à une demi-douzaine de camarades depuis deux mois ; d’autres ne nous ont pas ménagé leur concours occasionnel ; que ceux qui le peuvent se joignent au noyau. Que les autres nous aident dans la mesure de leurs moyens et du temps dont ils disposent. Que chacun s’efforce et la Vie Ouvrière reflétera exactement notre vie sociale si tumultueuse, si riche de force et d’espoir ; et la Vie Ouvrière atteindra son 1 000e abonné, bouclant son budget, ne demandant à chacun pour vivre que le montant de son abonnement. — Pour le « noyau » : Pierre Monatte. « 

L’essentiel est dit dans cette « lettre familière aux 5 000 abonnés possibles » de cette petite revue bimensuelle, à couverture grise, dont cent dix numéros paraîtront jusqu’en juillet 1914. Pierre Monatte et ce premier « noyau » (Merrheim des métaux, Picart et Nicolet du bâtiment, Garnery de la bijouterie, Voirin des cuirs et peaux, Dumas de l’habillement, Lapierre de l’UD de Seine-et-Oise, Delzant des verriers, Dumoulin des mineurs) veulent réagir dans une période difficile et brumeuse du mouvement syndical. Cette année 1909 est pleine de lassitude et de promesses fragiles. L’essor escompté après la grande campagne pour les huit heures et la Charte d’Amiens ne s’est pas produit, les luttes de tendances s’exaspèrent, la crise est ouverte au sommet confédéral avec la démission de Griffuelhes et l’élection (considérée comme transitoire) de Léon Jouhaux. Tous sentent le besoin de formation de militants neufs (les pépinières anarchistes et allemanistes sont taries), le besoin aussi de donner au courant syndicaliste révolutionnaire une cohérence. Chacun va agir pour cela dans sa corporation. Mais il faut une tribune : la Voix du Peuple, organe officiel de la CGT, ne peut suffire, Pages libres disparaît, le Mouvement socialiste change d’orientation. Pierre Monatte, militant sans autre fonction que celle de membre du Comité des Bourses, correcteur à l’imprimerie confédérale, est persuadé de l’importance d’une revue : il croit à l’écrit depuis ses premières années quand il a fondé, à dix-huit ans, la Démocratie vellavienne, organe des groupes avancés de la Haute-Loire ; il a, à la place de Broutchoux emprisonné, rédigé l’Action syndicale à Lens. Son expérience récente au quotidien d’Emile Pouget, la Révolution, lui a fait connaître tous les jeunes militants. Il a l’enthousiasme et le talent. Il aura la persévérance de poursuivre. Cet homme jeune de vingt-huit ans va se consacrer totalement à la Vie ouvrière, titre choisi, après celui de l’Action ouvrière, à cause de l’ouvrage de F. Pelloutier, homme qui l’a définitivement acquis au syndicalisme en 1901.

Mais ces hommes et, peut-on dire, Pierre Monatte surtout veulent une revue différente: revue d’action, coopérative intellectuelle, transparence financière en seront les trois caractéristiques essentielles.

La transparence financière est sans aucun doute, pour eux, le plus important. C’est la première condition de l’indépendance. La revue doit vivre de ses abonnés, ceux-ci doivent être informés régulièrement des comptes. Le nombre et la répartition des abonnés, les problèmes financiers feront l’objet d’informations régulières dans la Vie ouvrière et, fait exceptionnel, la véracité de ces chiffres est confirmée par les archives laissées par Pierre Monatte (comptes, factures de l’imprimeur, correspondance, etc.). L’argent nécessaire au démarrage a aussi une origine claire. Pour Monatte, il n’est pas question de mettre un argent personnel — il n’a que des dettes — , pas question non plus de s’adresser aux organisations. Instruit de l’échec de la Révolution, il fait un premier calcul : avec 1 200 abonnés à dix francs, le budget serait équilibré, mais on ne peut y penser qu’au bout de deux ans, d’où un déficit d’environ trois mille francs la première année, de deux mille francs la suivante. James Guillaume, le fondateur de la Fédération jurassienne, donne mille francs. Charles Keller, auteur de la Jurassienne, hymne de la première Internationale, six cents francs, Otto Karmin, camarade genevois, cinq cents francs. Charles Guieysse, qui a été à Paris le premier employeur de Monatte à Pages libres, lui donne mille trois cents francs, reliquat de la liquidation de Pages libres. Maurice Kahn et Georges Moreau de Pages libres remettent aussi trois cents et deux cents francs. Cela permet de louer (pour deux cent cinquante francs par an) un local 42 rue Dauphine et d’appointer Monatte à un salaire de correcteur pour assurer le rôle de « rédacteur en chef », de secrétaire de rédaction, d’administrateur, et de payer l’imprimeur.

Ce problème financier va être le plus difficile de tous ceux qu’affrontera Monatte. Certes, la progression des abonnés est satisfaisante : huit cents au bout de six mois, de mille six cents à mille huit cents par la suite, avec des fluctuations qui nous apparaissent minimes mais qui comptent dans un budget serré. Les pointes correspondent le plus souvent è des relations de grands mouvements (grèves des cheminots de 1910) ou à des articles spectaculaires comme celui d’Andler. Ce chiffre est bien supérieur aux six cents abonnés de la Revue syndicaliste, aux trois cents de la Revue socialiste et aux sept cents du Mouvement socialiste. Les « Entre Nous », cette rubrique régulière au ton si particulier, le montrent bien. La montée à trois mille abonnés assurerait une vie sûre, un imprimeur payé régulièrement, la possibilité d’avoir un administrateur régulier, déchargeant Monatte des tâches écrasantes qu’il assume. Ces abonnés sont, avant tout, des militants ouvriers de toutes les fédérations (à peine 10 % d’enseignants, 15 % de « curieux »).

Car c’est un travail écrasant de faire paraître, le plus régulièrement possible (c’est-à-dire sans retard), une telle revue. La collecte de la copie n’est pas le plus difficile, à condition de ne pas relâcher l’effort, d’être à l’affût des nouveaux militants qui émergent, de les pousser à écrire, à collaborer régulièrement, sentir les besoins, les mouvements. Une équipe s’assemble vite, avec aussi des « spécialistes », médecin comme le docteur La Fontaine, ingénieur comme Robert Louzon, économiste comme Francis Delaisi. Chacun devant non faire étalage de sa « supériorité » d’intellectuel, mais permettre aux militants de comprendre des problèmes complexes. Un « noyau » permanent, auquel se joignent tous ceux que cela intéresse, se réunit régulièrement. Quatre jours par semaine, de 21 à 23 heures, une permanence est tenue à la revue où chacun peut venir discuter, apporter un article, mais aussi faire les bandes d’expédition, participer au travail administratif. Aucune distinction entre travail « noble » et travail « ingrat > n’est concevable pour ces hommes. C’est un travail collectif, mais Pierre Monatte en est le moteur, pour lui c’est un « enfer heureux», et ces années vont peupler de poils blancs sa moustache rousse.

La revue est ouverte, soignée également. Monatte attache une grande importance à l’élégance typographique, à la clarté de la maquette, au choix des titres et des illustrations. La mise en page est moderne et aérée.

Pour une revue comme la Vie ouvrière, cette étude de la structure, du fonctionnement, du financement est non seulement possible grâce aux sources, elle est essentielle. Ce n’est pas une revue traditionnelle dans sa vie interne. Elle ne l’est pas non plus dans le choix de ses collaborateurs ni dans son contenu. La diversité, la richesse de la Vie ouvrière, son ouverture aux problèmes internationaux, aux grandes questions de la société étonnent encore. Une lecture attentive, une étude précise et fine renverserait bien des idées fausses sur les syndicalistes révolutionnaires pour lesquels et par lesquels cette revue a été créée. Ils sont, avant tout, soucieux d’une action efficace et réfléchie, mais cela suppose une attention très grande aux mutations de la classe ouvrière qu’ils voient changer sous leurs yeux (ils abordent, les premiers, les problèmes du taylorisme, de la déqualification du travail) et qui nécessitent de nouveaux modes d’organisation et d’action. Ils s’adressent à un prolétariat moderne et pas aux héritiers des ouvriers qualifiés du Second Empire.

L’influence de la Vie ouvrière (qui cesse de paraître à la déclaration de guerre, décision symbolique prise par tous) est difficile à mesurer. La plupart des militants français et étrangers qui ont marqué ou qui vont marquer le mouvement ouvrier l’ont lue ou y ont écrit. Arrivant en 1921 à Moscou, Alfred Rosmer sera frappé du fait que tous les délégués du congrès de l’IC connaissaient le groupe de la Vie ouvrière. Certains y ont appris un mode de vie et de militantisme, fait d’efforts, d’éducation et de refus de parvenir.

Colette Chambelland (1987)

Monatte - réunion de La Vie ouvrière à Paris en 1911. Pierre Monatte est à la tribune, deuxième à partir de la gauche, sans cravate