N°794 (septembre 2016)

septembre 21, 2016 by

Le nouveau numéro de la R.P., de 36 pages, contient notamment un dossier sur le 80ème anniversaire de la Révolution espagnole. L’abonnement est toujours de 23 €.

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Eloge d’Albert Camus

septembre 10, 2016 by

Article paru dans la R.P. N°786 (septembre 2014):

Il y a, en littérature, des ouvrages qui durent, en dépit des modes, qui se succèdent. Ainsi, le roman d’Albert Camus, L’étranger, est-il encore, bien que paru en 1942, une des meilleures ventes de Gallimard. A l’heure de la presse people et du livre people, c’est donc un succès persistant, qui semble aller à contrecourant de l’air du temps.

On peut trouver bien des signes de bonne santé à ce court roman (Camus le qualifie de « récit ») qui pèse lourd en dénonciation des vices de notre temps.
Albert Camus est bien notre contemporain capital.

Si l’on examine de près L’Etranger on constate qu’il a traversé les guerres coloniales, les crises bancaires, les transformations sociales, en conservant une éclatante jeunesse.

Et tout d’abord, la première page de ce livre qui ne doit rien à personne, et qui paraît jailli du néant. On se souvient des premières lignes du récit. On se souvient du télégramme. « Aujourd’hui, maman est morte. J’ai reçu un télégramme de l’asile… » Ce style télégraphique sera le même durant la première partie du livre. Il ne peut pas ne pas évoquer notre langage quotidien quand nous passons à la caisse de supermarché : « Présentez carte… retirez carte… » sans compter la formule rituelle de la caissière, camouflée pourtant en « Hôtesse de caisse » : « Merci Monsieur, bonne journée Monsieur »… Camus avait vu, avant tout le monde, cette déshumanisation des rapports humains.

Ainsi dans L’Etranger, c’est d’abord le langage qui nous avertit. Le télégramme du tout début est la métaphore de la nouvelle relation entre les hommes, après le triomphe de ce que Camus appelle « la civilisation mécanique ». On y ajoute l’emploi de ce fameux passé défini, qui présente les actes des personnages, et spécialement ceux de Meursault comme des instants de vie décousus, dépourvus de signification. Nous vivons, nous, des fragments de vie sans lien, ce qui avait été dénoncé en mai 68, par la formule « métro boulot dodo ». Roland Barthes s’en souviendra, lui qui prend L’Etranger comme exemple du « degré zéro de l’écriture » et qui écrira les Fragments d’un discours amoureux.

La richesse du livre de Camus est prodigieuse. Je veux dire qu’elle relève du prodige et on a envie de dire que son style est comme miraculeux. On entre dans un univers semblable à celui de la Genèse.
Evidemment on trouve une thématique qui dépeint les tares de notre société, car ce nouveau monde est voué à l’échec puisqu’il ne tient pas compte de l’humanité qui devrait présider à tous nos actes de la vie quotidienne.
Mais en premier lieu il faut d’abord évoquer un thème lancinant, cher à Camus : la civilisation de la mer et du soleil, qu’il désigne sous le nom de « Pensée de midi ». Ainsi le personnage de la mère n’est jamais oublié. La « maman » n’est jamais morte. C’est Marie Cardona qui la remplace et c’est la poésie de la mer confondue avec la mère, comme on le voit dans la pensée de Freud. Camus a fait là une étonnante révélation auprès du grand public.

On observe dans L’Etranger une critique précise de notre société, qui est montrée comme aliénante, une société qui se coupe de la nature et qui s’avère monstrueuse par l’emploi abusif d’une mécanique qui dirige tout et qui fait de nous des individus formatés, programmés pour une vie sans aventure.

Société de l’injustice d’abord, qui est symbolisée par cette pension de famille, qui ne remplace pas la vraie famille, qui en est la caricature, et qui rassemble des individus solitaires, comme Emmanuel et le vieux Salamano. Ces hommes sont rejetés aux banlieues de la vie, comme aujourd’hui sont rejetés tous ceux qui peuvent être classés hors normes : les vieillards, les handicapés, les solitaires, les vieux garçons, les employés les plus modestes, les S.D.F.… tous les marginaux y compris les délinquants comme Raymond Sintès, bref, ceux de la France d’en bas, qui ne participent pas aux escroqueries honnêtes.
On peut dire que Camus frappe ici la société capitaliste libérale mais sans faire de démonstrations qui alourdiraient le propos… Autre exemple, la satire de la justice. Le héros est condamné, non pour son crime, mais pour sa mentalité d’opposant tranquille. Il ne se conforme pas au modèle proposé par cette société à laquelle il n’obéit pas. On se croirait dans un procès de 2014. Le procès de Meursault est médiatisé et les journalistes de 2014 sont déjà en place pour la représentation théâtrale. Effets de manches et langage convenu se mêlent pour un discours où le faible est condamné d’avance…

Mais je vous laisse relire L’Etranger…Vous n’avez pas besoin de moi pour comprendre que la seconde partie du livre, celle où le héros est en prison, lui permet d’accéder à la liberté suprême… Ainsi, Meursault, devient un martyr de la vérité.

Il me reste à rappeler plus précisément que le succès du premier grand livre d’Albert Camus ne se dément pas depuis sa date de parution, 1942. L’Etranger occupe la 1ère place du classement des 100 meilleurs livres de XXe siècle (1999) classement établi par la FNAC et le journal Le Monde. Mais si l’on souhaite des références internationales, il est aussi dans la liste des « 100 meilleurs livres de tous les temps, liste établie par le Cercle Norvégien du Livre en 2002 et dont le jury comporte 100 écrivains issus de 54 pays différents.

En conclusion, il faut rappeler que Camus a définitivement condamné l’armement nucléaire en ces termes : « la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie » (Journal Combat daté du 8 août 1945, juste après l’explosion de Hiroshima).  Et le futur Prix Nobel ajoutait : « La paix est le seul combat qui vaille d’être mené ».
Or, cette phrase également mérite d’être replacée dans son contexte, à une époque où l’on a fusillé assez allègrement les « responsables » de la défaite de 1940. Camus avait signé, avec François Mauriac, une pétition qui demandait la grâce de Robert Brasillach. Plus tard il refusera la ligne politique la plus facile pendant la guerre d’Algérie. On ne peut nier qu’il ait été favorable à l’Algérie française, mais il avait dénoncé dans ses « Chroniques algériennes » l’injustice faite aux Algériens d’origine arabe.
C’est pourquoi on peut estimer qu’il manque en 2014 un Camus à la France et au monde entier. Dans cet univers d’injustice sociale et de violences quotidiennes largement rediffusées par les médias, l’atmosphère devient irrespirable. Et ce n’est pas seulement dans les guerres qui se multiplient un peu partout sur la planète, mais dans cette violence qui est le nouveau type de relations entre les hommes, comme on peut le constater en lisant les faits divers.
Toutefois on peut conclure sur un mode plus fort, en rappelant qu’Albert Camus participa à la rédaction du statut des objecteurs de conscience, dont on sait qu’il fut adopté suite à une grève de la faim mémorable de l’anarchiste Louis Lecoin.
Car Albert Camus est peut-être l’expression la plus pure, la plus noble, et la moins discutable, du mouvement libertaire.

Rolland HENAULT

Madeleine Bossière , souvenirs…

août 8, 2016 by

Publication du CIRA de Marseille (bulletin N°44, mars 2015):

Le texte qui suit est la retranscription (partielle) d’un enregistrement effectué le dimanche 16 mai 2004 au cours d’un repas chez Lucien et Monique Niel aux Mayons (Var). Lucien est le fils de May Picqueray que Madeleine et Roger ont bien connue quelques années avant sa disparition. Étaient présents chez nos hôtes : Madeleine et Roger Bossière, René Gieure, Nicole et Francis Kaigre, Anne Gelys et Maurice Galfré, Gilbert Roth, Felip Equy et Maryvonne Nicola Equy. Madeleine a bien voulu livrer « en vrac » quelques souvenirs.
« Pourquoi tu ne l’écris pas ? »
« Oh non, non, je ne peux pas. Ça me vient en pagaille, ce n’est pas en ordre… »
L’entretien n’était pas préparé ni construit. Il a été retranscrit tel quel, ce qui justifie le langage parlé.

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Ma guerre d’Espagne à moi, Mika Etchebéhère

août 6, 2016 by

Extrait de La Révolution prolétarienne n° 790, septembre 2015

« Tu pourrais d’abord dire qu’il commandait sur le front de Madrid » assure Mika Etchebéhère face à la caméra. « Il », c’est Hippolyte, son mari et son compagnon depuis leur jeunesse en Argentine. Puis on les suit de Buenos Aires à la Patagonie, de Berlin à Paris et Madrid, tandis qu’une voix off lit des extraits du livre et que sont insérés des entretiens filmés avec elle et de nombreuses archives cinématographiques.

Anarchistes passés au PC, puis communistes d’opposition, Hippolyte et Mika viennent en Europe à la fin des années 1920. Destination : l’Allemagne où ils assistent, impuissants, aux derniers jours de la république de Weimar et à la victoire du nazisme. Retour à Paris où ils militent avec le groupe « Que faire ? ». Puis, c’est le départ pour l’Espagne avec le sentiment de se trouver là où la révolution se produit enfin. Après la mort d’Hippolyte en août 1936 à la tête d’une colonne du POUM, Mika reste au front car, dit-elle, « j’appartiens à cette guerre et je ne peux la servir qu’ici ». Elle participe aux combats et devient capitaine, puis se consacre à l’alphabétisation des miliciens dans un hôpital de Madrid, et, enfin, parvient à passer la frontière à Irún après la victoire franquiste.

Parmi les « ruines de notre époque », le témoignage de Mika, « beau, nécessaire et efficace », laisse voir non seulement « une femme comme il en existe peu », mais aussi ranime « l’invincible espoir qui est le nôtre » (Julio Cortázar).

L.S.

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Coédition Milena-Libertalia, 460 pages.

 

Collections numérisées de la RP

août 4, 2016 by

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N° 793

juin 11, 2016 by

Le numéro de juin (32 pages) est parti chez l’imprimeur. Il comprendra notamment:

◊ Non à la « loi Travail », S. Julien
◊ Lettre d’Iran, Jafar Azimzadeh
◊ Lucien Bourgeois ou le refus de parvenir,  J.-K. Paulhan
◊ Alain Testart (1945-2013):  Un évolutionniste au pays des anthropologues,  C. Darmangeat
◊ Globalisations, mondialisations, mondialités, J. Demorgon
◊ L’islamophobie, une invention du colonialisme français, CNT-AIT de Toulouse
◊ Lettre d’Amérique: Le paysage électoral aux États-Unis, D. Ball
◊ Morceaux choisis et bonnes pages: John Holloway, Victor Del Árbol, José Ardillo, Renaud Garcia, Baudouin de Bodinat, Jules Andrieu.
◊ Notes de lecture, J. Moreau & L. Sarlin

Pages de RP793une

La Vie ouvrière (1909-1914)

mai 7, 2016 by

Le 5 octobre 1909 paraissait le premier numéro de la Vie ouvrière. La déclaration suivante était publiée sur sa couverture :

 » Que veut être cette revue ? allez-vous vous demander à la réception de ce premier numéro.

La Vie ouvrière sera une revue d’action. Une revue d’action ? Parfaitement ; si bizarre que cela puisse sembler. Nous voudrions qu’elle rendît des services aux militants au cours de leurs luttes, qu’elle leur fournisse des matériaux utilisables dans la bataille et dans la propagande et qu’ainsi l’action gagnât en intensité et en ampleur. Nous voudrions qu’elle aidât ceux qui ne sont pas encore parvenus à voir clair dans le milieu économique et politique actuel, en secondant leurs efforts d’investigation.

Nous n’avons ni catéchisme ni sermon à offrir. Nous ne croyons même pas à la toute-puissance de l’éducation ; car nous croyons que la véritable éducatrice c’est l’action.

Les camarades qui se sont rencontrés autour de la Vie Ouvrière — et en forment le noyau — ne partagent pas toutes les mêmes opinions. Il en est qui appartiennent au parti socialiste et y militent activement ; d’autres consacrent tout leur temps et toute leur activité au mouvement syndical — c’est la majorité — ; d’autres, enfin, sont anarchistes et ne s’en cachent nullement. Mais tous, nous sommes unis sur le terrain syndicaliste révolutionnaire et nous nous proclamons nettement antiparlementaires. Tous aussi, nous croyons qu’un mouvement est d’autant plus puissant qu’il compte davantage de militants informés, connaissant bien leur milieu et les conditions de leur industrie, au courant des mouvements révolutionnaires étrangers, sachant quelles formes revêt et de quelles forces dispose l’organisation patronale, et… par-dessus tout ardents !

C’est pour ces militants que nous avons fondé la Vie Ouvrière et c’est eux qui en rédigeront la plus forte partie, parlant, au fur et à mesure des événements, de ceux auxquels ils auront été mêlés. Aussi se produira un échange extrêmement profitable de connaissances précises sur chaque région, sur chaque industrie…

A côté des monographies de grèves et des études de questions syndicales ou économiques, nous ferons une large place aux questions morales, aux questions d’éducation, d’hygiène, etc.

Nous tâcherons, en somme, de faire de la Vie Ouvrière une revue intéressante et vraiment précieuse pour les militants ouvriers.

Il faut qu’elle vive ! Il importe pour cela de recueillir 4 000 abonnés.

Jamais vous n’y parviendrez, nous ont dit des amis pessimistes : on ne lit pas dans les milieux ouvriers ; ou bien on ne lit que ce qui est bruyant et épicé. Or vous ne serez ni l’un ni l’autre. Puis, c’est une somme : dix francs par an !

Des camarades au courant de la librairie nous ont dit, eux : dix francs par an, une revue de 64 pages tous les quinze jours ; mais vous êtes fous ! Vous avez donc de l’argent à jeter à la rue ?

Nous ne sommes pas optimistes ; nous ne sommes pas fous ; nous n’avons pas d’argent à jeter dans la rue. Et nous savons que nous n’atteindrons jamais qu’un public restreint. Mais ce public de militants, de sympathiques, d’hommes désireux de s’informer viendra sûrement à nous si nous lui présentons une revue sérieusement documentée, vivante, passionnée même.

Nous y travaillons à une demi-douzaine de camarades depuis deux mois ; d’autres ne nous ont pas ménagé leur concours occasionnel ; que ceux qui le peuvent se joignent au noyau. Que les autres nous aident dans la mesure de leurs moyens et du temps dont ils disposent. Que chacun s’efforce et la Vie Ouvrière reflétera exactement notre vie sociale si tumultueuse, si riche de force et d’espoir ; et la Vie Ouvrière atteindra son 1 000e abonné, bouclant son budget, ne demandant à chacun pour vivre que le montant de son abonnement. — Pour le « noyau » : Pierre Monatte. « 

L’essentiel est dit dans cette « lettre familière aux 5 000 abonnés possibles » de cette petite revue bimensuelle, à couverture grise, dont cent dix numéros paraîtront jusqu’en juillet 1914. Pierre Monatte et ce premier « noyau » (Merrheim des métaux, Picart et Nicolet du bâtiment, Garnery de la bijouterie, Voirin des cuirs et peaux, Dumas de l’habillement, Lapierre de l’UD de Seine-et-Oise, Delzant des verriers, Dumoulin des mineurs) veulent réagir dans une période difficile et brumeuse du mouvement syndical. Cette année 1909 est pleine de lassitude et de promesses fragiles. L’essor escompté après la grande campagne pour les huit heures et la Charte d’Amiens ne s’est pas produit, les luttes de tendances s’exaspèrent, la crise est ouverte au sommet confédéral avec la démission de Griffuelhes et l’élection (considérée comme transitoire) de Léon Jouhaux. Tous sentent le besoin de formation de militants neufs (les pépinières anarchistes et allemanistes sont taries), le besoin aussi de donner au courant syndicaliste révolutionnaire une cohérence. Chacun va agir pour cela dans sa corporation. Mais il faut une tribune : la Voix du Peuple, organe officiel de la CGT, ne peut suffire, Pages libres disparaît, le Mouvement socialiste change d’orientation. Pierre Monatte, militant sans autre fonction que celle de membre du Comité des Bourses, correcteur à l’imprimerie confédérale, est persuadé de l’importance d’une revue : il croit à l’écrit depuis ses premières années quand il a fondé, à dix-huit ans, la Démocratie vellavienne, organe des groupes avancés de la Haute-Loire ; il a, à la place de Broutchoux emprisonné, rédigé l’Action syndicale à Lens. Son expérience récente au quotidien d’Emile Pouget, la Révolution, lui a fait connaître tous les jeunes militants. Il a l’enthousiasme et le talent. Il aura la persévérance de poursuivre. Cet homme jeune de vingt-huit ans va se consacrer totalement à la Vie ouvrière, titre choisi, après celui de l’Action ouvrière, à cause de l’ouvrage de F. Pelloutier, homme qui l’a définitivement acquis au syndicalisme en 1901.

Mais ces hommes et, peut-on dire, Pierre Monatte surtout veulent une revue différente: revue d’action, coopérative intellectuelle, transparence financière en seront les trois caractéristiques essentielles.

La transparence financière est sans aucun doute, pour eux, le plus important. C’est la première condition de l’indépendance. La revue doit vivre de ses abonnés, ceux-ci doivent être informés régulièrement des comptes. Le nombre et la répartition des abonnés, les problèmes financiers feront l’objet d’informations régulières dans la Vie ouvrière et, fait exceptionnel, la véracité de ces chiffres est confirmée par les archives laissées par Pierre Monatte (comptes, factures de l’imprimeur, correspondance, etc.). L’argent nécessaire au démarrage a aussi une origine claire. Pour Monatte, il n’est pas question de mettre un argent personnel — il n’a que des dettes — , pas question non plus de s’adresser aux organisations. Instruit de l’échec de la Révolution, il fait un premier calcul : avec 1 200 abonnés à dix francs, le budget serait équilibré, mais on ne peut y penser qu’au bout de deux ans, d’où un déficit d’environ trois mille francs la première année, de deux mille francs la suivante. James Guillaume, le fondateur de la Fédération jurassienne, donne mille francs. Charles Keller, auteur de la Jurassienne, hymne de la première Internationale, six cents francs, Otto Karmin, camarade genevois, cinq cents francs. Charles Guieysse, qui a été à Paris le premier employeur de Monatte à Pages libres, lui donne mille trois cents francs, reliquat de la liquidation de Pages libres. Maurice Kahn et Georges Moreau de Pages libres remettent aussi trois cents et deux cents francs. Cela permet de louer (pour deux cent cinquante francs par an) un local 42 rue Dauphine et d’appointer Monatte à un salaire de correcteur pour assurer le rôle de « rédacteur en chef », de secrétaire de rédaction, d’administrateur, et de payer l’imprimeur.

Ce problème financier va être le plus difficile de tous ceux qu’affrontera Monatte. Certes, la progression des abonnés est satisfaisante : huit cents au bout de six mois, de mille six cents à mille huit cents par la suite, avec des fluctuations qui nous apparaissent minimes mais qui comptent dans un budget serré. Les pointes correspondent le plus souvent è des relations de grands mouvements (grèves des cheminots de 1910) ou à des articles spectaculaires comme celui d’Andler. Ce chiffre est bien supérieur aux six cents abonnés de la Revue syndicaliste, aux trois cents de la Revue socialiste et aux sept cents du Mouvement socialiste. Les « Entre Nous », cette rubrique régulière au ton si particulier, le montrent bien. La montée à trois mille abonnés assurerait une vie sûre, un imprimeur payé régulièrement, la possibilité d’avoir un administrateur régulier, déchargeant Monatte des tâches écrasantes qu’il assume. Ces abonnés sont, avant tout, des militants ouvriers de toutes les fédérations (à peine 10 % d’enseignants, 15 % de « curieux »).

Car c’est un travail écrasant de faire paraître, le plus régulièrement possible (c’est-à-dire sans retard), une telle revue. La collecte de la copie n’est pas le plus difficile, à condition de ne pas relâcher l’effort, d’être à l’affût des nouveaux militants qui émergent, de les pousser à écrire, à collaborer régulièrement, sentir les besoins, les mouvements. Une équipe s’assemble vite, avec aussi des « spécialistes », médecin comme le docteur La Fontaine, ingénieur comme Robert Louzon, économiste comme Francis Delaisi. Chacun devant non faire étalage de sa « supériorité » d’intellectuel, mais permettre aux militants de comprendre des problèmes complexes. Un « noyau » permanent, auquel se joignent tous ceux que cela intéresse, se réunit régulièrement. Quatre jours par semaine, de 21 à 23 heures, une permanence est tenue à la revue où chacun peut venir discuter, apporter un article, mais aussi faire les bandes d’expédition, participer au travail administratif. Aucune distinction entre travail « noble » et travail « ingrat > n’est concevable pour ces hommes. C’est un travail collectif, mais Pierre Monatte en est le moteur, pour lui c’est un « enfer heureux», et ces années vont peupler de poils blancs sa moustache rousse.

La revue est ouverte, soignée également. Monatte attache une grande importance à l’élégance typographique, à la clarté de la maquette, au choix des titres et des illustrations. La mise en page est moderne et aérée.

Pour une revue comme la Vie ouvrière, cette étude de la structure, du fonctionnement, du financement est non seulement possible grâce aux sources, elle est essentielle. Ce n’est pas une revue traditionnelle dans sa vie interne. Elle ne l’est pas non plus dans le choix de ses collaborateurs ni dans son contenu. La diversité, la richesse de la Vie ouvrière, son ouverture aux problèmes internationaux, aux grandes questions de la société étonnent encore. Une lecture attentive, une étude précise et fine renverserait bien des idées fausses sur les syndicalistes révolutionnaires pour lesquels et par lesquels cette revue a été créée. Ils sont, avant tout, soucieux d’une action efficace et réfléchie, mais cela suppose une attention très grande aux mutations de la classe ouvrière qu’ils voient changer sous leurs yeux (ils abordent, les premiers, les problèmes du taylorisme, de la déqualification du travail) et qui nécessitent de nouveaux modes d’organisation et d’action. Ils s’adressent à un prolétariat moderne et pas aux héritiers des ouvriers qualifiés du Second Empire.

L’influence de la Vie ouvrière (qui cesse de paraître à la déclaration de guerre, décision symbolique prise par tous) est difficile à mesurer. La plupart des militants français et étrangers qui ont marqué ou qui vont marquer le mouvement ouvrier l’ont lue ou y ont écrit. Arrivant en 1921 à Moscou, Alfred Rosmer sera frappé du fait que tous les délégués du congrès de l’IC connaissaient le groupe de la Vie ouvrière. Certains y ont appris un mode de vie et de militantisme, fait d’efforts, d’éducation et de refus de parvenir.

Colette Chambelland (1987)

Monatte - réunion de La Vie ouvrière à Paris en 1911. Pierre Monatte est à la tribune, deuxième à partir de la gauche, sans cravate

N°792 (mars 2016)

mars 5, 2016 by

Le numéro de mars, de 28 pages, contiendra notamment:
◊ A.G. des Amis de la R.P. du 20 février 2016
◊ Greenpeace ou la meilleure façon de pêcher (le thon), par J. Le Grénot
◊ Il était 18 négatifs… par G. Walusinski
◊ Vive la sociale!, par G. Fontenoy
◊ La bataille est devant nous, par V. Présumey
◊ Pour une laïcité informée, par J. Demorgon
◊ Quelques questions sur l’Histoire, par J. Moreau
◊ Lettre d’Amérique, par D. Ball
◊ Livres

Abonnement 23 euros par chèque postal ou bancaire, à l’ordre des Amis de la Révolution Prolétarienne (CCP : 8044 64 Y PARIS),   adressé   à Quentin DAUPHINÉ, 90 chemin Mignon, 83470 Saint-Maximin

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Iran: courrier des organisations syndicales

janvier 28, 2016 by

Courrier commun des organisations syndicales au Président de la République et au ministre des Affaires étrangères pour qu’ils interviennent auprès du président Rohani afin de faire libérer les militants syndicaux en danger.

 

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A propos de trois collections d’intervention

janvier 16, 2016 by

Article publié dans la RP n° 788 (mars 2015).

Depuis une petite dizaine d’années, le paysage éditorial s’est profondément transformé avec, d’une part, une logique financière et managériale de plus en plus accentuée de la part des grands groupes éditoriaux intégrés, ou non, à des multinationales, de l’autre une floraison de petites structures indépendantes qui conjuguent engagement social et créativité tous azimuts. Il serait trop long d’en dresser un panorama, même partiel, mais, à titre d’exemple, examinons ici trois collections de trois éditeurs différents qui embrassent un large spectre des préoccupations et des problématiques des principales composantes de la gauche radicale actuelle, du trotskisme classique aux milieux de la décroissance en passant par le mouvement libertaire1.

Pour le premier, l’organisation trotskiste l’Union communiste, plus connue sous le nom de son hebdomadaire Lutte ouvrière, est à l’initiative des éditions les bons caractères, fondées en en 20042. L’objectif général est le suivant : « Nous voulons faire découvrir ou redécouvrir des documents, des romans historiques et sociaux, des témoignages et des ouvrages théoriques qui contribuent à la défense des idées progressistes, laïques, sociales, antiracistes et anti-xénophobes. » Le catalogue comprend cinq collections. Il y a d’abord « Classiques » (avec des auteurs comme Karl Kautsky, Paul Lafargue, David Riazanov, Alfred Rosmer et Trotski) et « Histoire » qui comprend cinq titres parmi lesquels on retiendra tout particulièrement De l’Oncle Tom aux Panthères noires de Daniel Guérin et le classique de Jacques Danos et Marcel Gibelin, Juin 36. Il y a ensuite « Roman » où figurent entre autres Les Damnés de la Terre de Henry Poulaille, La Paix d’Ernst Glaeser et la monumentale trilogie du Finlandais Väinö Linna, Ici sous l’Étoile polaire, sur l’histoire de son pays de la fin du XIXe siècle aux années 1950, à travers une famille de la région de Tampere. La collection « Témoignages » présente les indispensables Moscou sous Lénine d’Alfred Rosmer avec la belle préface que lui consacra Albert Camus et Autobiographie de la syndicaliste et socialiste américaine Maman Jones. C’est à la dernière, sans doute la plus originale, que nous allons nous intéresser ici. Dénommée « Éclairage », cette collection a démarré en juin 2010 avec l’« ambition de contribuer à la compréhension de la marche de l’histoire et d’apporter son éclairage sur les éléments du passé, lointain ou proche, dont l’influence se propage dans l’actualité politique ou sociale ». D’un format de 115/162 pour environ 150 pages et 8,20 euros, elle compte douze volumes à ce jour et on ne connait pas encore les prochains titres. Ceux-ci sont essentiellement historiques et concernent majoritairement l’histoire contemporaine. On y trouvera donc La Première Guerre mondiale, particulièrement utile en cette année de commémorations pour avoir un point de vue dissident sur les causes d’un conflit pour le repartage du monde entre puissances impérialistes, Proche-Orient 1914-2010 sur les origines et les évolutions du conflit israélo-palestinien, Italie 1919-1920. Les deux années rouges, sur la péninsule entre fascisme et révolution au sortir du premier conflit mondial, sur La Russie avant 1917, ou encore sur La question coloniale dans le mouvement ouvrier français. Les deux derniers titres parus abordent, en deux parties chronologiques, L’Opposition communiste en URSS à propos de la lutte des trotskistes contre le stalinisme à partir de 1923. Sur le long terme, deux ouvrages présentent une Histoire de la mondialisation capitaliste, de 1492 à nos jours. Deux titres remontent plus loin dans le temps : l’un traite de l’essor et des apports de La Civilisation arabe du VIIIe au XIIIe siècle ; l’autre aborde Les philosophes des lumières. Enfin, dans un domaine différent, le neurobiologiste Marc Peschanski examine les rapports entre Le Cerveau et la pensée. D’un tirage moyen de 2000 exemplaires, le tome I de Histoire de la mondialisation capitaliste en est à sa 3e édition, tandis que ceux sur La Première Guerre mondiale, L’Opposition communiste en URSS ou Proche-Orient 1914-2010 dépassent les 2000 exemplaires vendus. Cette jeune maison d’édition militante aspire à créer une sorte de Que-sais-je ? d’extrême gauche avec une collection de poche présentant des synthèses claires et abordables sur des grands sujets historiques et politiques, voire scientifiques, qui conditionnent notre présent.

Dans un tout autre style, les éditions le passager clandestin3 ont été créées en 2007 sur une problématique liée à l’écologie et à la critique sociale contemporaine : « Tandis que le réel nous glisse entre les doigts, affirme cet éditeur, nous voulons arracher à l’histoire quelques fragments de vérité, interroger sans complaisance l’ordre présent des choses… et rappeler à toutes fins utiles que cet ordre-là ne s’impose pas à nous comme une évidence. » Connues d’abord pour sa collection de rééditions de textes classiques du mouvement social (d’Auguste Blanqui à Elisée Reclus en passant par Jaurès, Lafargue, Thoreau, Tolstoï, Zo d’Axa et bien d’autres) commentées par des auteurs contemporains engagés, et par la collection « Désobéir » du mouvement des désobéissants (on retiendra tout particulièrement les titres sur le nucléaire, la publicité ou la voiture), ces éditions s’imposent depuis le début de 2013 avec une nouvelle collection, « Les précurseurs de la décroissance », dirigée par Serge Latouche. Un petit texte, qui figure au début de chaque titre, résume les intentions de la collection : « Le concept de décroissance est relativement nouveau. Le terme même de « décroissance », réactualisé en 2001 pour dénoncer l’imposture du développement durable, est volontiers provocateur. Il s’agit de mettre l’accent sur l’urgence d’un constat : une croissance infinie de la production et de la consommation matérielles ne saurait être tenable dans un monde fini. Mais derrière cette idée de décroissance, il y a plus qu’une provocation. Une réflexion et une pensée sont en effet en cours d’élaboration. Dans un travail de recherche collectif, portant tout autant sur l’économie que sur la philosophie, l’histoire ou la sociologie, des intellectuels et des universitaires un peu partout dans le monde entreprennent de mettre au jour les principes et les contours de la société d’abondance frugale qu’ils appellent de leurs vœux. La collection [….] a pour ambition de donner une visibilité à cette réflexion en cours. À travers la présentation de certaines figures de la pensée humaine et de leurs écrits, elle prétend, en quelque sorte, faire émerger une nouvelle histoire des idées susceptibles d’étayer et d’enrichir la pensée de la décroissance. Elle fournira ainsi à un large public aussi bien qu’au lecteur averti un état des lieux du travail en cours, en même temps qu’un répertoire commun de références parfois vieilles comme l’humanité, mais exposées ici sous un nouveau jour. Une collection qui veut montrer que la notion de décroissance est très éloignée de sa caricature – un tissu d’élucubrations de quelques arriérés sectaires désireux d’en « revenir à la bougie ». Une collection qui souhaite surtout contribuer au développement de l’un des rares courants de pensée capable de faire pièce à l’idéologie productiviste qui structure, aujourd’hui, nos sociétés. »

Chaque volume est au format 110/170 ; il comporte une centaine de pages pour 8 euros. Il comprend, sur le même modèle et dans les mêmes proportions, une introduction d’un chercheur contemporain, suivie d’extraits de textes de l’auteur, traité sous l’angle de son apport à la décroissance. La collection comprend à ce jour douze titres. Les six premiers auteurs abordés (Jacques Ellul, Epicure, Charles Fourier, Lanza del Vasto, Léon Tolstoï et Jean Giono) ont fait ici même l’objet d’une recension en lien avec la remise des grands projets inutiles qui, depuis le drame de Sivens et la contestation du projet de Center Parcs de Roybon, dans l’Isère, font depuis des mois la une de l’actualité, parallèlement à la contestation du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes4. Les derniers titres sont consacrés à l’écologiste libertaire américain Murray Bookchin et au philosophe grec Diogène. Les deux prochains à paraître reviendront sur Lewis Mumford (par Thierry Paquot) et Theodore Roszak (par Mohammed Taleb). Parmi ceux à venir, sont prévus Georges Bernanos, Elisée Reclus, John Stuart Mill, Françoise d’Eaubonne…

Les auteurs les plus attendus sur la décroissance (Ellul, Castoriadis, André Gorz) n’ont pas eu de peine à trouver leur public avec des ventes comprises entre 1500 et 2000 exemplaires, en particulier quand Serge Latouche en a été le présentateur (Ellul, Castoriadis). Parmi les classiques, Lao-tseu et Epicure tirent leur épingle du jeu, un peu en dessous des premiers (environ 1000). Les auteurs les plus éloignés a priori de l’idée de décroissance (Tolstoï, Fourier, Giono) ont plus de mal à percer, malgré l’intérêt de leur relecture à cette aune…

La force de la collection réside dans son adéquation avec les attentes du public en matière de pistes de réflexion sur des courants de pensée ignorés ou méconnus pour penser la critique du capitalisme dans un format concis et accessible.

Terminons avec Libertalia fondée en 2007 dans la mouvance libertaire5. « À boulets rouges » a été créée l’année suivante comme une collection d’agit-prop. À ce jour, elle compte quinze titres. Les livres sont au format 165/110 (poche), cousus en cahiers de 16 ou de 32 pages sur papier Munken crème. La pagination ne peut excéder 200 pages et le prix de vente est inférieur ou égal à 8 euros. La charte graphique est visuellement agressive. Inaugurée avec les Propos d’un agitateur de l’anarchiste mexicain Ricardo Florès Magon, elle s’est poursuivie avec, entre autres, le Manuel du guérilléro urbain de Carlos Marighela, La Terrorisation démocratique de Claude Guillon, Même pas drôle (sur la lamentable dérive de Philippe Val, de Charlie Hebdo à Sarkozy) et Editocrates sous perfusion de Sébastien Fontenelle, Les Marchands de peur de Mathieu Rigouste sur les promoteurs de l’idéologie sécuritaire autour d’Alain Bauer, ou Les Prédateurs du béton de Nicolas de la Casinière sur la multinationale Vinci. Plusieurs ouvrages ont été portés par des collectifs (La Force du collectif, entretiens avec Charles Piaget / Feu au centre de rétention / Manifeste des chômeurs heureux). Dans ce cas, les bénéfices ou les nombreux exemplaires vendus directement ont pour objet de nourrir les luttes, intellectuellement et financièrement. Libertalia publie en moyenne deux titres par an dans cette collection, parfois trois. Les prochains à paraître en 2015 seront Lire la première phrase du Capital (John Holloway) ; Face à la justice, face à la police, un guide juridique écrit par un collectif anti-répression qui reprend en une version revue et actualisée le livre paru en 2007 aux éditions de l’Altiplano. Enfin, en septembre 2015, paraîtra une petite enquête de Nicolas de la Casinière sur les PPP (Partenariats public-privé). Les tirages initiaux sont compris entre 1500 et 3000 exemplaires. Certains titres, comme Feu au centre de rétention, Les Marchands de peur, Manuel du guérillero urbain ont été réimprimés (trois fois dans le cas de Feu au centre de rétention). D’autres, comme Propos d’un agitateur (Ricardo Flores Magon) ou Les Prédateurs du béton sont en passe de l’être. Cette collection est diffusée dans les circuits classiques (librairies) comme dans des lieux plus militants (manifestations de rue, concerts, squats, infoshops…).

Ces trois collections d’intervention au format poche attestent de la vitalité de l’édition indépendante et de sa capacité à proposer de vrais petits ouvrages pour un large public dans des domaines très différents. Qu’il s’agisse de donner un nouvel éclairage sur de grands événements de l’histoire contemporaine, mettre à jour des idées méconnues ou oubliées rompant avec la logique productiviste du capitalisme ou proposer des petits brûlots sur des questions cruciales d’actualité, elle réussit le pari de s’adresser à un public qui dépasse, semble-t-il, ses réseaux habituels, en espérant qu’elle puisse élargir encore le cercle de ses lecteurs et toucher enfin le plus grand nombre auquel la plupart de ces livres sont destinés.

Louis SARLIN

1 Tous nos remerciements pour les renseignements fournis à Dominique, Marc et Nicolas.

4 Simon Charlier, « Grands projets inutiles et précurseurs de la décroissance », La Révolution prolétarienne, n° 783, décembre 2013, p. 20-21.