80ème anniversaire de la Révolution espagnole

août 17, 2017 by

Dossier de 16 pages paru dans La R.P. N°794 (septembre 2016), avec notamment un Entretien avec les Giménologues et la traduction inédite d’un article de Karl Korsch, La collectivisation en Espagne:

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Lettre d’Amérique: Face à la catastrophe

juillet 31, 2017 by

Article de David Ball paru dans la R.P. N°795 (décembre 2016):

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À la recherche des bals perdus

juillet 24, 2017 by

Article de J.-K. Paulhan paru dans la R.P. N°795 (décembre 2016):

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N°797 (juin 2017)

juin 11, 2017 by

Le nouveau numéro de la R.P., de 36 pages, contient notamment:

◊ Réseau pour une École Émancipatrice et Laïque
◊ La lumière de Marx à la lumière de l’histoire (J. Demorgon)
◊ Fachosphère : la bataille du Net a déjà commencé (B. Kermoal)
◊ Bonnes pages: Aux origines de la décroissance, La Fabrique du Musulman, Défi à l’État-Nation en Syrie.
◊ D’une alchimie communaliste en pays kurde (F. Gomez)
◊ Lettre d’Amérique (D. Ball)

L’abonnement est toujours de 23 €.

Les abonné-e-s sont prié-e-s de nous faire connaître leur éventuel changement d’adresse pour éviter les retours d’enveloppes.

Les librairies militantes intéressées par un dépôt de la revue nous le disent en envoyant un mail à redactionrp@gmail.com.

Pages de RP 797 -edito

Les Utopiques

mai 26, 2017 by

Les Utopiques, cahiers de réflexion de Solidaires, disposent désormais d’un site:http://www.lesutopiques.org/. Ils nous ont envoyé quelques cahiers et ont mis notre blog en lien sur ce nouveau site.

Dans leur présentation en 2015, ils citaient Pierre Monatte (cf. photo ci-dessous). Une partie de cette citation servait aussi de conclusion à la brochure de Colette Chambelland: « Le syndicalisme ouvrier français » (Ed. ouvrières, 1956) qui poursuivait: « Ne croyez pas qu’autrefois tout était facile. (…) Le chemin ne fut aisé à trouver ni en 1906, ni en 1919. Toujours tout a été difficile ». L’article complet de Monatte est en ligne à:  https://revolutionproletarienne.files.wordpress.com/2015/07/rp302.pdf (pages 5 à 10 du pdf).

utopiques

Histoire du Premier Mai (1886-1906)

mai 1, 2017 by

Remontons le passé du Premier Mai, parcourons le chemin de son histoire. Ce chemin est plein d’intérêt ; il va droit, à travers le mouvement ouvrier de ces trente dernières années : bon petit chemin de plaine quand la classe ouvrière est sans confiance dans sa force, sans espoir dans son avenir ; au contraire, chemin de montagne, découvrant de larges horizons, quand la classe ouvrière a repris vigueur et qu’elle prépare la bataille.

Le sort du Premier Mai est lié à celui de la journée de huit heures. Depuis le 1er mai 1886, jour choisi par les ouvriers américains pour leur premier grand mouvement en faveur de la conquête par voie directe de la réduction des heures de travail, le Premier Mai a été comme un vaste rendez-vous des travailleurs décidés à obtenir une diminution de leur temps de travail.

Mais l’esprit qui animait les ouvriers américains se corrompit à traverser l’Océan sur la barque de la social-démocratie. Pour l’American Federation of Labor, la conquête de la journée de huit heures devait être le prix d’une bataille entre les ouvriers et les patrons. Conquête directe, là-bas; ici, conquête légale, sommation ou recours aux pouvoirs publics. Pour revenir à l’idée de la conquête directe, il a fallu en France l’expérience et la désillusion de quinze années de parlementarisme.

Le Premier Mai a Suivi ces oscillations de la conscience ouvrière. De 1886 à 1890, il a été marqué par de grandes grèves américaines. De 1890 à 1904, il ne l’a été que par des cortèges et des pétitions aux hôtels de ville. Depuis 1904, enfin, il a repris sa première forme et pour n’avoir pas revêtu l’ampleur du Premier Mai 1906, ceux qui ont suivi n’ont fait qu’appuyer l’affirmation énoncée au Congrès de Bourges que les travailleurs n’obtiendront que ce qu’ils seront capables d’imposer, ce qu’ils seront en mesure d’enlever par la vigueur de leurs organisations et de leur action.

Sur la démonstration du Premier Mai sont venus se brancher des événements extra économiques. On a presque oublié que toute la période terroriste anarchiste des années 1892, 1893, 1894, eut son point de départ, sa cause initiale dans l’un des incidents qui signalèrent le Premier Mai 1891, un incident passé à peu près inaperçu à l’époque, dans la tempête d’indignation que souleva le meurtre de Fourmies.

Il est impossible de ne pas situer ces événements à la place qui leur revient dans un historique du Premier Mai, si rapide soit-il, comme il est impossible de passer sous silence les premières batailles livrées pour la journée de huit heures par les ouvriers anglais, en 1833 et 1834.

I. La grève générale pour les huit heures en Angleterre (1833-1834)

Le premier mouvement pour la conquête des huit heures ne s’est pas produit aux Etats-Unis, mais en Angleterre, non pas en 1886, mais en 1833-34. Malheureusement, cette période de l’histoire de la classe ouvrière anglaise est fort mal connue. C’est la période du « chartisme ».

Engagée d’abord par les organisations composant l’ Union générale des classes productrices , la lutte pour les huit heures coudoya la lutte pour le suffrage universel, marcha parallèlement et se confondit même avec elle, jusqu’au désastre qui les engloutit l’une et l’autre en 1848. Mais, dès 1844, l’agitation politique avait pris le pas sur l’agitation économique.

Il serait curieux, cependant, de faire revivre cette époque des débuts du mouvement ouvrier anglais, et de pouvoir connaître et examiner les causes qui en amenèrent exactement l’échec.

Une « rage de trade-unionisme » souffla sur les ouvriers, disent Béatrice et Sydney Webb :

Rien dans les annales de I‘Unionisme de notre pays n’égale en quelque manière la rapidité du développement qui s’ensuivit. En quelques semaines, nous voyons l’Union réunir un demi-million de membres, comprenant des dizaines de mille ouvriers des champs et des femmes …

En 1833, on rapporte qu’il existe à peine une branche de métier dans l’ouest de l’Ecosse qui ne soit pas organisée en Union. Le Times rapporte que deux délégués venus à Hull enrôlèrent, dans une seule soirée, un millier d’hommes de différents métiers. A Exeter, les deux délégués furent arrêtés par la police et trouvés en possession de deux « haches de combat, de deux grands coutelas, deux masques, deux vêtements de robes d’étoffe blanche, une grande figure de la Mort avec sa faux et son sablier, une Bible et un Nouveau Testament ». Des employés de magasin, d’une part, de l’autre des ouvriers ramoneurs furent saisis dans le tourbillon. Les ébénistes de Belfast réclamèrent d’entrer dans la Trade-Union ou société amicale, qui a pour objet de réunir tous les ébénistes des trois royaumes. Nous entendons parler d’ « Union des ouvriers des champs » jusqu’en Pertshire, et d’une « Union de tondeurs de laine » à Dundee. Et le caractère rural qu’avaient alors les faubourgs de la métropole nous est curieusement montré par l’annonce d’une « Union des ouvriers agricoles » de Kensigton, Walham, Green et Hammersmith.

Les femmes n’étaient pas mises de côté. La « Grande Loge des femmes de Grande-Bretagne et d’Irlande », et la « Loge des travailleurs » demandent avec indignation si l’ « Ordre des travailleurs » a réellement l’intention d’interdire aux femmes de faire des gilets. On ne sait pas très bien si la Grande Union nationale consolidée des métiers eut quelque rapport avec les loges des « Femmes jardiniers » et des « Vieilles filles », qui, plus tard attirèrent l’attention en s’insurgeant pour réclamer la journée de huit heures, à Oldham. Comment les affaires de cette colossale fédération étaient administrées, nous ne le savons pas très bien. Une espèce de comité exécutif siégeait à Londres, avec quatre officiers payés. La nécessité d’une administration d’Etat était certainement grande. La politique avouée de la Fédération était d’inaugurer une grève générale des salariés dans tout le pays (1).

De nombreux conflits éclatèrent dans tous les centres industriels ; l’un de ceux qui frappèrent le plus fortement l’opinion fut la grève des gaziers de Londres. Les ouvriers des diverses compagnies de gaz s’étaient organisés afin de poser ensemble leurs revendications et, celles-ci repoussées, de quitter ensemble le travail. Ce projet ne put aboutir que partiellement. Mises en éveil, les compagnies renouvelèrent leur personnel syndiqué. Au commencement de mars 1834, Westminster, durant plusieurs jours, fut plongé dans l’obscurité.

Les années 1829 et 1830 avaient été remplies d’émeutes de paysans contre les grands fermiers des comtés du Sud, accompagnées de bris de machines, d’incendies de meules. Cette révolte paysanne fut écrasée par la troupe et par la réunion d’une commission d’assises appelée à juger plus de 1.000 prisonniers.

En décembre 1833, une grande Union, celle des tailleurs de Londres, déclara la grève de la corporation afin d’obtenir une diminution des heures de travail. 20.000 ouvriers firent grève.

Les fileurs de coton, après une longue période d’agitation menée par Doherty et Fielden, décidaient une grève générale de tous les cotonniers pour le 1er mars 1834 afin d’obtenir les huit heures : « Le plan – écrit Fielden à Colbett – est que, vers le 1er mars prochain où le « bill » limite la durée du travail pour les enfants au-dessous de onze ans à huit heures par jour, ceux au-dessus de cet âge, jeunes gens et adultes, devraient réclamer la journée de huit heures et que leurs salaires hebdomadaires actuels pour une semaine de soixante-neuf heures fussent les salaires minima pour une semaine de quarante-huit heures après cette date. » Fielden ajoute que s’ils se proposent de l’obtenir par une grève plutôt que par la législation, c’est sur le conseil de Lord Althorpe qui les a convaincus qu’ils devaient la conquérir par eux-mêmes (2).

Doherty était l’un des propagandistes de la Société pour la régénération humaine , fondée en 1833 par Owen. Et c’est au grand socialiste anglais qu’il faut demander l’interprétation des grands espoirs qui soulevaient à ce moment toute la classe ouvrière britannique.

Dans un catéchisme à l’usage des travailleurs, il avait résumé les raisons qui militent en faveur de la journée de huit heures. Voici les réponses à la quatorzième question de ce catéchisme :

« 1. Parce que c’est la durée de travail la plus longue que l’espèce humaine – en tenant compte de la vigueur moyenne et en accordant aux faibles le droit à l’existence comme aux forts – puisse endurer et rester en bonne santé, intelligente et heureuse ;

2. Parce que les découvertes modernes en chimie et en mécanique suppriment la nécessité de demander un plus long effort physique ;

3. Parce que huit heures de travail et une bonne organisation du travail peuvent créer une surabondance de richesses pour tous ;

4. Parce que personne n’a le droit d’exiger de ses semblables un plus long travail que celui qui est en général nécessaire à la société, simplement dans le but de s’enrichir en faisant des pauvres ;

5. Parce que le véritable intérêt de chacun est que tous les êtres humains soient bien portants, intelligents, contents et riches.»

La conquête des huit heures ne formait pas l’unique objectif de ce hardi mouvement ; elle n’était que la première et la plus immédiate des améliorations. Le but était plus haut : transformer complètement la société, organiser la production. Les programmes politiques étaient vains. Vain aussi l’espoir en les députés ; les travailleurs devaient faire leurs affaires eux-mêmes.

Par ses leçons (d’Owen), les Trade-Unionistes arrivèrent à croire qu’il était possible, par l’action universelle et non politique de la masse des salariés, de faire monter les salaires et de diminuer les heures de travail « jusqu’à un point, affirme Place, qui, à une époque très peu éloignée, leur donnerait l’intégralité de leur travail ».

… Les capitalistes et les administrateurs actuels étaient considérés comme des usurpateurs à remplacer aussitôt que possible par des représentants élus des associations volontaires et sectionnelles de producteurs. Dans le système proposé par Owen, les instruments de production devaient devenir la propriété, non de toute la communauté, mais de la division particulière des travailleurs qui les utilisait. Les Trade-Unions devaient être transformées en Compagnies Nationales pour faire marcher toutes les manufactures. L’Union agricole devait prendre possession du sol, l’Union des mineurs, des mines, l’Union des textiles, des filatures. Chaque métier devait être exploité par sa propre Union professionnelle, centralisée en une « Grande Loge » (3).

Cet orgueilleux et vaste mouvement devait être brisé. La grève générale des cotonniers fixée au 1er mars 1834, fut remise au 2 juin, puis au 1er septembre. Finalement, elle n’eut pas lieu. Le lock-out du bâtiment, en juillet 1834, à Londres, ruina l’Union du Bâtiment. Les patrons londoniens, inquiets de la résistance opposée au marchandage et au travail aux pièces, à propos d’un insignifiant boycott d’une brasserie, décidèrent de frapper un grand coup. Les ouvriers résistèrent jusqu’en novembre. Mais ils durent retourner au travail en signant le « document » imposé par les entrepreneurs, par lequel ils s’engageaient à ne faire partie d’aucune Union.

Le patronat trouva auprès du gouvernement l’appui nécessaire pour vaincre l’ Union générale des classes productrices :

« Quand nous primes nos fonctions en novembre dernier (1830), – écrit lord Melbourne, le secrétaire d’Etat whig de l’intérieur, à sir Herbert Taylor – les Unions corporatives du nord de l’Angleterre et d’autres parties du pays pour faire monter les salaires, etc., et l’Union générale, pour le même objet, me furent désignées par sir Robert Peel (le secrétaire d’Etat de l’intérieur tory sortant), dans une conversation que j’eus avec lui sur l’état présent du pays, comme la difficulté et le danger les plus formidables avec lesquels j’aurais à lutter ; et cela me frappa aussi bien que les autres personnes au service de Sa Majesté » (4).

Aucune mesure judiciaire ne fut trop rigoureuse contre ce « danger » ouvrier qu’il était assez plaisant de voir un ministre tory signaler à son successeur et ennemi politique, un ministre whig.

Une enquête gouvernementale recueillit les doléances patronales. Une répression implacable s’exerça. Le « picketing » (5) fut interdit. Dix-sept tanneurs de Bermondsey, en février 1834, furent condamnés à la prison « pour le crime d’avoir abandonné leur travail sans l’achever ». Une vieille loi punissant sévèrement ceux qui faisaient prêter serment pour une société illégale fut remise en vigueur et appliquée à six journaliers agricoles de Dorchester qui se virent infliger, eux qui n’avaient accompli aucun acte d’intimidation ni de grève, sept années de déportation. Cette scandaleuse condamnation provoqua une grandiose manifestation à Londres. Toutes les Unions se resserrèrent pour ce jour autour de leur organisation centrale. Un cortège de 100.000 ouvriers processionna. Ce fut la première des grandes manifestations anglaises.

Ce fut l’apogée de l’ Union générale des classes productrices. Elle fut disloquée par les échecs, par l’offensive patronale, par la répression gouvernementale. Ce merveilleux mouvement, cette formidable agitation en faveur de la journée de huit heures, de la grève générale, de la prise de possession des instruments de production sombraient pour ne plus remonter à la surface dans l’histoire du prolétariat anglais.

II. Le Premier Mai aux Etats-Unis (1886-1890)

C’est clans les pays d’émigration anglaise – en Australie et aux Etats-Unis – que se retrouvent après l’échec du chartisme, longtemps après, des tentatives en vue d’obtenir les huit heures.

Au premier « Congrès industriel des Etats-Unis », tenu à New-York, en 1845, il est question de la réduction légale à dix heures. Des grèves nombreuses éclatent ; quelques Etats accordent la loi. Mais la volonté d’arracher les huit heures ne s’éveille vraiment qu’au commencement de 1866, à la nouvelle que les ouvriers maçons de la colonie de Victoria, en Australie, l’ont imposée. Aussitôt, les ouvriers du bâtiment s’agitèrent pour l’obtenir aussi et le Congrès des Etats-Unis fut saisi de huit projets de loi tendant à donner à la journée de huit heures un caractère légal.

« Au printemps de la même année, les délégués de 60 organisations, les unes secrètes, les autres ouvertes, y compris une douzaine d’Unions nationales, tinrent à Baltimore le Congrès national du travail… Des comités furent nommés pour étudier la réduction de la journée de travail à huit heures, l’emploi de l’action politique et l’établissement d’une organisation nationale à l’état permanent » (6).

Jusqu’à la convention de Chicago (octobre 1884) la journée de huit heures fut inscrite parmi les réformes à attendre de la législation. Les Chevaliers du Travail, cependant, déclaraient qu’ils s’efforceraient de l’obtenir par le « refus général de travailler plus de huit heures ».

C’est à Chicago, au Congrès de la Fédération des Trade-Unions, qu’il fut décidé d’engager au 1er mai la lutte sur une grande échelle. Une propagande extrêmement active commença de suite. Il s’agissait tout d’abord de créer un puissant courant d’opinion. Parmi les principaux militants, l’un d’eux, Frank Poster, secrétaire du comité législatif en 1884 déclarait qu’il était inutile de compter sur la législation : « Une demande concertée, disait-il, et soutenue par une organisation complète produirait, plus d’effet que le vote de milliers de lois dont la mise en vigueur dépendra toujours du bon plaisir des politiciens … L’esprit d’organisation est dans l’air, mais le faible montant des cotisations versées, le parti pris et le manque d’esprit pratique soulèvent de grands obstacles » (7).

Les ouvriers américains, conduits par l’expérience, arrivaient, au bout de vingt ans, à la confiance dans leurs seuls efforts. De suite, le jeune trade-unionisme anglais avait fait le départ entre le domaine politique et le domaine économique ; il avait proclamé, par la bouche d’Owen, son grand interprète, que les révolutions politiques n’apportent aucun changement à la situation de l’ouvrier et qu’elles sont incapables d’accroître son bien-être, même sa liberté, que le problème fondamental est une question d’organisation du travail.

Le trade-unionisme américain parvenait à une même sorte de self-help ouvrier, mais sans vues générales, sans visée de conquête des rouages industriels et commerciaux par le prolétariat. A côté de lui, en revanche, une organisation venait de se reconstituer qui n’aurait pas manqué de l’entrainer hors des limites du corporatisme, plus loin que la journée de huit heures. C’est l’Association internationale des travailleurs qui, dans son Congrès de Pittsburg (14 au 16 octobre 1883), sous l’influence d’Albert Parsons et d’Auguste Spies, abandonnait l’action politique et faisait appel à l’activité révolutionnaire pour la destruction de la société capitaliste et la constitution d’une société libre.

La résolution du Congrès trade-unioniste de Chicago portait que, « à partir du 1er mai 1886, la journée normale de travail serait fixée à huit heures et que toutes les organisations ouvrières se prépareraient à cet effet ». Elle fut renouvelée l’année suivante au Congrès de Washington (déc. 1885).

Pourquoi la date du 1er mai avait-elle été choisie ? Gabriel Deville en donne cette explication:

« Le premier mai 1886, dans la pensée de ceux qui choisirent cette date, devait être le point de départ, soit du régime des huit heures chez les employeurs qui se soumettraient à la décision prise à Chicago, soit de la suspension de travail chez ceux qui refuseraient de s’y soumettre. Et, si cette date fut choisie, il est à présumer, étant donnée la disposition d’esprit de ceux qui la choisirent, que cela tint à ce qu’il existait alors, comme pratique commune à diverses places, l’habitude pour les locations, baux, contrats, etc., de faire commencer et finir l’année à un jour déterminé par l’usage. Or, ce jour était, j’en ai la certitude pour l’Etat de New-York et la Pensylvanie, le 1er mai, qui était connu sous le nom de Mowing day. Quoique toujours pratiqué, le Mowing day tend, parait-il, à perdre l’importance qu’il a eue et qu’il avait encore il y a douze ans. Si ma supposition est fondée, ainsi que me porte à le croire l’impossibilité à laquelle je me suis heurté de me faire donner un motif quelconque de ce choix, les délégués à la Convention de Chicago ont, en fixant ce jour, obéi tout simplement à la même pensée qu’en établissant un assez long délai entre l’époque au vote de la résolution (octobre 1884) et celle de sa mise à exécution (1er mai 1886).

Par ce délai et par le terme même de ce délai – les engagements partant du 1er mai avec, Je cas échéant, modification dans les prix convenus jusqu’à cette date – toute surprise était évitée aux capitalistes. De la sorte, ils ne pouvaient arguer, contre la modification réclamée par les travailleurs, de leurs contrats conclus sur la base des anciennes conditions de travail, puisqu’ils avaient la possibilité de dresser leurs plans conformément aux conditions nouvelles pour tes contrats à conclure. » (8).

Les deux années qui séparèrent la décision de la mise à exécution furent activement employées. Des groupes locaux de propagande pour la journée de huit heures furent constitués dans tous les centres industriels. Toute action fut subordonnée au grand effort général qu’il allait falloir accomplir. Les meetings succédèrent aux meetings, les cortèges aux cortèges. Des masses de journaux et de brochures traitant la question furent répandus. Déjà les Trade-Unions possédaient une centaine de journaux corporatifs ; elles groupaient 380.000 travailleurs. Propagande individuelle, propagande collective, tout s’employa à faire du 1er mai 1886 une journée victorieuse.

Voici un manifeste lancé par l’Association des huit heures de Chicago :

« A toutes les associations ouvrières de Chicago et des villes d’Amérique

Compagnons de travail,

Le Premier Mai 1886 a été fixé pour l’inauguration générale, autant que possible, du système des huit heures. L’heure approche. L’assemblée des métiers et du travail de Chicago est depuis plusieurs années à la tête de ce mouvement. Elle doit marcher en avant. Aux autres organisations de suivre.

Plus de grèves partielles entrainant à leur suite des lock-out et pouvant faire avorter le mouvement des huit heures.

Union générale des différents corps de métiers pour amener la solution pacifique de la question par une entente, autant que possible universelle.

Compagnons, la victoire est assurée si nous agissons tous ensemble, judicieusement et résolument.

Le comité des Huit heures :

Charles W. Rowan. président,

William Hallister, secrétaire de l’assemblée des métiers et du travail (9). »

Chaque organisation prenait ses dispositions, indiquait la méthode à employer. La résolution suivante de la Chambre syndicale des charpentiers et des ébénistes de Chicago en définit le caractère :

A partir du 3 mai prochain, la journée de huit heures deviendra la journée normale ; tous les patrons et entrepreneurs seront avertis de cette décision par lettre imprimée.

A partir du 3 mai prochain, aucun membre de la chambre syndicale des charpentiers et ébénistes ne consentira à travailler dans un atelier où la journée de huit heures ne sera pas appliquée et n’entreprendra aucun travail avec un charpentier ou un ébéniste qui ne sera pas syndiqué (10).

Le mouvement avait pris une telle puissance que de nombreux patrons n’attendirent pas la date de l’échéance pour accorder les huit heures avec le même salaire qu’auparavant. Environ 32.000 travailleurs, dans le courant d’avril 1886, se virent concéder cette amélioration.

Arriva le 1er mai. Il y eut 5.000 grèves pour l’introduction de la journée de· huit heures pour tous les centres, les travailleurs de toutes professions suspendirent le travail. Partout d’importantes manifestations, avec ces mots de ralliement et de combat :

« A partir d’aujourd’hui

nul ouvrier ne doit travailler

plus de huit heures

par jour!

huit heures de travail !

huit heures de repos !

huit heures d’éducation »

Les résultats ? Dès le Premier Mai, 125.000 ouvriers obtenaient les huit heures. Au bout d’un mois, ils étaient 200.000.

De grandes grèves, comme celles des chemins de fer, paralysaient toute vie économique. Devant le soulèvement des « cheminots », l’incendie des dépôts de Saint-Louis et de Chicago, les Compagnies furent obligées d’entamer des négociations. Quelques métiers, dit Vigouroux (11), passèrent de 10 et 12 heures à 8 heures ; un grand nombre d’autres passèrent de 12 et 14 à 10 et 9, ou bien de 14 et 18 à 12. « On évaluait, paraît-il, à plus de 3.000.000 le nombre d’heures « épargnées » au travailleur ; et, par conséquent, des milliers de sans-travail avaient pu trouver de l’ouvrage ».

La Voix du Peuple (12) donne une liste plus longue, évidemment encore incomplète :

A New-York, les ouvriers en pianos conquirent la journée de huit heures, avec le même salaire qu’auparavant. De même les ouvriers ébénistes, les vernisseurs, les ouvriers de construction. Les boulangers, qui travaillaient seize heures, obtinrent la journée de dix heures, avec augmentation de salaire. Les brasseurs obtinrent la journée de dix heures, au lieu de quatorze, et eurent aussi une plus haute paye.

A Chicago, les emballeurs, les menuisiers, les coupeurs, les ouvriers de construction, les typographes, les mécaniciens, les forgerons, les employés de droguerie obtinrent la journée de huit heures, sans baisse de salaires. Les bouchers, les boulangers et les brasseurs obtinrent la journée de dix heures, avec une augmentation de 15 à 20 p. 100.

A Pittsburg, conquête presque complète de la journée de huit heures. Les épiceries et les magasins suivirent le même mouvement.

A Baltimore, les ouvriers en pianos-orgues, les potiers d’étain, les ébénistes gagnèrent les huit heures.

A Boston, les charpentiers, les peintres en bâtiment, les maçons ; à Louisville, les ouvriers en tabacs; à Saint-Louis, les ébénistes ; à Washington, les peintres en bâtiment ; à Newark, les chapeliers, les cigariers, les ouvriers en machines à coudre, conquirent la journée de huit heures.

Capitalistes et gouvernants, devant cette révolte des travailleurs, recoururent aux fusillades des miliciens. A Milwaukee, neuf personnes furent tuées.

Mais ce fut à Chicago que s’exerça la plus folle répression, Chicago qui avait pris la tête du mouvement et qui était le foyer le plus ardent du révolutionnarisme américain.

Il restait 35.000 à 40.000 grévistes le 3 mai. Les patrons avaient fait venir des scabs (jaunes) pour assurer le travail. Dans la soirée du 3 mai, une manifestation de 7 à 10.000 grévistes conspuait les scabs de la grande fabrique de machines agricoles Mac-Cormick, lorsqu’elle fut assaillie par une bande de policemen qui tirèrent sur la foule, tuèrent un gréviste et en blessèrent des centaines d’autres.

Pour protester contre cet assassinat, un meeting fut convoqué pour le lendemain. L’Arbeiter Zeitung (journal quotidien de langue allemande publié à Chicago), lançait cet appel aux armes :

« La guerre de classes a commencé. Hier, on a fusillé les travailleurs en face de l’usine Mac-Cormick. Leur sang crie vengeance !

Qui pourrait douter que les tigres qui nous gouvernent sont avides du sang des travailleurs ! Mais les travailleurs ne sont pas des moutons. A la Terreur Blanche, ils répondront par la Terreur Rouge.

Mieux vaut la mort que la misère !

Si l’on fusille les travailleurs, répondons de telle façon que nos maîtres s’en souviennent longtemps.

C’est la nécessité qui nous fait crier : « Aux armes ! » ·

Hier, les femmes, les enfants de pauvres pleuraient leurs maris et leurs pères fusillés. Tandis que, dans les palais, les riches remplissaient leurs verres de vins coûteux et buvaient à la santé des bandits de l’ordre …

Séchez vos pleurs, vous qui souffrez !

Ayez du cœur, esclaves ! Insurgez-vous ! »

15.000 travailleurs répondirent à cet appel. Place du Haymarket, du haut d’un char, les orateurs les plus populaires de Chicago, entre autres Spies, Parsons, Fielden, parlèrent. Le meeting allait prendre fin. La nuit tombait. Tout à coup, une troupe de 200 policiers fonça sur la foule. Avant qu’ils n’aient pu renouveler leur crime de la veille, une bombe (13) tombait dans leurs rangs et en couchait une vingtaine par terre. Mais, par derrière eux, d’autres escouades de policiers avançaient. La bataille s’engagea : fusils à répétition contre revolvers du peuple.

La bourgeoisie s’empara de ces troubles qu’elle avait provoqués et en fit le prétexte d’arrestations en masse. Tout le personne! de l’Arbeiter Zeitung, dont Auguste Spies était rédacteur en chef, fut arrêté : rédacteurs, employés de bureau, typographes.

Un tri savant fut fait. Le 21 juin, les huit principaux militants de Chicago comparaissaient devant la cour d’assises de Cook-County. C’étaient : Auguste Spies, Albert Parsons, Adolphe Fischer, Samuel Fielden, Georges Engel, Michel Schwab, Oscar Neebe et Louis Lingg, qu’on a appelés depuis, dans le mouvement anarchiste international, les huit martyrs de Chicago.

Spies dirigeait le quotidien de langue allemande, Arbeiter Zeitung, destiné aux émigrants allemands, et qui, d’abord exclusivement social-démocrate avec Grotkau, était passé à l’anarchisme. Parsons dirigeait I’Alarm. L’influence de ces hommes et de ces organes était considérable (14). Spies, Parsons, Fielden étaient constamment en tournées de propagande; ils avaient pris une grande part au mouvement pour les huit heures, en s’efforçant d’amener les ouvriers à regarder par-delà la réduction des heures de travail.

Parsons n’avait pu être arrêté le 4 mai et s’était réfugié chez des amis ; il n’aurait jamais été découvert. Cependant, le 21 juin, de lui-même, il se présenta dans la salle d’assises, se dirigea vers le banc de ses amis, leur serra les mains et prit place sur le banc des condamnés à mort.

Le procès fut laborieux. Le gouvernement voulait la mort. Cependant, rien n’établissait que l’homme qui avait lancé la bombe se trouvait parmi les huit accusés, Ce n’est qu’au 21ème jour que la liste des jurés put être dressée. On prouva, par la suite, par des dépositions d’hommes assermentés, que toutes mesures avaient été prises afin d’avoir un jury qui condamnerait à la pendaison. La sentence fut prononcée le 20 août.

Le 11 novembre 1887, après dix-huit mois de prison préventive, Parsons, Spies, Engell et Fisher furent pendus. Lingg, la veille de l’exécution, s’était fait sauter la tête avec un cigare de fulminate. Les peines de Fielden et de Schwab avaient été commuées en emprisonnement perpétuel ; celle de Neebe, en quinze ans de prison.

Un grand mouvement de protestation, auquel participèrent les fractions intellectuelles de la classe bourgeoise secoua toute l’Amérique du Nord, mais en vain ou presque.

Une réparation partielle intervint en 1893. A la suite d’une longue enquête, le gouverneur de l’Illinois, Altgeld, se convainquit de l’innocence des huit condamnés. Il fit remettre en liberté Fielden, Schwab et Neebe, et, dans les considérants du décret de grâce, proclama le crime des juges, des jurés et des faux témoins de la cour de Cook-County, et démontra que le verdict avait été prononcé par ordre.

Sans !a perte d’hommes comme Parsons, comme Spies, sans la désorganisation de la propagande socialiste-anarchiste et l’affaissement qui se produisit dans tous les centres révolutionnaires, qui sait si le Trade-unionisme n’eût pas débordé ses barrières corporatives et si après avoir adopté la méthode révolutionnaire de lutte, il n’eût pas acquis l’esprit et la volonté de faire la Révolution ?

En décembre 1886, s’était constituée l’American Federation of Labor (15), comprenant la Fédération des Trade-Unions et les dissidents des Chevaliers du Travail.

L’American Federation of Labor devait, au bout de deux années de répit, reprendre la lutte pour la généralisation et la conquête des huit heures.

Dans son Congrès de 1888, d’enthousiasme, elle en reprenait l’initiative. Les mêmes efforts de propagande plus vastes encore, furent dépensés.

Le 22 février 1889, des meetings en masse furent tenus dans 210 villes : le 4 juillet, il y en eut dans 311 villes et, le 2 septembre, dans 420. Le 22 février 1890, il y en eut dans 526 villes … L’enthousiasme fut tel que Samuel Gompers fut obligé d’écrire à plusieurs unions nationales qu’il n’avait jamais été question d’ordonner une grève générale pour le 1er mai 1890, et que le but poursuivi était de concentrer les efforts des travailleurs sur un point donné, afin de les encourager à rester fidèles à leurs Unions …

Afin de s’assurer toutes les chances de succès, la convention (congrès) laissa au conseil exécutif le soin de choisir le métier qui lui semblerait le mieux préparé pour obtenir la journée de huit heures et de concentrer les efforts de toutes les organisations affiliées sur ce métier.

Le 17 mars 1890, le conseil exécutif choisit la Fraternité unie des charpentiers et menuisiers de l’Amérique du Sud parmi les Unions nationales qui avaient demandé à porter le premier coup. Le choix était très judicieux car les charpentiers pouvaient compter en même temps sur l’appui des autres métiers du bâtiment.

En un an, 47.197 charpentiers, sans compter un nombre considérable d’autres ouvriers du bâtiment, bénéficièrent d’une réduction de la journée de travail dans 137 villes, d’après les statistiques publiées par l’Union des charpentiers. Dans presque tous les métiers, des réductions se produisirent.

Sur 1.163 grèves autorisées par les chefs des Unions nationales affiliées, 989 réussirent, 76 échouèrent et 98 finirent par un compromis. Un grand nombre d’Unions affiliées obtinrent gain de cause sans faire grève (16).

Ainsi, par deux vastes mouvements, soulevés à quatre années d’intervalle, les ouvriers américains, dans de nombreuses corporations, conquirent la journée de huit heures.

Voyons quels efforts ont été accomplis en France, où nous en sommes encore à regarder, comme Sœur Anne, si elle parait à l’horizon.

III – Le Premier Mai en France

Si ignorants que nous soyons généralement en France des mouvements qui se produisent hors de nos frontières, il n’est pas possible d’admettre que l’idée d’organiser ici de vastes manifestations en faveur de la journée de huit heures n’ait été empruntée aux ouvriers américains. Il est quelque peu puéril de prétendre que l’initiative prise par la Fédération nationale des Syndicats fut une manière de création ou d’invention.

La grande presse française ne passa pas sous silence le formidable mouvement américain de 1886, non plus que les discussions qui précédèrent le Congrès de Saint-Louis (déc. 1888) où l’American Federation of Labor décidait de recommencer l’agitation.

Aussi, faut-il supposer que Jean Dormoy, de Montluçon, puisa dans l’exemple américain l’idée de la résolution qu’il présenta et fit adopter au 3° Congrès de la Fédération nationale des Syndicats, tenu à Bordeaux-Bouscat, du 28 octobre au 4 novembre 1888 :

« Considérant que depuis bien longtemps les organisations ouvrières ont réclamé en toutes circonstances les réformes suivantes :

Limitation de Ja journée de travail à huit heures;

Minimum de salaire :

Interdiction du marchandage ;

Considérant que, jusqu’ici, les pouvoirs publics ont toujours passé outre à nos réclamations isolées dont ils se moquent et qu’il importe de faire cesser enfin cette situation en présentant nos revendications sous une nouvelle forme, sous la forme collective générale, plus importante ;

Qu’afin de donner une plus grande force à ce mouvement d’ensemble, il y a lieu de concentrer toute l’action des syndicats sur un nombre restreint de revendications les plus générales et les plus importantes, sans pour cela renoncer aux· autres ;

Le Congrès décide :

1.Le dimanche 10 février 1889, tous les syndicats et groupes corporatifs ouvriers de France devront envoyer, soit à la préfecture ou à la sous-préfecture, soit à la mairie de leur commune, une délégation chargée de réclamer les réformes suivantes :

Limitation à huit heures de la journée de travail ;

Fixation d’un minimum de salaire ; »

2.Le dimanche 24 février, la même délégation retournera chercher la réponse, appuyée autant que possible par une manifestation de la population ouvrière ; ·

3. Tous les délégués présents au Congrès s’engagent, dès leur retour, à s’occuper activement de préparer ce mouvement en vue de la date fixée.

La Fédération nationale des Syndicats, constituée au Congrès de Lyon (1886), était sous la tutelle du Parti ouvrier (guesdistes) et devait, d’ailleurs, dans l’avenir, tenir ses congrès dans la même ville et à la même époque que le Parti ouvrier.

La résolution de Bordeaux ne resta pas lettre morte. Les délégués des syndicats professionnels se rendirent aux hôtels de ville et aux préfectures d’une cinquantaine de villes industrielles, notamment à Lille, Roubaix, Saint-Quentin, Troyes, Reims, Montluçon, Roanne, Limoges, Bordeaux, Marseille, Cette, etc. Ils sommèrent les autorités de donner force de loi aux réformes formulées par les congrès ouvriers. « Une agitation considérable, dit Zévaès, était sortie de cette première démonstration, et c’est le succès qu’elle avait rencontré qui suggéra l’idée de tenter une manifestation analogue, mais cette fois internationale ». (Le Socialisme en France, p.110).

En juillet 1889, deux congrès internationaux socialistes se tenaient à Paris. L’un, rue de Lancry, organisé par la Fédération des travailleurs socialistes (possibilistes, Brousse) ; l’autre, salle Pétrelle, rue Rochechouart, organisé par le Parti ouvrier (guesdistes), le Comité révolutionnaire central (blanquistes, Vaillant) et la Fédération des Syndicats.

C’est à ce dernier que fut reprise l’idée d’une démonstration en faveur de la loi sur la journée de huit heures, sur une proposition de Raymond Lavigne, de Bordeaux :

Il sera organisé une grande manifestation internationale à date fixe, de manière que, dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail, et d’appliquer les autres résolutions du Congrès international de Paris.

Attendu qu’une semblable manifestation a déjà été décidée pour le 1er mai 1890 par l’American Federation of Labor, dans son Congrès de décembre 1888, tenu à Saint-Louis, cette date est adoptée pour la manifestation internationale.

Les travailleurs des diverses nations auront à accomplir cette manifestation dans les conditions qui leur sont imposées par ta situation spéciale de leur pays.

Avant d’être déposée, la proposition Lavigne fut soumise à Guesde, déclare Deville dans son article du Devenir social. Elle ne comprenait d’abord que le premier paragraphe. C’est Bebel et Liebknecht qui ajoutèrent le troisième, laissant quelque latitude aux nationalités, en particulier aux Allemands.

La date n’était pas fixée. Elle fit l’objet du deuxième paragraphe. Sur la proposition de quel délégué adopta-t-on le 1er mai 1890, en rappelant qu’il avait déjà été choisi par les trade-unions américaines? Deville examine plusieurs hypothèses : Intervention d’un délégué américain ? Bien que président de la séance du Congrès où fut votée la résolution, il ne s’en souvient pas. Réminiscence d’une lettre de Gompers lue au Congrès, où il aurait demandé aux ouvriers européens de prêter leur appui moral au mouvement américain ? Il ne saurait se prononcer.

En tout cas, de quelque façon que soit venu le deuxième paragraphe, cela importe peu. Il fait corps avec la motion. Il déclare qu’en France, que par le monde socialiste, on va, au 1err mai 1890, faire une démonstration semblable à celle de l’American Federation of Labor,

Hélas, non ! Pour obtenir la journée de huit heures, les Américains comptent sur leurs organisations économiques et se préparent à la grève ; le congrès socialiste, au contraire, demande la journée de huit heures à la législation, aux pouvoirs publics ; il en fait une revendication politique.

Telle que l’avaient comprise ses initiateurs guesdistes, la proposition Lavigne devait, cependant, provoquer une émotion formidable. Sa mise à exécution stimula les efforts des militants ouvriers et socialistes. Il fallait, au 1er mai, donner à la bourgeoisie une impression de la puissance de la classe ouvrière, de sa cohésion et de sa volonté. Tous les révolutionnaires s’employèrent à ce que cette journée fût imposante par son chômage, par ses cortèges, par ses manifestations.

Evidemment, la propagande du Parti ouvrier occupait le premier plan. Pour cette tâche, il avait fondé un quotidien, Le Combat, qui parut durant quelques mois, sous la direction d’Antide Boyer.

A la Bourse du Travail de Paris, les militants guesdistes multiplièrent leurs efforts afin de faire participer les syndicats parisiens à la démonstration. Ils n’y parvinrent pas. Une proposition dans ce sens, déposée au Comité général, par Prévost (des Coiffeurs) n’obtint que 26 voix, contre 61 à une proposition d’André Gély (des Employés) qui préconisait le pétitionnement au lieu de la démonstration.

La Bourse du Travail, alors, se trouvait sous l’influence des possibilistes qui étaient hostiles au projet du 1er mai et ne s’en cachaient pas. Dans des interviews, tapageuses à l’époque, Joffrin, le député possibiliste de Clignancourt, et Basly, secrétaire du Syndicat des Mineurs du Pas-de-Calais, répudièrent la décision du Congrès international de Paris. Voici les déclarations de Joffrin au Temps (17) :

« … Je suis persuadé que ce sera un « fiasco ». Il faut être Jules Guesde et ignorer comme lui ce qu’est un atelier français pour croire que deux cent mille ouvriers vont se promener dans les rues de Paris. Il ne faut pas tabler sur le tempérament français comme sur les tempéraments anglais et américain. Ces gens-là sont groupés, ont de puissantes sociétés ouvrières et sont soumis à une discipline qui ne peut pas exister chez nous.

Et puis, on a l’air d’oublier qu’il y avait à Paris, en 1889, deux congrès ouvriers internationaux. J’ai la prétention d’affirmer que le Congrès des possibilistes de la rue de Lancry, où étaient représentés tous les syndicats de Paris les trade-unions d’Angleterre, etc., était plus « ouvrier » que celui des marxistes, où il n’y avait que des états-majors et pas de troupes.

Les membres qu’ils avaient encore à ce Congrès et qui avaient quelque autorité sur les syndicats dissidents, comme MM. Boulé, Morin, Baudet et les membres de l’état-major blanquiste, ont passé depuis au boulangisme. Ils n’ont donc plus aucune influence sur les syndicats parisiens.

La manifestation aurait peut-être eu quelque chance de réussir si les marxistes s’étaient entendus avec nos chambres syndicales et nos groupements corporatifs.

Mais, je vous le déclare, si la question avait été soulevée à notre Congrès de la rue de Lancry, j’aurais pris la parole et j’aurais démontré qu’étant donnés notre tempérament et les habitudes de nos ateliers, il est impossible de faire cesser le travail au milieu de la semaine. J’aurais dit que si l’on avait pu faire sortir cent mille ouvriers à l’enterrement de Victor Noir, c’était le fait du dégoût de tout un peuple pour un régime oppresseur et non le fait de la manifestation d’une doctrine.

Je ne veux pas mettre en doute la grandeur de la question de la réduction de la journée de travail : j’ai, le premier de tous les socialistes élus, défendu dans un corps élu, au Conseil municipal, en 1882, la journée de huit heures. J’ai été appelé à cette époque à réclamer et à voter la journée de huit heures dans l’affaire du Métropolitain.

Je ne crois même pas que la manifestation du 1er mai réussisse en Allemagne. Je suis convaincu que les chefs du Parti socialiste allemand, tout en ayant voté au Congrès marxiste le repos du 1er mai, n’iront pas risquer dans les rues de Berlin les bénéfices du succès qu’ils viennent de remporter aux élections, et cela uniquement pour être agréables à M. Jules Guesde et à quelques-uns de ses amis qui, sous leurs lunettes, transforment les quelques centaines de partisans qu’ils avaient lors de leur congrès en centaines de mille de manifestants un jeudi l’après-midi.

Quant aux groupes du Parti ouvrier, syndicats, cercles d’études, etc., ils ne se mêleront pas à une échauffourée qui ne peut profiter ni à la réduction des heures de travail, ni à la République. »

Les éléments composant la Fédération des travailleurs socialistes ne jugeaient pas tous comme Joffrin. Les membres les plus influents de l’Union fédérative du Centre, Allemane, Paillet, J.-B. Clément, reprochèrent violemment à Brousse et à ses amis d’avoir « méprisé le bénéfice moral de la manifestation du 1er mai », et la scission qui devait survenir rencontra là une de ses causes.

Parmi les anarchistes, nombreux étaient ceux qui étaient partisans de participer à la démonstration. Une déclaration de Tortelier, dans une réunion tenue le 17 avril, montre quel sens ils attachaient à leur participation. « Ce n’est pas une manifestation pacifique que nous voulons, dit-il ; il faut que ce grand mouvement porte profit ; il faut qu’il en sorte l’idée d’une grève générale pour aboutir à la journée de huit heures en attendant mieux. N’allons pas voir les députés, c’est inutile ; ils ne feront jamais rien pour nous »(18).

Le Père pénard (dirigé par Pouget) était poursuivi pour un article « La manifestation du Premier mai ». et Weill, son gérant, condamné à dix-huit mois de prison.

L’émotion était, parait-il, aussi grande qu’au 1er mai 1906. La frayeur de la bourgeoisie était au paroxysme. Naturellement, la bonne presse bourgeoise y était pour quelque chose. Le matin du grand jour, le Petit Journal recommanda instamment à ses lecteurs de ne pas sortir de chez eux. Les départs pour la province et l’étranger furent extrêmement nombreux, Beaucoup de sociétés financières firent verser leur encaisse à la Banque. Le Salon des Artistes français fut fermé. Nombre de boutiquiers posèrent leurs volets. Comme la manifestation était pour l’après-midi, les garçons de recettes de la Banque de France et du Crédit Lyonnais rentrèrent à midi.

Paris était bourré de troupes : onze régiments d’infanterie ; 3e et 6e cuirassiers ; 8e, 27e et 28e dragons; 1er, 4e et 5e chasseurs ; 12e et 13e d’artillerie. Avec la garde républicaine, la gendarmerie et les 10.000 hommes de la police, il y avait, on le voit, des forces considérables pour barrer la route à l’émeute. Les Tuileries et le Bois de Boulogne avaient été plus particulièrement occupés.

Complétant ces mesures, M. Constans, ministre de l’Intérieur, ordonnait l’arrestation, le 29 avril, des principaux militants anarchistes. A Paris, Michel Zévaco, alors rédacteur en chef du quotidien révolutionnaire L’Egalité, Charles Malato et Gégout, qui venaient d’être condamnés tous deux à quinze mois de prison pour un article du bi -hebdomadaire l’ Attaque, étaient saisis pour purger leur prison. A la suite d’une perquisition à l’imprimerie du Révolté, rue des Trois-Bornes. Jean Grave, Dumont, Cabot, Cuisse, Rodi, etc., étaient arrêtés et l’on annonçait que Je marquis de Morès, le tapageur antisémite, qui venait d’être arrêté, était aussi propriétaire de cette imprimerie. Arrêté aussi, Prévost, le secrétaire du Syndicat des Coiffeurs et de la Commission d’organisation de la manifestation, qui avait tenté d’entraîner, nous l’avons vu, les syndicats parisiens.

Trente-six arrestations étaient opérées à Lyon. Saint-Etienne, Roanne. Emprisonnés aussi Louise Michel, Tortelier, etc.

La presse bourgeoise applaudissait à ces arrestations.

« Le gouvernement, disait le Temps, vient de faire preuve d’intelligence et d’énergie en opérant une razzia parmi les agitateurs anarchistes et les entrepreneurs d’émeute et de révolution qui organisent avec un cynisme impudent, sous les yeux mêmes de la police et de l’opinion, une journée de violence pour le 1er mai. Il est toujours plus sage de prévenir le· désordre que de se laisser mettre dans la nécessité, parfois cruelle, d’avoir à le réprimer » (19).

Le point de concentration de la manifestation était rue Royale. De !à, une délégation devait se rendre à la Chambre des députés déposer les pétitions en faveur de la journée de huit heures. Il avait été décidé que la délégation serait composée du premier bureau de la Fédération des Syndicats, des délégués des Syndicats, enfin de la Commission d’organisations et des députés et conseillers municipaux socialistes en tout, une centaine de personnes. Mais M. Lozé, préfet de police, déclara, dès la veille, que pas un seul des manifestants non pourvus de titres officiels ne suivrait les députés et les conseillers municipaux. Cependant, après une lettre de Ferroul, député socialiste, au président de la Chambre, M. Floquet, une délégation régulière, composée des députés, des conseillers municipaux et de cinq ou six autres membres pris parmi les manifestants, fut acceptée.

Sur les deux heures, l’après-midi du 1er mai, la délégation, escortée de gardes municipaux, se dirigea vers le Palais-Bourbon. La place de la Concorde avait été balayée de tous les manifestants par des charges de cavalerie.

D’abord reçus par le questeur de la Chambre, à qui ils remettent les pétitions, les délégués sont ensuite introduits dans le cabinet de M. Floquet. Voici le texte de cette pétition :

« Manifestation internationale du 1er mai :

Pour la journée de huit heures et une législation protectrice au travail aboutissant, avec la journée de huit heures pour base essentielle, à la garantie d’un minimum de salaire, à la limitation du travail des femmes et des enfants, au repos d’un jour par semaine et à la suppression dit travail de nuit, des bureaux de placement et du marchandage.

Les syndicats et groupes soussignés réclament comme la plus urgente de toutes les réformes la réduction, par une loi, de la journée de travail à un maximum de huit heures ;

Parce que la journée de huit heures, c’est du travail et du pain pour quantité de travailleurs qui se pressent, le ventre vide, à la porte des ateliers ;

Parce que la journée de huit heures, c’est la fin des chômages périodiques que multiplient les progrès du machinisme ;

Parce que la journée de huit heures, c’est la hausse fatale des salaires par la suppression de la concurrence homicide que font les ouvriers inoccupés aux ouvriers en activité ;

Parce que la journée de huit heures, c’est avec huit heures de sommeil, huit heures de loisir, c’est-à-dire de vie, de liberté et d’action pour la classe machine;

Parce que la journée de huit heures bénéficiera au petit commerce lui-même, en augmentant la puissance de consommation et d’achat de sa clientèle ouvrière. »

A la suite de son entrevue avec le Président de la Chambre, la délégation rédigeait le procès-verbal suivant :

« Conformément à la décision prise hier soir en assemblée nationale des représentants des chambres syndicales parisiennes et des délégués au Congrès international de Paris, la délégation chargée de porter aux pouvoirs publics la pétition pour la journée de huit heures et les autres résolutions du Congrès international est partie à deux heures de la place de la Concorde et s’est rendue à la Chambre des députés. Elle a été reçue par le secrétaire général de la présidence, qui a enregistré les pétitions des chambres syndicales et des groupes socialistes de tous les points de la France, ainsi que les résolutions des Congrès en vue d’une législation nationale et internationale du travail.

Avis a été donné que ce pétitionnement collectif sera complété par les adhésions annoncées et pas encore reçues et continué par un pétitionnement individuel qui commence aujourd’hui dans la classe ouvrière. »

La délégation a été ensuite reçue par le président de la Chambre, qui a déclaré être pénétré de toute l’importance de la question et ne pas douter de l’intérêt avec lequel la majorité républicaine discutera les revendications formulées. En foi de quoi ont signé les délégués :

Gouzou, Guignet, Lacoste, Feline. Duluc, Lentz, J. Guesde. Vaillant, Baudin Ferroul, Thivrier. »

Les salles de réunions ayant été fermées par ordre administratif, divers meetings se tinrent néanmoins le soir dans des salles de cafés. Le chômage avait été important ; les boulevards avaient charrié une foule aussi dense qu’aux jours de mi-carême, et, sur divers points, des charges de cavalerie s’étaient produites contre des manifestants et même contre de simples promeneurs. Une centaine d’arrestations avaient été opérées.

En province, des cortèges avaient pu s’organiser. A Marseille, les délégués avaient été escortés par 50.000 camarades, à Lyon par 40.000, à Roubaix par 35.000, à Lille par 20.000, à Calais, à Saint-Quentin,par 15.000, etc.

Le chômage fut complet dans les centres miniers de la Loire, de l’Allier, du Gard, chez les tisseurs de la région de Roanne. Des grèves éclatèrent à Roubaix, à Alais, etc.

La première manifestation française du 1er mai n’avait manqué ni d’importance, ni d’éclat. Cependant, quels progrès avait fait l’application de la journée de huit heures ?

Le Congrès international de Paris n’avait prévu que la manifestation de 1890. Celle de 1891 fut décidée, pour la France, par le Congrès de Lille du Parti Ouvrier (11-12 octobre 1890), et par le Congrès de Calais de la Fédération des syndicats (14-19 octobre 1890). C’est le Congrès socialiste international de Bruxelles qui consacra le 1er mai comme manifestation annuelle et internationale :

« Le Congrès,

Afin de conserver au Premier Mai son véritable caractère économique de revendication de la journée de huit heures et d’affirmation de la lutte des classes,

Décide :

Qu’il y a lieu d’avoir une démonstration unique pour les travailleurs de tous les pays ; Que cette démonstration aura lieu le 1er mai ; Et recommande le chômage partout où cela n’est pas impossible (20).

Le 1er mai 1891 devait être plus agité que son devancier. A Paris, la délégation des syndicats et des groupes parisiens était grossie de vingt-huit délégués, venus de l’Allier, de l’Aude, des Bouches-du-Rhône, du Nord, du Pas-de-Calais, de la Seine-Inférieure, de la Loire, etc., et d’un membre socialiste de la Chambre des communes, Cuningham-Graham, qui avait tenu à se joindre « comme témoignage de l’union active des travailleurs d’Angleterre et de France en vue de la journée légale et internationale de huit heures ».

Les délégués ne furent pas reçus. Floquet leur ferma sa porte. Les brigades centrales les bousculèrent, les gardes les chargèrent comme de simples manifestants.

A Roanne, le secrétaire de la Bourse du travail de Lyon, Péronin, était arrêté. L’hôtel de ville de Troyes était occupé militairement par ordre du préfet. A Saint-Quentin, Langrand était arrêté et condamné à un an de prison. A Charleville, J.-B. Clément, à deux ans.

A Fourmies, dans cette petite ville de tisseurs, les fusils Lebel couchaient, sur la place de l’Eglise, 10 cadavres : Maria Blandeau (18 ans), Edmond Giloteau (19 ans), Emile Cornaille ( 11 ans), Gustave Pestiaux (13 ans), Félicie Pennelier (17 ans), Ernestine Diot (19 ans), Louise Hubbet (21 ans), Emile Segaux (30 ans), Charles Leroy (30 ans) et Camille Latour (50 ans). Plus de quatre-vingts personnes furent blessées. ·

Les groupes du Parti Ouvrier avaient organisé une manifestation locale auprès des pouvoirs publics. Le matin, quelques collisions s’étaient produites à la porte des usines entre les ouvriers qui voulaient chômer et ceux qui voulaient travailler. Des arrestations avaient été faites. Les gendarmes, arrivés pendant la nuit, avaient chargé les manifestants qui venaient demander la libération de leurs camarades. Culine, le secrétaire du Parti Ouvrier, s’était présenté comme délégué, mais on l’avait éconduit.

Les patrons de Fourmies, les jours précédents, avaient multiplié les démarches afin qu’on leur envoie des troupes. Un bataillon du 145e de ligne, sous les ordres du commandant Chapus, était arrivé, ainsi que deux compagnies du 84e de ligne. Dans certains villages du Nord, au 1er mai, d’après une vieille et poétique coutume, la jeunesse va cueillir le Mai verdoyant autour duquel on danse le soir.

Une troupe de jeunes gens revenant de cueillir le « Mai », Marie Blondeau en tête, portant la branche d’aubépine, Giloteau portant un drapeau tricolore, débouche place de l’Eglise, près de la mairie, gardée par les soldats. Le joyeux cortège veut passer ; les baïonnettes se croisent. Cris, rires, injures des jeunes gens. Le commandant Chapus y fait répondre par le feu des Lebels.

L’indignation fut grande par tout le pays, MM. Millerand, Pelletan et Clemenceau interpellèrent le gouvernement de M. Constans. La Chambre couvrit le ministre de l’Intérieur, le commandant Chapus et le sous-préfet d’Avesnes, Isaac.

Culine et Paul Lafargue, qui avaient préparé la manifestation du Premier Mai à Fourmies par une tournée dc conférences dans la région, furent poursuivis. La cour d’assises de Douai devant laquelle ils comparurent le 5 juillet, les condamna : Culine, à six ans de réclusion, Lafargue à un an d’emprisonnement.

Le 25 octobre, une élection législative complémentaire devait avoir lieu à Lille. Pour protester contre le crime de Fourmies et contre le verdict de Douai, le Parti Ouvrier présenta la candidature de Lafargue, qui fut élu au deuxième tour par 6.470 suffrages contre 5.175 à M. Hector Depasse.

Identique manifestation fut faite sur le nom de Culine, à Roubaix, aux élections du conseil d’arrondissement. L’élection fut annulée pour cause d’inéligibilité du candidat ; cinq fois de suite, Culine fut élu.

Le meurtre de Fourmies produisit une douloureuse impression dans tous les milieux ouvriers. Longtemps il retint l’attention. Un fait de beaucoup moindre importance, qui fut à peine signalé, qui ne provoqua pas d’interpellation au Parlement, qui ne donna lieu à aucune protestation électorale, devait avoir des conséquences infiniment plus graves : c’est la bagarre qui survint à Clichy entre des manifestants anarchistes et des sergents de ville.

.. .Le 1er mai 1891, un groupe de vingt personnes qui s’étaient réunies place de la République, à Levallois-Perret, à deux heures de l’après-midi, se dirigeait vers la commune de Clichy ; une femme marchait en tête, portant un drapeau rouge.

Le commissaire de police, M. Guilhem, fut prévenu et se mit aussitôt à la poursuite de ces « porteurs d’emblèmes séditieux ». Il partit, accompagné de son secrétaire et de trois agents du commissariat. En route, les trois gardiens de la paix, nommés Dufoulon, Magnier et Vernier, pour rattraper plus vite les manifestants, sautèrent dans une voiture qui passait, tandis que le commissaire de police continuait son chemin, au bras de son secrétaire.

Les trois sergents de ville rejoignirent la petite troupe au moment où elle venait de s’arrêter chez un marchand de vins du boulevard National. Ils passèrent le seuil de la boutique et l’un d’eux voulut saisir le drapeau rouge qu’on était en train de rouler dans un journal.

Un coup de feu retentit aussitôt, suivi de plusieurs autres. Manifestants et sergents de ville sortirent de l’établissement, et une bagarre sanglante commença : un agent fut atteint à la joue et à l’épaule, un autre au-dessous du sein gauche.

Au bruit des coups de feu, quatre gendarmes à cheval survinrent, qui tirèrent sur les manifestants. Tous s’enfuirent, à l’exception de Decamp, Dardare et Léveillé, qui résistèrent avec acharnement, malgré leurs blessures, mais qui, désarmés et ligotés, furent, au bout de quelques minutes, conduits au poste de police.

Là, ils furent « passés à tabac » selon toutes les règles de l’art ; ils avaient été amenés à coups de crosse et à coups de pied ; quand ils furent jetés dans le violon, saignants et exténués, les agents leur martelèrent la tête à coups de canon de revolver. Decamp, dont l’oreille avait été déchirée dans la lutte, eut la tempe ouverte et la figure labourée ; Léveillé, qui, sur le champ de bagarre, avait eu la cuisse trouée d’une balle, ne put obtenir une goutte d’eau pour laver sa plaie. Quant à Dardare, un des agents blessés, le nommé Dufoulon, voulut se jeter sur lui pour lui fendre la tête avec son sabre ; un de ses collègues du poste dut le prendre à bras-le-corps pour l’en empêcher. Tous trois, le lendemain, étaient dans un tel état que le premier soin du juge d’instruction, M. Couturier, en se transportant sur les lieux, fut de faire procéder à leur pansement avant de passer à leur interrogatoire (21).

Le procès Léveillé, Dardare et Decamp vint devant la cour d’assises de la Seine, le 28 août 1891. M. Benoît, conseiller à la Cour, dirigeait les débats. M. Bulot, avocat général, « prononça contre l’anarchie en général un réquisitoire d’une âpre énergie » (22).

Decamp fut condamné à cinq années de prison ; Dardare, à trois ans ; Léveillé fut acquitté.

Ce verdict, après les brutalités dont avaient souffert les trois anarchistes de Clichy, devait ouvrir la période terroriste de 1892-1894 :

A Saint-Ouen, à Saint-Denis, dans tous ces milieux où la misère· consciente devient facilement furieuse, on ne parla plus que des « martyrs » de Clichy. Dans les réunions, leur arrestation et leur procès servirent de thème aux discours les plus violents : on put appuyer d’un fait les épithètes surannées ; la haine s’étaya sur une histoire.

On déclara qu’il fallait venger les condamnés du 28 août sur le magistrat qui avait conduit les débats… On résolut de punir aussi l’avocat général qui avait si violemment requis contre l’anarchie (23).

Decamp fut condamné à cinq années de prison ; aussi, que des anarchistes de Saint-Denis recueillirent. Leurs femmes étaient dans la plus atroce misère. Tout cela entretint le souvenir du verdict et surexcita les haines. Ravachol, obligé de fuir de la Loire, où il avait assassiné et volé l’Ermite de Chamble, vint se réfugier à Saint-Denis, dans ce milieu où l’on ne parlait que de vengeance. Avec l’argent de son vol, il vint en aide aux familles de Decamp et de Dardare. Et il osa exécuter ce que tous ses camarades souhaitaient…

Le 11 mars 1892, la maison du boulevard Saint-Germain qu’habitait M. Benoît, le conseiller à la Cour, sautait ; le 27 mars, c’était l’immeuble de la rue de Clichy, où demeurait M. Bulot, l’avocat général.

Arrêté sur la dénonciation de Lhérot le garçon du restaurant Véry, Ravachol comparaissait le 26 avril devant la cour d’assises de la Seine, en compagnie de trois hommes : Simon, Chaumentin et Béala, et d’une femme : Mariette Soubert. Le matin même du procès, le restaurant Véry sautait. Il y avait deux morts, le patron Véry, un consommateur Hamonod. Les attentats de la rue de Clichy et du boulevard Saint-Germain n’avaient occasionné que des dégâts matériels.

Tous les débats du procès Ravachol roulèrent autour de l’affaire Dardare et Decamp. Béala, Chaumentin et Mariette Soubert turent acquittés. Ravachol et Simon, dit « Biscuit », un gavroche de dix-neuf ans, apprenti verrier, furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité.

La chasse aux anarchistes, encouragée par les mille voix da la presse, gagna en fureur. On traqua et emprisonna de tous côtés. La bombe du restaurant Véry avait répondu à la dénonciation de Lhérot. D’autres la suivirent : celle de Vaillant au Palais-Bourbon, celles d’Emile Henry, au Terminus, au commissariat des Bons-Enfants ; enfin l’assassinat de Carnot.

Que devint le Premier Mai après 1891 ?

Le 1er mai 1892 coïncidait avec les élections municipales générales. La manifestation consista à se rendre aux urnes.

D’année en année, le Premier Mai perdit de son importance et modifia son caractère pour n’être plus qu’une journée de fête, mal chômée, d’ailleurs. On continua, dans certaines villes, à présenter aux municipalités les cahiers de revendications des travailleurs. Mais aucun élan vigoureux ne se manifestait dans la classe ouvrière. Elle avait cru à la possibilité de faire aboutir un projet de loi lui accordant la journée de huit heures. Cette croyance était morte. Le projet de loi déposé le 22 mai 1894 par Jules Guesde n’avait recueilli que les voix des députés socialistes. Plus d’espoir, partant plus de cortèges, plus de démonstrations, plus de chaleur.

Une loi sur les dix heures dans les ateliers mixtes entrait en application en 1901 ; mais pour en assurer l’application, encore fallait-il que les tisseurs du Nord déclarent la grève.

Les fêtes familiales remplaçaient, au Premier Mai, les mouvements de foules jetées dans la rue d’autrefois.

Le syndicalisme a tout un courant de désillusion à remonter, une classe ouvrière à ranimer, à rappeler à la conscience de sa force.

Il est né, en France, à l’heure où les militants du prolétariat ont eu épuisé leur confiance dans le parlementarisme. Mais l’action par soi-même, cette « libération des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes », dont les parlementaires avaient souvent proclamé les mots, mais en les vidant de leur sens, réclame de l’énergie, de la ténacité et la foi de la classe ouvrière en ses destinées. Cette énergie, énervée par les manifestations platoniques sur le terrain de la législation, cette ténacité, rongée par quinze années d’attente stérile, cette foi, ruinée par l’idée d’une révolution politique qui « tomberait soudain sur la société comme un voleur dans la nuit » la classe ouvrière ne les a plus. Le syndicalisme s’attache à les lui redonner.

Constituée définitivement au Congrès de Paris (sept. 1900), la Confédération générale du Travail, avec son organe hebdomadaire, La Voix du Peuple, dont le premier numéro parut en décembre 1900, commença l’œuvre de relèvement.

Peu après, apparaît dans ses préoccupations l’idée d’entreprendre, par d’autres moyens que les sommations aux pouvoirs publics, la conquête de la journée de huit heures. Ce numéro de la Voix du Peuple du 1er mai 1901, que nous avons déjà souvent cité, consacrait un article à l’ « Avenir du Premier Mai », dont les sous-titres étaient caractéristiques d’un nouvel état d’esprit : « Imitons les américains ! Voulons-nous la journée de huit heures ? … si oui, imposons· la ! »

Le Premier Mai n’a plus aujourd’hui pour nous l’allure révolutionnaire qui nous enthousiasmait il y a quelques années : grâce au manque d’unité dans sa conception, grâce à l’absence d’une idée directrice qui le vivifie, il n’est prétexte qu’à agitations sans portée.

Nous avons indiqué les causes de cette dépression, et nous sommes convaincus qu’il est possible d’y remédier.

Imitons les Américains !

La tactique qui, en 1886, leur permit de réaliser rapidement la journée de huit heures est toujours excellente, elle est même la seule efficace. Elle consiste à vouloir et à agir !

Pendant onze ans, nous nous sommes épuisés sur le terrain mouvant de la politique et nous n’en avons retiré que des déceptions. Il n’est pas exagéré d’affirmer que si nous avions employé la même vigueur sur le terrain économique, nous n’aurions pas eu les désillusions dont nous souffrons.

Ce que nous avons négligé d’accomplir, il est de notre devoir, de notre intérêt de l’entreprendre.

Les travailleurs des États-Unis nous ont montré le chemin, sachons marcher sur leurs traces.

Unifions notre action ! Que désormais le Premier Mai n’ait plus pour nous les caractères incohérents qui lui ont enlevé toute portée. Qu’un objectif seul domine en ce jour :

La conquête de la journée de huit heures.

Certes, la journée de huit heures n’est pas un idéal, c’est une étape. Franchissons-la.

Il est nécessaire de ne jamais perdre de vue que le but de l’action ouvrière est l’émancipation intégrale; mais il est aussi indispensable de ne pas se désintéresser du présent et de s’efforcer toujours d’améliorer nos conditions actuelles d’existence.

Entre les réformes immédiatement réalisables, la journée de huit heures est une des meilleures. Marchons à sa conquête ! N’attendons pas que les gouvernants nous l’octroient.

Quand les Américains voulurent ne plus travailler que huit heures, ils se fixèrent la date du 1er mai 1886 comme étant celle où cette réforme devait être appliquée et ils se promirent fermement de ne pas travailler plus de huit heures, à partir de ce jour.

Suivons leur exemple !

Fixons-nous une date et proclamons qu’à partir du jour que nous aurons choisi, pour rien au monde, nous ne consentirons à faire plus de huit heures.

On pourrait s’entendre pour que cette date soit celle du 1er mai 1902. Seulement, étant donné que nous sommes encore peu familiarisés avec les procédés américains, que nous sommes novices dans ces modes de propagande et qu’il nous faut faire l’apprentissage de notre Volonté, examinons s’il ne serait pas plus prudent de reculer la mise en pratique de la journée de huit heures au 1er mai 1903. Le congrès corporatif prochain, qui se tiendra à Lyon, en septembre, pourrait décider de la chose.

Le Congrès de Lyon, en effet, se trouva en présence d’un projet d’agitation en faveur des huit heures, soumis par le Syndicat des Mécaniciens de Lyon. Mais ce projet ne put être discuté ; d’ailleurs, les esprits n’y étaient pas préparés. Il fut décidé de le mettre à l’ordre du jour du congrès suivant : La journée de huit heures et l’action immédiate.

Mais le Congrès suivant (Montpellier, 1902), absorbé par la question de l’unité ouvrière, ne put étudier la question des huit heures. C’est à celui de Bourges, en 1904, qu’elle fit l’objet d’une importante discussion et qu’une décision fut prise. Voici les conclusions auxquelles aboutit une commission chargée d’établir un rapport sur les méthodes à employer:

Deux méthodes d’action ont été préconisées dans le sein de la commission :

L’une, tendant à demander que le congrès élabore un projet de loi, qui serait transmis aux pouvoirs publics par le comité confédéral, et à organiser des pétitions et des réunions publiques pour démontrer aux législateurs que cette réforme est réclamée par la grande majorité des travailleurs. ·

L’autre, tendant à se tenir à l’écart des pouvoirs publics, à exercer toute la pression possible sur nos adversaires, à les frapper avec tous les moyens qui sont à notre disposition.

« La commission s’est prononcée à l’unanimité moins trois voix pour cette dernière méthode ; elle considère que les errements du passé ont suffisamment duré et qu’à l’action platonique devait succéder une action plus efficace, capable de faire aboutir nos revendications.

La commission demande au congrès que de grandes manifestations soient organisées dans toute la France pour le 1er mai 1905, et qu’ensuite une propagande active d’éducation soit engagée par le comité et !es sous-comités de propagande, pour préparer les esprits, afin qu’au 1er mai 1906 aucun ouvrier ne consente à travailler plus de huit heures par jour, ni à un salaire inférieur au minimum établi par les organisations intéressées.

…Et pour que les travailleurs fournissent le maximum d’agitation, il faut les convaincre qu’ils ne doivent pas compter sur les législateurs mais sur eux-mêmes, pour faire aboutir leurs revendications » (24).

L’effort déployé par le Comité des huit heures de la Confédération fut immense : affiches apposées par centaines de mille, brochures de propagande et numéros de la Voix du Peuple, répandus à profusion, meetings, tournées régionales de conférences, tout fut mis en œuvre. Durant un an, l’attention publique fut concentrée sur le mouvement.

A la veille de l’échéance, une conférence des Fédérations se tint à Paris, où furent examinées les promesses d’action qu’offrait chaque corporation. Rappelons quelques-unes des déclarations de Griffuelhes, alors secrétaire de la Confédération :

« … On ne peut et il ne faut donc pas dire que si, au 1er mai 1906 la journée de huit heures n’est pas appliquée, ce sera un échec. Seuls, les adversaires de la journée de huit heures disent cela. Et si ces derniers entendent par-là suivre une tactique, qu’ils prennent garde qu’elle ne soit aussi dangereuse pour eux que pour ceux qu’ils prétendent combattre.

Qu’on ne se figure pas, parce que l’on aura entravé le mouvement des huit heures, qu’on a tué le mouvement. »

On se réserve certainement, dans la minorité de Bourges, de montrer au congrès d’Amiens l’échec des huit heures. Mais, pour qu’il soit impossible à certaines organisations de se dégager, il sera facile de leur démontrer ou· qu’elles ont fait trop peu pour que le mouvement produise son effet, ou qu’elles ont trop fait. Les brochures, affiches, etc., le démontreront.

Ce qui est certain, c’est que l’agitation n’a pas été menée avec toutes les organisations, la minorité de Bourges ayant en dessous combattu le mouvement.

… Je ne veux pas faire de politique, et si je suis obligé de mettre en cause les partis, c’est que chacun connait la lutte menée contre nous par le parti socialiste .

Certes, ce ne sont pas des manifestations bruyantes, mais une lutte sourde de tous les instants.

Partout, le P.S.U. essaie de démontrer aux ouvriers que la revendication des huit heures est une utopie. Et on tient ce raisonnement parce que cette réforme est une sorte de concurrence au P.S.U.

C’est là le grand crime du congrès de Bourges à qui, non pas les militants ouvriers, mais les têtes de file n’ont jamais pardonné de leur avoir ravi ce qui, pour eux, leur aurait été utile comme plateforme électorale.

… Il suffirait qu’au 1er mai, un fort mouvement se produisît sans trop de résultats appréciables pour que l’on se montre satisfait.

Ce serait la première fois qu’un parti, en France, aurait pu poursuivre pendant dix-huit mois une agitation et une propagande capables de mettre debout un nombre considérable de travailleurs, Ce serait la démonstration de notre force (25).

Le mouvement fut plus vaste qu’on ne l’escomptait. 150.000 travailleurs firent grève à Paris. En province, les grèves aussi, furent nombreuses. Inutile d’en donner l’énumération : ces faits sont trop près de nous. Nul n’a oublié la frayeur qui saisit la bourgeoisie ni les mesures que prit le gouvernement.

Pierre MONATTE

(La V.O. N°109, 1914, repris dans La R.P. N°452, 1960)

Notes :

(1) B. et S. Webb, Histoire du Trade-Unionisme, trad. fr. d’Albert Métln, pp 136, 137, 138.

(2) B. et S. Webb, Histoire du Trade-unionisme,

(3) B. et S. Webb, Histoire du Trade-Unionisme, trad. Fr., pp. 163-164.

(4) Cité par Webb.

(5) On appelle ainsi la surveillance organisée par les grévistes autour des établissements en grève, surveillance ayant pour objet d’empêcher l’entrée des supplanteurs.

(6) Vigouroux, La Concentration des forces ouvrières dans l’Amérique du Nord, p.108

(7) Cité par Vigouroux.

(8) Gabriel Deville, Historique du premier mai, (Le devenir social, avril 1896, pp. 291-292)

(9) Cité par la Voix du Peuple (n° du 1er mal 1901).

(10) Cité par la Voix du Peuple (n° du 1er mai 1901).

(11) Ouvrage déjà cité.

(12) N° du 1er mai 1901.

(13) Pendant longtemps, cette bombe a été considérée comme l’œuvre d’un policier. Dernièrement encore certains journaux ont répété cette affirmation. Elle est erronée. Ce qui a donné crédit à cette légende, c’est que l’anarchiste allemand qui lança la bombe ne fut pas arrêté. « On eut grand soin, dit la Voix du Peuple (1er mai 1901), de ne pas rechercher celui qui avait lancé la bombe ; son arrestation, en donnant à son acte un caractère Individuel, eût contrecarré l’abominable plan et rendu impossible la condamnation des huit propagandistes. Un détective ayant découvert le refuge de l’auteur de l’attentat ne put obtenir l’autorisation de l’arrêter; la police le laissa s’échapper, afin de pouvoir rendre responsables de son acte huit Innocents. Ce plan, monstrueusement machiavélique, ne fut dévoilé que plus tard par le détective lui-même. Il est inutile d’ajouter que l’auteur de l’attentat Ignora toutes ces abominables manœuvres ».

(14) « Le 22 mars 1879, un meeting monstre fut organisé dans les bâtiments de l’ancienne Exposition universelle. Ce meeting immense qui réunit entre trente et quarante mille personnes, dura toute la journée et une bonne partie de la nuit. On y recueillit une somme de 30.000 francs qui servirent à transformer l’Arbeiter Zeitung de journal tri-hebdomadaire en un organe quotidien. Le Congrès de Pittsburg fut aussitôt suivi à Chicago par la formation de plusieurs groupes de l’Internationale et par la création du journal de langue anglaise Alarm, dont Albert Parsons fut le rédacteur en chef. Cet organe fut publié jusqu’au 4 mai 1836, exerçant une influence considérable partout où il pénétrait et Il pénétra effectivement dans tous les centres industriels du pays ». (Rapport de W. Holmes sur l’Histoire du mouvement anarchiste aux Etats-Unis : Congrès antiparlementaire de Paris, 1900).

(15) Fédération américaine du travail.

(16) Vigouroux, ouvrage déjà cité, pp. 145, 146, 147.

(17) Temps n° du 12 avril 1890.

(18) Temps, n° du 19 avril 1890.

(19) Temps, n° du 30 avril 1890.

(20) Cette résolution fut confirmée et complétée au Congrès international socialiste de Zurich (11 août 1893).

(21) Henri Varennes, De Ravachol à Caserio, pp. 2 et 3. – Cet ouvrage est l’œuvre d’un chroniqueur judiciaire et non celle d’un propagandiste ou d’un ami de l’anarchisme.

(22) Varennes, même ouvrage, p. 5.

(23) Varennes, même ouvrage, pp. 5 et 6.

(24) Compte rendu du Congrès de Bourges (1904), pp. 205 et 207.

(25) Compte rendu de la Conférence des Fédérations (5 et 6 avril 1906), pp. 21, 22, 25.

1er-mai-1906

N°796 (mars 2017)

mars 24, 2017 by

Le nouveau numéro de la R.P., de 36 pages, contient notamment les textes suivants. L’abonnement est toujours de 23 €.

  • La honte n’est pas de notre côté (éditorial)
  • Compte-rendu de l’A.G. de février 2017
  • Le printemps du Maitron
  • Sortie de route (Moriel)
  • Hommage à Jean-Christophe Victor (J. Demorgon)
  • Une lettre de Pierre Monatte à Augustin Hamon
  • L’usinier et ses enfants (Ch. Vallet)
  • La vie sans phare (J.-K. Paulhan)
  • Contre l’islamisme : ni Causeur, ni Crieur (M. Amiech)
  • Dégoût culturel ou culture pour le plus grand nombre (M. Escartefigue)
  • Revues: « Retour sur la révolution industrielle (L. Sarlin)
  • Les sept raisons du sacrifice des paysans (P. Bitoun & Y. Dupont)
  • Livres: Denis Aler, Le Parti communiste français, 1920-1933 – De ses origines socialistes au stalinisme | Patrice Thibaudeaux, L’Usine nuit et jour, journal d’un intérimaire | Lucien Febvre & François Crouzet, Nous sommes des sang-mêlés. Manuel d’histoire de la civilisation française | « Les femmes et la Grande Guerre », dossier présenté par Alain Bujard, dans les Cahiers d’histoire sociale Rhône Alpes | Jean Malaquais, Planète sans visa | Israël Joshua Singer, Les Frères Ashkenazi | Slavoj Zizek, La nouvelle lutte des classes.
  • Lettre d’Amérique: « La Résistance » (D. Ball)
  • Morceaux choisis, etc.

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Droit de suite (sur le devenir de trois collections d’intervention et quelques nouveautés)

décembre 28, 2016 by

Article paru dans la R.P. N°795 (décembre 2016)

Début 2015, un précédent article avait présenté les trois collections d’intervention d’éditeurs indépendants issus respectivement des milieux écologistes, libertaires et trotskistes[1]. Presque deux ans plus tard, il nous a paru nécessaire d’y revenir pour mettre à jour les informations sur ces collections tout en élargissant le propos à d’autres collections et de nouveaux éditeurs.

Commençons par Les bons caractères et la collection de poche « Éclairages » qui, après les deux titres consacrés à L’Opposition communiste en URSS publiés respectivement en septembre 2013 et en février 2014, n’a sorti aucun nouvel ouvrage en 2015. Elle a repris vie cette année avec trois nouveaux titres : Les débuts du mouvement ouvrier socialiste dans l’Empire d’Autriche-Hongrie (mai) ; Le Parti communiste français, 1920-1933. De ses origines socialistes au stalinisme (août) ; La révolution dans la culture et le mode de vie. Russie soviétique 1917-1927 (août), tous dans le domaine de l’histoire sociale des premières années du XXe siècle – et de la fin du XIXe pour le premier d’entre eux. Le premier titre, très spécialisé, ne risque malheureusement d’intéresser qu’un public de spécialistes, et quelques militants érudits soucieux de connaître l’histoire du mouvement ouvrier européen d’avant 1914. Le second, sur lequel nous reviendrons dans le prochain numéro, arrive après de très nombreux ouvrages consacrés à l’histoire du PCF qui ne représente, d’ailleurs, plus le même enjeu qu’avant 1989 où l’objet était aussi brûlant que matière à polémique. Le dernier, enfin, vient à son heure alors que s’annonce une année consacrée au centenaire de la révolution russe de 1917 et que sa thématique, originale, ne devrait pas manquer de toucher un plus large public que les deux précédents qui témoignent néanmoins d’une politique éditoriale originale et courageuse.

De son côté, le Passager clandestin a poursuivi avec régularité la publication de ses monographies sur les précurseurs de la décroissance, avec pas moins de sept nouveaux titres : Mohammed Taleb a présenté l’œuvre de Theodore Roszak, l’auteur, oublié, de Vers une contre-culture (trad. fr. 1970), d’un point de vue décroissant accompagné de courts extraits de celle-ci, selon le principe de cette collection (Vers une écopsychologie libératrice) ; Thierry Paquot celle de Lewis Mumford (Pour une juste plénitude)[2] ; Stéphane Lavignotte celle de Serge Moscovici (ou l’écologie subversive)[3] ; Serge Latouche celle de Jean Baudrillard (ou la subversion par l’ironie) ; François Jarrige a (re)découvert les analyses des anarchistes naturiens contre la civilisation industrielle. Les deux derniers ouvrages parus proposent d’aborder les œuvres de Simone Weil et de Walter Benjamin. Laissons-les pour l’instant et soulignons que, parmi les cinq premiers, l’ouvrage de François Jarrige est de loin le plus novateur. Il permet de découvrir non un auteur, mais un courant négligé, voire jugé avec condescendance, de l’histoire du mouvement libertaire de la « Belle Époque » dont les analyses, moquées en leur temps et oubliées jusque-là par la postérité, retrouvent sens après un siècle d’industrialisme et de capitalisme exacerbés. Celui de Serge Latouche sur Baudrillard est, par ailleurs, le moins convaincant. Il tranche avec les autres livres de la collection en inversant les parts respectives de l’auteur traité et du commentateur. Ordinairement, elles sont d’environ un quart ou un tiers pour ce dernier et le reste d’écrits de l’auteur choisi. Pour ce livre, le directeur de la collection a dérogé à la règle et reproduit uniquement un entretien inédit avec Baudrillard. Quant à ce dernier, en dehors de ses premiers livres sur la société de consommation autour de 1968, il rentre mal dans la problématique de la collection malgré les efforts de son commentateur qui concèdent les contradictions de sa pensée…

Venons-en à la collection « à boulets rouges » de Libertalia : selon ses prévisions, elle a publié en février 2015 Lire la première phrase du Capital de John Holloway, l’auteur de Changer le monde sans prendre le pouvoir (2007), puis la mise au point de Nicolas de la Casinière sur les PPP, les désormais fameux partenariats public-privé, Services publics à crédit[4], en septembre de la même année. En même temps voyait le jour une réédition augmentée d’un recueil d’articles de l’anarchiste mexicain Ricardo Florès Magón, Propos d’un agitateur. Pour cette année, un seul titre a paru : Grèves et joie pure, un recueil des articles de Simone Weil sur les grèves avec occupation de 1936, dont le fameux « La vie et la grèves des ouvrières métallos » paru à chaud dans… La Révolution prolétarienne. En dehors de cette collection, Libertalia a aussi démarré une collection au format poche qui a publié une réédition de Crack capitalism de John Holloway[5] et de Les Historiens de garde de William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin qui avaient été les premiers à alerter sur les ambiguïtés du discours de Lorànt Deutsch. Sous le couvert d’un sympathique amateur d’histoire de France friand d’anecdotes édifiantes, le comédien développe dans ses livres à succès un propos réactionnaire, s’affirme lui-même monarchiste et livre une version réductrice et orientée du récit national proche de la droite dure et de l’extrême droite. En 2017, est au programme La Fabrique du Musulman de Nedjib Sidi Moussa qui propose, selon son éditeur, « une réflexion originale sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale en France » et « interroge plus particulièrement l’inclination de certaines tendances de la « gauche de la gauche » qui s’allient par opportunisme ou aveuglement avec des courants réactionnaires censés représenter les quartiers populaires ». Libertalia envisage aussi de republier en poche Je vous écris de l’usine de Jean-Pierre Levaray, le recueil intégral de ses chroniques éponymes dans CQFD, le mensuel de critique et d’expérimentation sociales. Enfin Libertalia abrite aussi la collection « N’autre écolé » qui a publié huit titres depuis l’été 2013. Il s’agit là aussi de petits volumes à prix doux qui mêlent réflexions sur l’éducation et pratiques ou témoignages d’expériences d’éducation alternative pour le plus grand nombre autour de la pédagogie Freinet. Le dernier ouvrage paru est d’ailleurs un recueil des articles de Célestin Freinet des années 1920-1939, Le Maître insurgé. Elle a aussi publié le récit, fort et prenant, d’une institutrice Freinet de Seine-Saint-Denis sur le quotidien d’une école de banlieue, Trop classe !, qui a rencontré un important écho.

Evoquons également d’autres jeunes éditeurs qui font un travail prometteur. Ainsi les éditions Nada[6], fondées en 2013, qui se placent sous le patronage de Max Stirner – « J’ai fondé ma cause sur rien. » – ont aussi une collection d’intervention, « Manières d’agir ». Elle a, pour l’instant, publié deux titres. Le premier est Désobéissances libertaires d’André Bernard et Pierre Sommermeyer, deux militants anarchistes, réfractaires de la guerre d’Algérie, partisans des luttes non-violentes afin que la révolution ne sépare, selon eux, sa fin de ses moyens. Le second est Pour l’anarcho-syndicalisme de Guillaume Goutte, un correcteur, militant de la CGT et de la Fédération anarchiste[7].

Finissons cette mise à jour en signalant la naissance de deux nouveaux éditeurs cette année même. Le premier, niet éditions[8], « parce que tout commence par un refus », a publié ses trois premiers titres[9], de petits volumes (120 pages) à petits prix (7 euros) parmi lesquels on remarquera particulièrement celui du collectif « Ne var ne yok », « Sherhildan » : le soulèvement au Kurdistan, une série d’entretiens avec des Kurdes du sud-est de la Turquie en lutte contre le régime islamo-conservateur d’Erdogan. Le second se nomme les éditions de l’asymétrie[10]. Elles ont pour l’heure publié leurs deux premiers titres : une réédition du texte collectif Sous le travail l’activité et une traduction de Pourquoi je suis athée du révolutionnaire hindou Bhagat Singh, exécuté par les Britanniques en 1931. Ce dernier est accompagné de plusieurs contributions de blogueurs, d’éditeurs et de libres penseurs d’Asie et du monde arabe[11]. Chacun de ces livres est couplé avec un site internet dédié[12] et les bénéfices de Pourquoi je suis athée seront reversés au site internet Mukto-Mona (Libre pensée) qui abrite les blogs de plusieurs athées bangladais.

Dans un contexte souvent sombre, il faut saluer la solidarité active de l’édition militante avec celles et ceux qui, en particulier dans les pays du Sud, luttent contre tous les fanatismes.

Louis Sarlin (novembre 2016).

Notes:

[1] La Révolution prolétarienne, n° 788, mars 2015 ; article reproduit sur le site de la RP :

https://revolutionproletarienne.wordpress.com/2016/01/16/a-propos-de-trois-collections-dintervention/

[2] Lire dans ce numéro le morceau choisi tiré de l’article de Lewis Mumford, « Vous êtes fou ! » (Esprit, janvier 1947) en partie reproduit dans ce livre.

[3] Lire le morceau choisi de ce livre dans la RP, n° 794, septembre 2016, p. 31.

[4] Lire la recension de ce livre dans la RP, n° 792, mars 2016, p. 20.

[5] Lire l’extrait publié dans la RP, n° 793, juin 2016, p. 15.

[6] http://www.nada-editions.fr/

[7] On en trouvera un extrait dans ce numéro.

[8] http://www.niet-editions.fr/index.html

[9] Un quatrième, Milot l’incorrigible – Parcours carcéral d’un jeune insoumis à la Belle Époque, est aussi annoncé.

[10] https://editionsasymetrie.org/

[11] Nous reproduisons dans ce numéro la préface de la sociologue algérienne Marième Hélie Lucas, « Réaffirmer notre histoire libertaire » avec l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur.

[12] Pour le livre de Bhagat Singh, voir : http://solidairesathees.blogspot.fr.

Une vague réactionnaire

décembre 10, 2016 by

Editorial de La R.P. N°795

Les électeurs de droite ne sont pas de droite à moitié. La France rentière a choisi François Fillon, le massacreur de nos droits à la retraite en 2003 et 2010, le pro-Poutine, l’anti mariage pour tous, comme candidat aux prochaines élections présidentielles. Il promet de supprimer 500.000 fonctionnaires en cinq ans, de faire travailler 39 heures payées 37 les autres; de ramener la retraite à 65 ans; de dérembourser les lunettes, le dentaire ou les audio-prothèses. Les quelques amis et collègues qui ont perdu 2 € en participant à cette primaire auraient mieux fait d’économiser pour les grèves de 2017.

Mais cette « droitisation de la droite » ne semble qu’un élément parmi d’autres dans ce qui ressemble à une vague réactionnaire internationale.

Aux États-Unis, c’est le grossier D. Trump qui a gagné l’élection, quoiqu’ayant eu moins de voix que Mme Clinton. La Lettre d’Amérique nous dit qu’ « un homme raciste, sociopathe, misogyne, menteur et ignare va être Président des États-Unis pendant les quatre prochaines années. »

En Turquie, le régime de plus en plus dictatorial d’Erdoğan a purgé la Fonction publique turque et arrêté syndicalistes, artistes, journalistes et députés de l’opposition.

En Autriche un candidat d’extrême droite a atteint le second tour de l’élection présidentielle.

En Pologne, les femmes ont résisté à une tentative d’interdiction totale de l’avortement.

L’extrême droite, le nationalisme, le populisme et l’ultra-libéralisme semblent être partout avec le vent en poupe ou en embuscade.

La liberté de la presse, le suffrage universel, le syndicalisme, la Sécurité sociale, les services publics, le droit à l’I.V.G. et beaucoup d’autres choses sont les acquis des luttes des générations précédentes.

Ce qui a été acquis dans la lutte sera défendu dans la lutte.

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Laisser mourir, c’est tuer – Cogérer, c’est co-détruire

décembre 10, 2016 by

En complément de l’article Le désastre de Fukushima et les 7 principes du national-nucléarisme paru dans la R.P. N°795 de décembre, nous publions cet autre article avec l’accord des auteurs.

Comment Nuclear Transparency Watch, Michèle Rivasi, Corinne Lepage et Gilles Hériard-Dubreuil pratiquent en association, et grâce à des subsides européens, l’art répugnant de rendre acceptables le nucléaire et ses dégâts.

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En 2013, Michèle Rivasi, co-fondatrice de la CRIIRAD1, députée européenne, membre d’Europe Écologie Les Verts, crée l’association Nuclear Transparency Watch (NTW) dont elle devient présidente. La vice-présidente de NTW est Corinne Lepage, avocate, ancienne ministre de l’environnement, ancienne députée européenne et ancienne vice-présidente du MODEM. Le co-fondateur, secrétaire général, et l’un des « experts qualifiés » de NTW est Gilles Hériard-Dubreuil. Ce dernier dirige le cabinet de conseil Mutadis, sinistrement connu pour son engagement, sous forts subsides européens et internationaux, dans les projets Ethos, SAGE et CORE, notamment2, dont l’objectif principal est de prescrire aux populations des recettes d’accommodation à la vie en zones contaminées par la radioactivité. En compagnie de Jacques Lochard, vice-président de la Commission Internationale de Protection Radiologique (CIPR) et président du Centre d’étude sur l’évaluation de la protection dans le domaine nucléaire (CEPN), dont les membres sont AREVA, l’Institut de Radioprotection et de Sureté nucléaire (IRSN), le Commissariat à l’Énergie Atomique et Électricité de France, Gilles Hériard-Dubreuil est un contributeur actif à la propagation de la doctrine de la « culture pratique de la radioprotection » dans le contexte de Fukushima et de son désastre en cours, après avoir vendu ses services à Tchernobyl3.

Jean-Claude Delalonde, Président de l’Association Nationale des Comités et Commissions Locales d’Information (ANCCLI), est l’un des vice-présidents de NTW aux côtés de Nadja Železnik, experte en communication, et Florion Guillaud, également à l’ANCCLI, en est le trésorier.

Michèle Rivasi et ses acolytes appellent, en créant l’association Nuclear Transparency Watch, à rien moins qu’« une implication systématique des citoyens et de la société civile dans la préparation et la réponse aux situations d’urgence nucléaire en Europe » :

« L’initiative NTW a d’ores et déjà reçu le soutien du secrétariat de la Convention d’Aarhus, du Bureau environnemental européen, d’Herca (rassemblement européen des autorités compétentes en protection radiologique) et de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté nucléaire (IRSN). Avec un soutien de 100.000 euros de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’homme, NTW a commencé à travailler sur le grand oubli des stress-tests. »4

Nous proposons de regarder de plus près à quel jeu dangereux s’adonnent l’association Nuclear Transparency Watch, Michèle Rivasi, Corinne Lepage, Gilles Hériard-Dubreuil et leurs collaborateurs, afin d’éclairer la manière dont ils œuvrent à la préparation de la population française à la gestion d’un désastre nucléaire, dont on aura suffisamment compris qu’il ne tardera plus à « survenir ». Notre analyse se fera en deux temps : nous verrons, tout d’abord, en quoi Nuclear Transparency Watch est une association médiatrice au service du nucléarisme ; puis, nous examinerons la nature du projet radionégationniste que porte Nuclear Transparency Watch, à travers notamment sa contribution à la dissémination de la doctrine de l’accommodation des populations à la radioactivité en situation d’accident nucléaire.

I. Nuclear Transparency Watch, une association mÉdiatrice au service du nucléarisme

Trois points retiendront notre attention. Nous verrons tout d’abord comment les as de la « transparence nucléaire » concoctent, sous subsides européens, un emballage cogestionniste de la « sûreté nucléaire ». Puis, nous donnerons un aperçu des objectifs « citoyennement » douteux de NTW. Dans un troisième temps, nous examinerons la manière dont NTW soutient inconditionnellement l’initiative pronucléaire européenne RICOMET, dans le domaine de la « communication du risque ».

A) Un emballage cogestionniste de la « sûreté nucléaire »

Dans une vidéo consultable sur le site de Nuclear Transparency Watch, Gilles Hériard-Dubreuil présente les objectifs de la dite association :

« La sûreté nucléaire est un sujet qui concerne tout le monde, qui est un bien commun, qui concerne aussi bien les associations qui se positionnent, je dirais, contre le nucléaire, mais aussi les gens qui vivent dans l’environnement des centrales et qui n’ont pas forcément un point de vue marqué pour ou contre le nucléaire. D’une manière générale il y a un enjeu, pour l’ensemble de ces personnes, d’apporter leur contribution. Et aussi nous sommes partis du constat que, dans la sûreté nucléaire, dans le monde entier, on voit bien l’importance de la présence de la société civile, et l’accident de Fukushima l’a largement démontré. (…) NTW n’est pas une association antinucléaire, ni pronucléaire, c’est vraiment, je dirais, autour du bien commun de la sûreté que s’est déployée cette nouvelle initiative. »5

Élaborant le concept fumeux de « sûreté nucléaire comme bien commun », concept manifestement validé par Michèle Rivasi et Corinne Lepage, Gilles Hériard-Dubreuil oublie de rappeler combien les aventures éthossiennes dont il est, en compagnie de Jacques Lochard, comme nous l’avons dit, l’un des principaux maîtres d’œuvre à Tchernobyl comme à Fukushima, n’ont fait jusqu’à présent que donner à la dite « sûreté nucléaire », plutôt que les apparences d’un « bien commun », toute la réalité effective d’un mal très particulier : celui de la contamination radioactive des populations et des travailleurs du nucléaire, avant, comme après les accidents, ne proposant, aux uns comme aux autres, qu’une vague intention thérapeutique et citoyenne visant principalement à leur faire accepter leur condition d’êtres contaminés.

Un tel emballage cogestionniste, que cherche à nous vendre ce consultant en horreur radioactive relayé par Nuclear Transparency Watch, ressemble à s’y méprendre à ce que concédait, grand seigneur, Christophe Xerri, conseiller nucléaire de l’ambassade de France au Japon  et ancien employé d’AREVA chargé des exportations de MOX, lors d’une douteuse opération de promotion de l’industrie nucléaire française qui se tenait à la Maison franco-japonaise de Tôkyô, le 14 mars 2014, affirmant : « Des opposants au nucléaire, oui, il en faut, c’est normal ».

Le moteur de la cogestion est l’anéantissement de l’ennemi. Des contestataires, des rebelles, voire des radicaux, oui, « il en faut, c’est normal », mais pas d’ennemi. Dans le champ du nucléaire et de ses dégâts, comme dans d’autres d’ailleurs, la bio-diversité démocratique a ses limites : elle ne tolère de dissidence que réaliste, c’est-à-dire s’intégrant à des dialogues de sourds, se montrant transparente, bref quasi muette.

Au-delà de ce constat, somme toute banal, on aura du mal à interpréter cette affirmation de Gilles Hériard-Dubreuil selon laquelle « la sûreté nucléaire est un sujet qui concerne tout le monde », lui qui, des années durant, dans le cadre des programmes de « réhabilitation » des zones contaminées en Biélorussie, a mis en place le programme Ethos et ses suites, sur lequel nous reviendrons plus loin, dont un des principaux objectifs – atteint – a été d’évincer du terrain de Tchernobyl les initiatives de protection sanitaire des populations développées par des médecins et des physiciens après l’accident de la centrale, et de ne pas ralentir, en conséquence, la détérioration continue de la santé des populations concernées, notamment celle des enfants6. Ainsi, selon Michel Fernex, Professeur honoraire à la Faculté de Médecine de Bâle, « en cas d’accident nucléaire la priorité devrait être la réduction des dépenses. Ceci implique de considérer comme intangible, le dogme de la non-nocivité des faibles doses de rayonnements ionisants. (…) Les responsables d’Ethos ont demandé au ministre biélorusse chargé des problèmes de Tchernobyl, de se substituer à l’institut indépendant de radioprotection Belrad, dirigé par le Professeur V.B. Nesterenko, dont ils utilisaient les données de mesures, depuis quelques années. La lettre du ministère, signée par Valéry Shevchouk le 25.01.2001, communiquait en conséquence au directeur de Belrad, que la gestion d’une série de villages du district de Stolyn lui était enlevée au profit de Ethos-2, conformément à la demande de ces derniers.»7

Les faits de traîtrise de Gilles Hériard-Dubreuil à l’encontre des spécialistes de santé à Tchernobyl, ne semblent toutefois pas avoir dissuadé Michèle Rivasi et Corinne Lepage de collaborer avec ce dernier, de le nommer « secrétaire » et « expert qualifié » de leur association Nuclear Transparency Watch, de le charger de communiquer sur « la sûreté comme bien commun » sur le site de leur association, et comme nous le verrons, de vanter les mérites des rapports radionégationnistes dont il est l’auteur.

Rappelons, avant cela, que Gilles Hériard-Dubreuil a fondé en 2013, avec Tugdual Derville, le « courant » Écologie humaine, dont le nom reprend une terminologie vaticane et précisons que Tugdual Derville est porte-parole de Manif pour Tous, et délégué général de l’Alliance Vita, association d’extrême droite catholique du mouvement pro-vie, qui milite contre l’avortement, contre l’euthanasie et contre le mariage entre personnes de même sexe8. Se proclamant « inspiré par une anthropologie à 360 degrés qui embrasse l’être humain dans toutes les dimensions qui favorisent l’épanouissement de sa vie », Écologie Humaine et ses déplorables apôtres du bien, qui affirment bénéficier du « soutien de certaines personnes d’EELV », entendent « bâtir ensemble une société fondée sur la bienveillance », privilégiant notamment « la primauté de la tendresse sur l’autonomie », car « chacun peut autour de soi, par des actions bienveillantes et simples, participer à ce que la personne soit davantage respectée et placée au cœur des activités, afin de ne plus en être, comme c’est le cas en de nombreux domaines, une simple « variable d’ajustement ». »9

On réalise vite, à la lecture du « manifeste » d’Écologie Humaine, que la bouffée d’air – nauséabonde, mais tellement bourrée de « tendresse » – qui nous est promise, n’est rien d’autre qu’une bulle de confinement, placée sous le signe de la haute surveillance, plutôt que sous celui de la bienveillance. « Il serait déraisonnable de croire – clament en effet haut et fort ces éco-catholiques de carnavals – que la gérance de notre milieu social et naturel ne serait que le résultat spontané d’initiatives locales : prendre en considération les savoirs et les compétences accumulés par des experts, c’est aussi rendre justice à la raison humaine. »

Nous ne nous attarderons pas sur l’art consommé de la contorsion et du détournement pratiqué par ces infâmes illusionnistes théocratiques qui voilent leur intégrisme d’une tempérance d’ingénieur en communication, et nous nous contenterons de pointer la parfaite cohérence entre les perspectives idéologiques réactionnaires que nous venons d’évoquer, et les thèses délirantes que soutiennent les mêmes militants du « vivre avec » la contamination radioactive, pour qui, à Tchernobyl comme à Fukushima, « la vie est plus forte que la mort, et ceux qui sont passés par une telle expérience ont quelque chose de plus en eux. Ils sont plus forts. »10 La vie est dure, mais cette dureté la rend si magnifique et si saine, nous disent en substance ces amateurs de sang froid, dont le pathos justifie le monde qui le rend nécessaire. Mettant un point d’honneur à regarder en face la souffrance, avec virilité, et à l’admettre, quoi qu’il dût en coûter, ils tentent de nous faire accepter, dans un élan de destructivité profitable et de générosité équivoque, l’idée que l’on peut, dans les champs de la mort, semer des graines de vie d’autant plus puissantes qu’elles sont nées de la mort – précisément. À condition d’être citoyennement géré, le désastre ferait donc l’homme, et non l’inverse.

Lors d’un « Atelier NERIS11 » intitulé « Contaminations durables et développement des territoires » et sous-titré « Après Fukushima : l’éventualité d’une contamination radioactive durable », qui s’est tenu en novembre 2011, sous l’égide de l’ANCCLI, Gilles Hériard-Dubreuil n’hésite pas à donner libre cours à son phantasmatique élan de soutien à la vie mutilée en zone contaminée, et à l’inversion, qui la fonde, du désastre en remède, affirmant : « Plutôt que de parler de retour à la vie normale, je préfère parler de réhabilitation de conditions de vie dignes ou une qualité de vie. De toute façon, c’est nouveau. C’est comme quelqu’un qui est devenu paraplégique et qui devient champion du monde paralympique. Ce sera de toute façon autre chose, ce ne sera pas comme avant. »12 On retrouve dans cette apologie de la vie à tout prix, même au prix de la morbidité et de la mort, toute l’idéologie pro-vie d’Écologie Humaine, ici mobilisée au service d’une naturalisation et d’une fatalisation du nucléaire et de ses dégâts. On appréciera le réalisme social-darwiniste de l’image du « paraplégique qui devient champion du monde paralympique », pour figurer la contamination radioactive, qui devient de ce fait, une ressource censée permettre aux populations les plus directement concernées de continuer la compétition – c’est-à-dire la survie – dans les meilleures conditions possibles – c’est-à-dire celles de l’infirmité et de la maladie – avec l’espoir de devenir des « champions du monde » bien dopés qui finiront par moisir à plat en toute « dignité ».

B) Les objectifs de NTW sont « citoyennement » douteux

Dans un rapport publié par NTW, daté de décembre 2015, intitulé « A First Report from the Nuclear Transparency Watch BEPPER Project », rapport relatif à « la transparence dans la gestion des déchets radioactifs » dont Gilles Hériard-Dubreuil est co-auteur aux côtés notamment de Nadja Železnik, experte en communication et vice-présidente de NTW, on apprend (p.15) qu’en matière de gestion des déchets radioactifs, « la compréhension du processus d’acceptation du risque et de l’équilibre entre les risques acceptables et les avantages peut favoriser le développement de la confiance ainsi que des processus de décision et de communication capables de réduire le fossé entre la définition technique du risque et la perception qu’en ont les profanes. »13

Traduction de ce charabia d’expertomane : mieux on comprend comment les gens gobent ce que l’on veut bien leur dire, plus il est facile de leur dire ce qu’ils sont susceptibles de mieux gober.

On lit également dans ce rapport de NTW, en page 18, toujours au sujet de la gestion des déchets radioactifs : « L’accès de la société civile à l’expertise et à des organisations de soutien technique devrait être considéré sur la base de l’expérience française de la politique française d’ « ouverture à la société » menée par l’IRSN. »

On ne pourra que ressentir une forte suspicion quant à ces louanges faussement naïves de l’« ouverture à la société » d’un Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire sur le site duquel on apprend que, suite à « une demande récurrente des acteurs de la société concernant la publication des avis d’expertise de l’IRSN » ce dernier s’est engagé dans un « changement fort et structurant » visant à « écrire tous les avis afin qu’ils soient publiables. »14 Où l’on comprend plus clairement la rhétorique des uns et des autres sur la supposée incontournable « transparence », travailler sur la communication en amont étant désormais plus payant en terme d’image démocratique que de rester muet.

On retrouve le même ébahissement feint vis-à-vis de la « transparence » et de « l’ouverture à la société », dans un autre rapport de Nuclear Transparency Watch publié en mars 2015, intitulé « Emergency Preparedness & Response (EP&R) situation in Europe »15, sur la préparation et la réponse aux situations d’urgence nucléaire en Europe. On lit, page 10 de ce rapport : « Durant la catastrophe de Fukushima, les réseaux sociaux ont joué un rôle important dans la manière dont les citoyens ont collecté de l’information au Japon et au-delà, mais cette dynamique n’est pas prise en considération dans les plans Préparation et Réponse à l’Urgence. Comment les autorités utiliseront ces moyens de communication pour diffuser rapidement de l’information à une large audience ? Comment feront-elles face aux informations contradictoires, aux rumeurs etc. ? »

On ne pourra pas reprocher à l’équipe de NTW de ne pas avoir tiré toutes les leçons de Fukushima, proposant de réfléchir collectivement, dans le cadre des « plans Préparation et Réponse à l’Urgence » à la manière de « faire face aux rumeurs et aux informations contradictoires » en cas de catastrophe… « rumeurs » et « contradictions » vis-à-vis desquelles le gouvernement japonais a très vite donné la marche à suivre en mettant en place un contrôle draconien que les membres de NTW font mine d’ignorer. De fait, nous avions rendu compte des « bâillons de la restriction volontaire » que les autorités japonaises avaient recommandé de porter dès le début de la catastrophe de Fukushima :

« Dans cette bataille de la mesure et de l’information, l’Agence nationale de météorologie a annoncé que les universitaires devaient cesser de diffuser des données relatives à l’extension des radiations sur leurs sites : l’explication officielle est qu’en multipliant la diffusion de ces données, les spécialistes risquaient de perturber les annonces d’urgence faites par le gouvernement. Dans le même esprit, le 18 mars, soit quatre jours après l’explosion du réacteur n°3 de Fukushima Daiichi, le cabinet du Premier ministre a fait discrètement voter une loi modifiant le code pénal, afin de permettre au gouvernement d’enregistrer sans décision de justice des données de connexion à Internet pour une durée de soixante jours, dans le cadre d’un « renforcement de la lutte contre le crime international et organisé » et « contre les virus ». »16

Mais revenons au tropisme franco-français de Nuclear Transparency Watch, qui, avant de polir la vitrine de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire, vantant son « ouverture à la société », avait déjà fait briller celle de l’Association Française des Comités et Commissions Locales d’Information. Le résumé analytique du rapport de NTW de mars 2015, sur la préparation et la réponse aux situations d’urgence nucléaire en Europe, est explicite :

« L’étude de NTW rend évident que l’approche « top‐down » habituellement utilisée dans les mesures de Préparation et Réponse à l’Urgence ne fonctionne pas. (…) Des plates‐formes inclusives et participatives, comme le montre l’exemple de l’association française des comités et commissions locales d’information sur l’énergie nucléaire (ANCCLI), devraient être créées. »17

Tandis qu’AREVA et EdF essaient donc péniblement de vendre leurs centrales nucléaires fissurées aux certifications techniques falsifiées18, notre charretée de cogestionnaires patentés, co-auteurs de ce rapport parmi lesquels on trouve Michèle Rivasi, Gilles Hériard-Dubreuil (Mutadis, NERIS), David Boilley (ACRO19) Jean-Claude Delalonde (ANCCLI), Nadja Železnik et d’autres, assurent le service après-vente des nucléaristes en effectuant la promotion de notre modèle national de prévention et de gestion citoyenne des catastrophes nucléaires, à savoir l’ANCCLI. Le président de cette association, Jean-Claude Delalonde, pour qui « Nuclear Transparency Watch n’est pas autre chose que la version européenne de l’ANCCLI »20, ne manque d’ailleurs pas de faire preuve de son national-nucléarisme, déclarant à la Société Française d’Energie Nucléaire : « Notre idée est simple : nous préférons un nucléaire qui fonctionne, comme en France, et que l’on prenne pour modèle ailleurs en Europe, plutôt qu’un nucléaire avec des accidents. »21 Ce constat d’expert inconséquent, que la SFEN s’est empressée de publier, n’est pas sans rappeler, de manière inquiétante, l’impudence des autorités de sûreté nucléaire japonaises… avant la catastrophe de Fukushima. Il avait été précédé d’un entretien dans lequel M. Delalonde annonçait déjà la couleur de cet appel à la cogestion dont NTW se fait la caisse de résonance : « la culture du risque doit entrer dans les mentalités, par le biais de l’éducation, de la télévision… au même titre que la sécurité routière (…) Une information claire et transparente rassurerait les populations. »22

En attendant d’intégrer le code de la contamination radioactive comme on apprendrait le code de la route, avec ses passages à niveaux, ses voies sans issue, ses sens interdits, ses interdictions de stationner et ses zones de travaux, force est de constater que la nature précisément peu « claire et transparente » de l’ANCCLI contribue plutôt à ne pas rassurer « les populations » concernées. De fait, la confusion est grande quant aux objectifs de cette association et des Commissions Locales d’Information qui la constituent, financées à 70% par les conseils généraux et à 30%, soit 1 million d’euros par an, par des fonds transitant par l’Autorité de Sûreté Nucléaire. L’ANCCLI n’est-elle pas partenaire du programme européen NERIS, lui-même domicilié au… Centre d’étude sur l’évaluation de la protection dans le domaine nucléaire (CEPN) de J. Lochard23 ? Ainsi comprend-on mieux que, dans l’article précité de la Société Française d’Energie Nucléaire, intitulé « Transparence : la France peut faire « Cocorico » », on trouve un entretien avec un Jean-Claude Delalonde euphorique pour qui « la loi sur la transition énergétique est une formidable avancée qui va contribuer au développement de la culture du risque chez les Français (…), la 5ème campagne de distribution de comprimés d’iode qui est organisée actuellement s’ancrant pleinement dans cette démarche puisqu’elle vise à développer la « culture de radioprotection » de la population française. »24 « Une culture de la radioprotection » qui n’est rien d’autre que le leitmotiv des cogestionnaires d’Ethos, MM. Hériard-Dubreuil et Lochard.

La confusion s’accentue à la lecture du rapport d’activité de l’ANCCLI, pour l’année 2015, intitulé « L’ANCCLI : un réseau d’échange sur la transparence et la sûreté nucléaire – Le nucléaire parlons-en ! », dans lequel les responsables de l’association concluent et résument leur action par un « la sûreté nucléaire, c’est notre bien commun »25, qui n’est rien d’autre, comme on l’a vu, que le mot d’ordre assigné à NTW par Gilles Hériard-Dubreuil. La confusion devient toutefois pure fusion quand on découvre que M. Hériard-Dubreuil, pourtant déjà détenteur de nombreux titres, est affublé, pour venir faire les éloges de NTW, de celui de représentant de l’« ANCCLI France » (en tant que membre de son comité consultatif) lors d’un séminaire européen daté d’octobre 2013 à Vilnius, sur la « Participation du public dans le contexte de l’énergie nucléaire »26.

On note enfin que dans le dernier rapport de l’Autorité de Sûreté Nucléaire27, dans lequel les mérites de l’association NTW sont vantés, seuls les noms de Michèle Rivasi et Jean-Claude Delalonde sont mentionnés, sans que celui de Gilles Hériard-Dubreuil apparaisse. Cet oubli est d’autant plus curieux que l’ASN n’est pas sans connaître M. Hériard-Dubreuil, qui, en janvier 2014 venait lui « exposer les raisons de son engagement et tirer les enseignements de 15 années d’action dans les territoires contaminés par l’accident de Tchernobyl. »28 Sans compter que le CEPN de Jacques Lochard – lui aussi grand témoin de Tchernobyl mobilisé par l’ASN29 et proche partenaire de Gilles Hériard-Dubreuil – fait partie des structures bénéficiant d’un « soutien » de l’ASN, notamment pour l’organisation d’ « Ateliers de radioprotection » qui « réunissent des lycées français et européens autour de projets pédagogiques liés à la radioprotection. »30 S’agit-il, de la part de l’ASN, en biffant M. Hériard-Dubreuil de la photo de famille de NTW, de faire preuve d’un souci d’ouverture en cautionnant des représentants inoffensifs de la « société civile » à la réputation moins sulfureuse que celle d’Hériard-Dubreuil et mieux acceptés par les écologistes ?

On finit par s’interroger, au vu de ce petit univers tentaculaire dont les protagonistes ne cessent d’échanger leur masque, sur l’ironie de l’appellation « Nuclear Transparency Watch », attribuée à une association dont le nom est censé s’inspirer de « l’ONG Transparency International qui se consacre à la transparence et à l’intégrité de la vie publique et économique, et notamment à la lutte contre la corruption »31.

Jean-Claude Delalonde, lui-même, regrettant « que la Société Française de l’Energie Nucléaire ne s’investisse pas dans NTW », croit utile de contrer l’opposant : « Aujourd’hui, clame-t-il, cette association est perçue à tort comme un repère d’antinucléaires »32.

C) Un soutien inconditionnel de NTW à l’initiative RICOMET, ouvertement pronucléaire

Avec une frénésie crasse, Nuclear Transparency Watch, Michèle Rivasi, Corinne Lepage et Gilles Hériard-Dubreuil appellent à soutenir l’initiative européenne RICOMET, à l’intitulé éloquent : « Perception du risque, Communication et Ethiques des Expositions au Rayonnement Ionisant » :

« NTW soutient l’appel RICOMET pour mettre en place une recherche et une innovation responsables au sein d’Euratom (…) NTW recommande l’incorporation d’activités visant à élargir le champ du nucléaire aux dimensions sociales, participatives et éthiques. »33

Rappelons que l’initiative RICOMET est placée sous les auspices de quatre projets d’Euratom, organisme public européen chargé de coordonner les programmes de recherche dans le domaine du nucléaire suivant :

– EAGLE: Enhancing Education, Training And Communication Processes For Informed Behaviors And Decision-Making Related To Ionizing Radiation Risks, coordonné par Tanja Perko du Centre de recherche nucléaire belge (SCK-CEN) (durée : 2013-2016 ; budget : 1 million d’euros).

– OPERRA: Open Project for the European Radiation Research Area, coordonné par Jean-René Jourdain de l’IRSN (durée : 2013-2017 ; budget : 12 million d’euros).

– CONCERT: European Joint Programme for the Integration of Radiation Protection Research, strucure parapluie pour les plateformes de recherche MELODI, ALLIANCE, NERIS et EURADOS, dans lesquelles on retrouve mobilisés, entre autres, l’IRSN, le CEPN de J. Lochard et le cabinet Mutadis de G. Hériard-Dubreuil (durée : 2015-2020 ; budget : 29 million d’euros).

– PLATENSO: Platform for Enhanced Societal Research related to nuclear energy in Central and Eastern Europe (durée : 2013-2016 ; budget : 1,2 million d’euros).

La déclaration publique de Jean-René Jourdain, adjoint à la Direction de la protection de l’homme à l’IRSN, et Tanja Perko, du Centre de recherche nucléaire belge (SCK-CEN), co-pilotes de RICOMET, datée d’octobre 2015, quelques mois après la première conférence qui s’est tenue du 15 au 17 juin 2015 au château de Brdo, en Slovénie34, donne tout son relief au soutien de NTW et de Michèle Rivasi, sa présidente, à cette initiative. Il s’agit de :

« Donner forme à des trajectoires de recherche et de développement socialement souhaitables (ce qui) implique des approches méthodologiques et des activités transversales afin d’élaborer une justification sociale forte. Des ressources plus importantes devraient être consacrées aux dialogues et à la participation des parties prenantes, afin d’établir des forums socio-technologiques (conférences, groupes d’étude pluraliste, etc.). »35

Forts de l’expérience de Fukushima, Jean-René Jourdain et Tanja Perko proposent donc de développer des politiques de communication du risque visant, particulièrement en cas de catastrophe nucléaire, à limiter tout mouvement de population, toute tension sociale et toute forme de « désinformation » liées aux effets sanitaires de l’exposition au rayonnement ionisant. Il s’agit aussi de construire de toutes pièces une « forte justification sociétale » permettant de garantir, grâce à des « dialogues entre parties prenantes » et des « forums pluralistes », la pleine acceptabilité de la menace nucléaire, notamment (mais pas seulement) dans les pays d’Europe de l’Est, nouveaux arrivants dans la cour des pays en voie de développement de leur nucléarisation (Slovénie, République Tchèque, Bulgarie, Roumanie, Pologne), où se tiennent incidemment les conférences RICOMET.

On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, de l’enthousiasme du même Jean-René Jourdain de l’IRSN, face à cette nouvelle manne européenne visant à définir les conditions « éthiquement » acceptables d’une contamination radioactive, lui qui, le 7 mars 2012, affirmait, concernant le désastre de Fukushima, qu’« à l’intérieur de la zone évacuée de 20 km autour de la centrale, la dose serait montée à 50 millisieverts » (par an), mais qu’« en dessous de 100 millisieverts, nous n’avons pas de preuve d’un lien de cause à effet avec les maladies. »36

Cette affirmation, qui fait figure de fondement scientifique à la doctrine du « vivre avec », est fausse. Contrairement à ce que soutient Jean-René Jourdain, nous avons à notre disposition un nombre important de travaux apportant des preuves épidémiologiques de la nocivité de l’exposition au rayonnement ionisant en deçà de 100 millisieverts par an. La particularité de ces travaux les plus récents réside, d’une part, dans la taille importante des populations prises en compte, ce qui permet de bénéficier de bons intervalles de confiance pour les résultats obtenus, et d’autre part, dans la démonstration que ces travaux font de l’existence d’effets sanitaires à très faibles doses (voir l’encadré qui suit). L’ironie veut que deux chercheurs du même IRSN, Klervi Leuraud et Dominique Laurier, soient co-auteurs d’une des plus récentes de ces études, cosignée par une équipe internationale de treize chercheurs.

Travaux apportant des preuves épidémiologiques de la nocivité de l’exposition au rayonnement ionisant en deçà de 100 millisieverts par an

Travaux récents :

Leuraud, Klervi et al. (2015) Ionising radiation and risk of death from leukaemia and lymphoma in radiation-monitored workers (INWORKS): an international cohort study. The Lancet Haematology. Published Online: 21 June 2015.

http://www.thelancet.com/journals/lanhae/article/PIIS2352-3026%2815%2900094-0/fulltext;

Zablotska et al. (2012) Radiation and the Risk of Chronic Lymphocytic and Other Leukemias among Chornobyl Cleanup Workers. Environmental Health Perspectives http://dx.doi.org/10.1289/ehp.1204996 Online 8 November 2012.

Pearce et al. (2012) Radiation exposure from CT scans in childhood and subsequent risk of eukaemia and brain tumours: a retrospective cohort study. The Lancet. June 7, 2012. 380: 499-505. DOI:10.1016/S0140-6736(12)60815-0, http://press.thelancet.com/ctscanrad.pdf.

Kendall G M, M P Little, R Wakeford, K J Bunch, J C H Miles, T J Vincent, J R Meara and M F G Murphy (2012) A record-based case–control study of natural background radiation and the incidence of childhood leukaemia and other cancers in Great Britain during 1980–2006. Leukemia (5 June 2012) | doi:10.1038/leu.2012.151.

Travaux plus anciens :

Baverstock K. et al, (1981) « Risk of Radiation at Low Dose Rates, » Lancet 1: 30-433. Feb. 21, 1981.

Baverstock K., J. Vennart, (1983) « A Note on Radium Body Content and Breast Cancers in U.K. Radium Luminisers, » Health Physics 44, Suppl.No.1: 75-577.

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On ne s’étonnera pas plus de la détermination de l’engagement d’une des principales organisatrices de RICOMET, susnommée anja Perko, du SCK-CEN belge, dont le gargantuesque curriculum vitae met en lumière les sinistres attendus de cette foire à l’humanisation du nucléaire et de ses dégâts : « 15 ans d’expérience en communication du risque, analyse des média, perception du risque, implication des parties prenantes dans la remédiation environnementale, enquêtes d’opinion », dont plusieurs années en tant que « Directrice de l’Office des relations publiques des forces armées slovènes, ministère de la Défense », et des interventions en tant que « consultante dans divers projets de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique elatifs à l’implication des parties-prenantes, à la communication sur la remédiation environnementale, et à la communication en situation d’urgence radiologique et nucléaire. »

Voici donc la teneur de cette « société civile », « citoyennement » conviée à la table des discussions sur la « sûreté nucléaire comme bien commun », par NTW, M. Rivasi, C. Lepage et G. Hériard-Dubreuil, sous contrôle des techniques de propagande développées par d’ex-agents de l’armée !

On ne s’étonnera pas enfin de (re)trouver Tanja Perko aux côtés de Nadja Železnik – vice-présidente de l’association NTW de MmesRivasi et Lepage, membre du comité de gestion de la conférence RICOMET 2015, son institution de rattachement, le Centre Régional pour l’Environnement de Slovénie en assurant le secrétariat – en tant que cosignataire d’un article dans lequel les deux « expertes » en communication du risque concluent : « Nos résultats suggèrent qu’une communication efficace sur le risque ne doit pas seulement se concentrer sur le savoir, mais aussi sur des indicateurs plus heuristiques telles que la perception du risque, ou l’attitude adoptée vis-à-vis des risques communiqués. »37

Autrement dit, si, avant comme après une catastrophe nucléaire, on veut s’assurer de faire passer un message auprès des populations, mieux vaut s’adresser à leurs croyances qu’à leur appétence pour la raison.

Dans un dossier rassemblant les résumés des communications de la conférence RICOMET 2015, on trouve encore, page 59, cette perle signée des deux accommodatrices qui en dit long sur la représentation que se font les communicants nucléaristes de la « société civile » dont ils appellent la « participation citoyenne » de leur vœux : « Le but de cette présentation est de mettre en lumière les principales contraintes sociétales que les organisations dans les différents états membre de l’AIEA peuvent rencontrer lorsqu’elles veulent mettre en place des programmes de décommissionnement et de remédiation environnementale »38

Encore et toujours, pour les thuriféraires de l’accommodation à la fatalité radioactive, la société est, en effet, une « contrainte » dont il faut se débarrasser, en lui tendant la traître main gantée de velours de la « participation », mission que se donnent Mme Rivasi et son association NTW.

II. La promotion d’un rapport À la gloire d’Ethos, et de l’accommodation à la radioactivitÉ

L’engagement dramatique de Michèle Rivasi, de Corinne Lepage et de leurs amis de Nuclear Transparency Watch en faveur d’une institutionnalisation de la soumission au pire ne s’arrête pas là. Les tristes sires placent en effet en tête de gondole de leur site internet un édifiant rapport intitulé : « Populations locales faisant face aux conséquences à long terme des accidents nucléaires: Enseignements tirés depuis Fukushima et Tchernobyl »39, paru le 4 janvier 2016, dont le résumé pourrait suffire à comprendre l’ampleur du problème :

« Ce rapport tire les leçons de l’expérience des acteurs devant faire face directement à moyen et long terme aux conséquences d’un accident nucléaire. Ce texte compare le contexte post-Tchernobyl en Norvège et en Biélorussie, et le contexte post-Fukushima au Japon. Dans ces deux cas, des acteurs locaux directement concernés par les situations postaccidentelles ainsi que des experts, des représentants d’autorités nationales et d’ONGs (organisations non gouvernementales) soutenant les populations locales, ont des informations précieuses à partager. Ce rapport est fondé sur les travaux du projet européen de recherche PREPARE, du projet européen ETHOS, du programme de coopération internationale CORE, du projet FAIRDO et de l’expérience de terrain de plusieurs ONGs, en tant que bases d’initiatives citoyennes florissantes dans les pays démocratiques. »

Les promotions étant saisonnières par définition, en date du 4 mai 2016, le rapport en question n’était plus accessible en première page du site de NTW, mais via le lien indiqué ci-dessous, toujours sur le même site40. Cette modification de magasinage semble avoir fait suite au débat que nous avons engagé avec Michèle Rivasi le 23 avril 2016, au sujet des activités de son association NTW, lors d’une manifestation intitulée « Tcherno23 », censée « commémorer la catastrophe de Tchernobyl »41.

Voyons tout de même de plus près ce que contient ce rapport édifiant, dont l’un des co-auteurs, David Boilley, « expert indépendant » président de l’ACRO, membre de NTW, fait, lui aussi, preuve de dextérité en matière de grand écart, entre les bilans alarmistes chargés d’un humanisme compatissant qu’il dresse régulièrement sur la situation à Fukushima et sa souscription active et volontaire à la doctrine de l’accommodation des populations à la contamination radioactive prônée par Gilles Hériard-Dubreuil et NTW. Co-signant ce rapport à la gloire des programmes Ethos et CORE de réhabilitation des zones contaminées, tout en clamant sur le site de son association, que l’ACRO ne « s’engage en aucun cas dans un processus de co-gestion des risques », D. Boilley ne fait, une fois de plus, que nourrir l’illisibilité de ses positions. Ce qui est toutefois plus claire, c’est l’opportune plasticité de ces dernières, qui apparait même sans limite lorsque l’on sait que l’ACRO a bénéficié en 2015 d’une commande de l’ANCCLI, présidée par M. Delalonde, rappelons-le, un des actuels vice-présidents de NTW, portant ur « les forces et faiblesses des plans particuliers d’intervention français », dont « l’objectif est d’apporter un regard critique, constructif et d’émettre des recommandations. »42 Le louvoiement serait-il le destin des prestataires de services ?

A) La ritournelle des programmes d’accommodation à la radioactivité

On retrouve dans le rapport « Populations locales faisant face aux conséquences à long terme des i>accidents nucléaires: Enseignements tirés depuis Fukushima et Tchernobyl », au mot près, toute la rhétorique des programmes Ethos, CORE et autres SAGE, sur les capacités d’auto-organisation des populations dans un contexte de « crise » nucléaire. Ainsi, lit-on en page 13 :

« Tandis que les politiques publiques, l’expertise, les soutiens économiques, financiers et sociaux demeurent essentiels, ce sont les gens qui assurent le rétablissement (…) Les sentiers ne sont pas linéaires dans une situation post-accidentelle caractérisée par les incertitudes, l’information incomplète, et le besoin d’acteurs non-spécialisés, capables de gérer la contamination radioactive dans leur vie quotidienne. L’expérimentation, les essais et les erreurs, la révision des objectifs et des stratégies sont inévitables. »

Nul doute que les deux millions d’habitants du département de Fukushima, ainsi que les millions d’autres vivant dans les régions limitrophes ayant vu passer le nuage radioactif, pourront témoigner de « l’expérimentation », des « essais » et des « erreurs » dont ils sont les protagonistes.

« Le principal moteur d’un rétablissement post-accident, est-il écrit page 40, ce sont les gens eux-mêmes, aux niveaux personnel, familial et communautaire. »

Nous retrouvons la psychologisation chère à la méthode Ethos, que Gilles Hériard-Dubreuil a développée en tandem avec Jacques Lochard depuis les années 1990, à Tchernobyl, avant qu’elle ne soit « recyclée » à Fukushima. Le ressort de cette psychologisation est la transformation d’une réalité scientifique et sociale – la contamination radioactive et ses dégâts –, en phénomène devant faire l’objet d’une appréciation individuelle fondée sur une perception subjective elle-même tributaire de l’état mental et nerveux de chacun. Les « leçons » tirées des catastrophes nucléaires prennent des allures de ritournelles.

« La reconstruction de projets de vie pour leur famille et leur communauté, est-il écrit enfin, est au cœur des préoccupations des acteurs locaux. Cela intègre des dimensions humaines et sociales, des questions de protection sanitaire ou de viabilité économique, et comprend les capacités à recouvrer de l’autonomie et de la dignité – individuellement et en tant que communauté. Le rétablissement n’est pas seulement un problème pour les gens qui restent ou retournent dans les zones contaminées, mais aussi pour ceux qui reconstruisent leur vie ailleurs. »

Ainsi, selon Hériard-Dubreuil et l’ensemble des planificateurs de l’adaptation à la radioactivité, on retape sa vie comme on rénove un immeuble… et on en profite pour rappeler que ceux qui fuient la contamination ne sont, au final, pas mieux lotis que ceux qui restent le nez dedans, entretenant par là une confusion qui voudrait faire passer la nécessité naturelle de se mettre à l’abri de ce qui rend malade et qui tue, pour bien plus douloureuse que la maladie ou la mort elle-même.

Le tout se pare d’un jargon de l’authenticité pontifiant et pseudo-concret dans lequel les appels à l’autonomie, la dignité, la communauté et l’humain, ne font rien d’autre qu’emprunter un pâle reflet de transcendance à la théologie. Tout au plus cette fétichisation de la « communauté », qui n’est rien d’autre ici qu’un état dans lequel un individu est absolument assujetti au fonctionnement du tout radioactif, contribue-t-elle à ligoter la conscience et à l’obscurcir. De fait, le phantasme consistant à vouloir réinsérer de l’humain ou de l’individuel dans l’administration du désastre nucléaire, ne peut aboutir qu’à une privation des qualités que l’on espère préserver. Seule la conscience des rapports socio-techniques existants auxquels ils sont soumis peut faire naître de telles qualités chez les individus et contribuer à ce que chacun les modifie. Or, conforter les gens dans le délire selon lequel ils sont des sujets autonomes, alors qu’ils sont conscients qu’ils ne peuvent pas ne pas se plier aux rapports dont ils sont prisonniers, c’est vouer à l’échec toute possibilité d’échappée. Dans ce contrôle scientifique des conditions de vie dont les cogestionnaires du désastre nucléaire tracent les lignes, il s’agit avant tout, afin de stabiliser les individus, de conditionner les populations en les encourageant à stimuler des réflexes et des comportements induits par des modifications du monde environnant. Cette recherche de l’adaptation parfaite passe par l’intériorisation et l’acceptation de toutes les formes de pressions que la contamination radioactive fait naître.

Quant au sacro-saint principe éthossien du ALARA (As Low as Reasonably Achievable : Aussi Faible qu’il est Raisonnablement Possible), qui consiste à inciter chacun à rester vivre dans les zones contaminées tout en « optimisant » son exposition à la radioactivité en fonction du coût économique et social de sa protection, et à ainsi maximiser, à défaut de les soigner, le nombre de personnes contraintes de suivre un protocole de contrôle et de mesure, afin de survivre dans la contamination à moindre coût, on le retrouve dans l’ensemble du dit rapport. Ainsi, page 33 :

« Des arbitrages peuvent s’avérer nécessaires (par exemple protection sanitaire versus sauvegarde des activités économiques et sociales), et ils ne peuvent être résolus que dans les contextes locaux par les gens eux-mêmes. »

Ou, page 36 :

« Dans les contextes post-accident, l’efficacité des politiques publiques conventionnelles est entravée par la rupture des liens sociaux et la montée de la défiance des populations vis-à-vis des différentes sortes d’autorités, qu’elles soient politiques, professionnelles ou scientifiques. Les acteurs locaux et les communautés sont souvent laissés sans recours social, ce qui génère de l’isolement et du désespoir parmi les victimes. »

Il est intéressant de constater que ce sont les médiateurs du désastre tels que Gilles Hériard-Dubreuil et Jacques Lochard qui, passés maîtres dans l’art de se rendre indispensables dans l’administration des désastres nucléaires43, d’un côté, insufflent une défiance vis-à-vis de la science, en semant le doute et l’ignorance notamment sur les effets sanitaires de l’exposition aux faibles doses de rayonnement ionisant, et qui, de l’autre côté, déplorent « la montée de la défiance des populations vis-à-vis des différentes sortes d’autorités », et versent des larmes de crocodiles sur « les communautés sans recours social », et sur « l’isolement et le désespoir des victimes. » Heureusement, résilience aidant, tel un miraculeux remède, les médiateurs aideront à recoller les morceaux de ce qu’ils auront contribué à détruire.

On retrouve, dans cette représentation fonctionnaliste de la société comme vaste machinerie dont chacun serait un rouage en attente de remplacement, l’idéologie des « dialogues » entre « parties prenantes » de la contamination radioactive, notamment, page 37 :

« Au lieu de l’approche traditionnelle qui cherche aveuglément une solution unique et qui vise à atteindre un consensus, il est important d’avoir des tables rondes de discussions permettant aux parties prenantes d’exprimer et de respecter les opinions et les priorités différentes, et d’identifier des solutions à facettes multiples. Les experts jouent un rôle clé, en facilitant avec calme, de manière professionnelle et efficace les discussions entre les représentants des autorités et les citoyens. »

Ainsi, pour l’organisation intégrale de la société plongée dans la contamination radioactive, on demande un « optimum », sans que soit évoqué la faille qui reste à surmonter avant que cet optimum soit atteint. Il suffit de s’asseoir raisonnablement autour d’une table – « ronde » si possible, afin de mieux servir un dangereux plat unique – pour que tout s’arrange, tant il est vrai que les nouveaux médiateurs sont là avant tout pour… « calmer » et éviter le « scandale » :

« (À Fukushima) les citoyens ont contraint le processus à être plus ouvert. Ils ont réalisé leurs propres cartes en parallèle du travail des autorités, et mis en place des stations de mesure permettant de contrôler les contaminations de l’alimentation et internes. Au final, les cartes de contamination sont bien connues et il n’y a plus aucun scandale lié à la suspicion d’une contamination des aliments. » (p.37).

B) L’exploitation des « initiatives citoyennes »

« Le programme CORE, lit-on en page 40 du même rapport, a identifié le rôle clé des acteurs locaux dans le rétablissement et vise à soutenir des initiatives portées par les acteurs locaux, déléguant en partie la gouvernance du processus de rétablissement. Le crowdsourcing et les systèmes citoyens de mesure représentent un potentiel de contrôle de la radioactivité au niveau local qui va bien au-delà de celui proposé par les capacités institutionnelles. Dans le contexte post-Fukushima, les initiatives citoyennes s’acquittant des mesures ont été, dans un premier temps, méprisées par les autorités, puis elles ont été tolérées et même parfois encouragées (par exemple en fournissant des appareils de mesure aux citoyens pour identifier les points chauds dans leur municipalité). Le développement d’une culture pratique et contextualisée de la protection radiologique parmi les habitants locaux a été facilité par des professionnels de la santé (voir l’expérience du Dr. Tsubokura). »

D’une part, on rappellera, avec Cécile Asanuma-Brice, que « lors d’un symposium qui s’est tenu à Fukushima le 27 février 2016 sur la question de la possibilité ou non de revenir vivre dans les villages évacués, Tetsuji Imanaka, professeur en physique du nucléaire à l’Institut de recherche sur les réacteurs nucléaires de l’université de Kyôto, estimait que malgré une baisse naturelle du taux de contamination environnemental, celui-ci est encore par endroit 10 à 20 fois supérieur au taux d’avant l’accident. Selon lui, la politique du refuge reste d’actualité, d’autant qu’il est totalement impossible d’enlever la contamination des montagnes environnantes. »44

D’autre part, faisant mine d’ignorer que la mesure de la radioactivité, aussi « citoyenne » et « crowdsourcée » soit-elle, ne fait guère plus que… mesurer, et qu’elle ne peut constituer en aucun cas une protection face à l’implacable, on voit comment les médiateurs de la cogestion des dégâts tirent parti des « initiatives citoyennes » pour en faire des relais naturels de leur politique d’aménagement de la vie mutilée. De fait, au fur et à mesure que s’est mise en place l’aide fournie par des groupes citoyens, des ONG, des structures plus ou moins indépendantes, l’État et ses missionnaires ont fait des habitants de Fukushima, indéniablement et sous couvert de « participation citoyenne », des cogestionnaires du désastre. On pourra nous opposer que cet élan civique a relevé de la spontanéité, voire de l’amour du prochain, que l’État n’a donné aucun ordre allant dans ce sens, que chacun était, et reste, libre de « s’engager » dans de tels mouvements, certes ! Cependant, beaucoup des hommes et des femmes qui l’ont fait, ont fait le jeu de l’État. La plupart de ces groupes citoyens ont appelé les habitants à s’équiper de dosimètres, les ont aidé à s’en procurer ou à s’en fabriquer sur le mode do-it-yourself, les ont assistés dans la tâche illusoire d’une impossible décontamination, ont réuni des fonds aux sommes parfois colossales pour acheter des équipements permettant d’effectuer des anthropogammamétries (mesure de la radioactivité du corps humain), y ont fait asseoir leurs congénères pour leur asséner des chiffres dont ils ne savaient que faire, ont élaboré des cartes des retombées radioactives au mètre près, ont ouvert des dispensaires dédiés à l’évaluation des doses reçues et au suivi sanitaire des populations. Certes, ces « initiatives citoyennes » ont visé à rendre compte d’une réalité dont les protagonistes estimaient qu’elle était niée par les autorités. Mais, ce faisant, plutôt que de les mener à « sauver leur vie » – comme l’ont fait certaines structures, dans le Yamanashi par exemple, aidant les gens à refaire leur vie ailleurs, et comme continuent de le faire d’autres groupes d’habitants réclamant une désertion pure et simple des zones contaminées45–, la plupart d’entre elles, à défaut d’apporter une véritable prophylaxie comme celle développée par l’Institut Belrad à Tchernobyl, à travers notamment des cures de pectine destinées aux enfants contaminés, ont aidé les gens à rester sur place, ce qui a conforté l’État dans la réalisation de son objectif, qui, dès le début des évènements, a été de limiter les mouvements de population. Ce faisant, plutôt que de remettre en question la thanato-politique de folles sociétés humaines bâties sur le danger et le gouvernement par la mort, ces structures ont appris et apprennent encore aux gens à « vivre avec », attendu que le dosimètre, devenu véritable outil de sauvetage de la société nucléaire, créerait le miracle.

L’exemple typique est le cas de l’association «Ethos in Fukushima », qui a vite été récupérée par la Commission Internationale de Protection Radiologique (CIPR) et ses « dialogues ». Très rapidement après la catastrophe de mars 2011, différentes associations et individus ont souhaité un rapprochement avec des structures locales ou étrangères, parce qu’ils étaient objectivement égarés. C’est ainsi qu’un certain nombre des dites « réactions autonomes » que l’on a vu apparaître ont cherché des partenaires pour s’étendre, et sont à l’origine de la cogestion actuelle, sur laquelle des « experts » parachutés sont venus se greffer, forts de leur « expérience » et des moyens financiers et de communication qui leur sont alloués par les autorités qui les soutiennent. Il n’y a donc pas, contrairement à la représentation simpliste qu’en donnent certains militants antinucléaires, les bienveillants citoyens d’un côté et le « lobby criminel » de l’autre, nombre de « citoyens » s’étant embarqués dans la galère cogestionniste, que cette dernière soit ensuite détournée par des instances nucléaristes nationales ou internationales comme la CIPR, ou qu’elle reste autonome46.

Quant aux « professionnels de la santé » censés dispenser la « culture pratique de la protection radiologique » aux mérites tant attendus, auxquels faits référence le rapport de Gilles Hériard-Dubreuil publicisé par NTW, afin d’asseoir sa légitimité scientifique, ils méritent que nous nous attardions sur les particularités de leur profil. Le Dr. Masaharu Tsubokura, mobilisé telle une icône non seulement dans ce rapport, mais aussi sur le site co-produit par le CPEN de J. Lochard et l’IRSN à la gloire des « dialogues de Fukushima »47, est un jeune médecin de l’université de Tokyo nommé après le désastre, responsable de l’hôpital général de Minamisoma, située à 25 km de la centrale de Fukushima Daiichi. Doté d’un anthropogammamètre Fatscan fraîchement livré par la firme Canberra, filiale d’AREVA NC, le Dr. Tsubokura niait, lorsque nous l’avons rencontré en novembre 2012, toute forme de contamination dans la ville, où pourtant, cinq ans après la catastrophe, 90% des 27.000 habitants encore évacués – soit 37% de la population totale de 72 000 habitants – ont choisi de ne pas revenir vivre dans les zones exposées à 20 mSv par an, réouvertes à l’habitation. La négation de l’évidence de la part de ce médecin de circonstance ne s’arrêtera toutefois pas là.

En janvier 2015, le Dr. Tsubokura et son équipe ont fait paraître un article48 dans lequel ils expliquent que les niveaux de radiation enregistrés par les dosimètres des habitants sont trois fois inférieurs à ceux mesurés par les bornes des autorités, notamment à cause de l’hypothèse qui est faite de 8 heures par jour passées à l’extérieur par la population, principalement les enfants, alors qu’en réalité, selon Tsubokura, 97% des enfants ne passent que 4 heures par jour dehors ou moins. D’une part, on appréciera l’idéologie de la survie qu’insuffle ce type de remarque méthodologique établie par Tsubokura et son équipe, selon lesquels, face à un contexte de contamination, on doit sa seule capacité à résister au fait de limiter le temps que l’on passe dehors ; comme si, par ailleurs, la contamination radioactive ne traversait ni les murs, ni les parois, bien souvent en bois, des habitations. D’autre part, on note que le même médecin soutenait dans notre entretien de novembre 2012, que le problème le plus préoccupant pour la population vivant à proximité de la centrale n’était pas l’exposition à la radioactivité mais le fait que les jeunes ne sortaient pas assez et ne faisaient pas suffisamment d’exercice en plein air, ce qui avait pour conséquence une progression de l’obésité et des troubles cardiovasculaires, « des maux bien plus graves que l’exposition aux rayonnements ionisants. »49 Si l’on suit donc les recommandations de l’époque du Dr. Tsubokura, les jeunes auraient dû sortir plus pour profiter du « bon air », alors que, si l’on considère les réserves qu’il émet dans son article de 2015 sur la qualité des mesures du rayonnement, on devrait en conclure qu’accroître son temps passé à l’extérieur ne contribue qu’à l’accroissement des niveaux de radiation enregistrés auxquels on s’expose. Comprend qui pourra.

À ce tissu d’incohérences, on peut ajouter que la revue britannique dans laquelle Tsubokura et son équipe ont publié leur article est gérée par la School of Public Health à Londres, financée par l’Imperial College of London, institution abritant la Chernobyl Tissue Bank co-financée par la Fondation Sasakawa (encore appelée au Japon la Nippon Foundation), fondation d’extrême droite pronucléaire, co-organisatrice et co-financeur de l’Initiative de Dialogue pour la réhabilitation des conditions de vie après l’accident de Fukushima résidée par J. Lochard50. Un des co-auteurs de l’article en question était d’ailleurs en séjour de recherche à la Chernobyl Tissue Bank au moment de sa publication, institution dont la directrice, Gerry Thomas, affirmait sans retenue lors d’un colloque de la Nippon Foundation à Fukushima : « Finalement, le cancer de la thyroïde est facilement soigné, et le Japon a à sa disposition des tests et des options de traitement très efficaces. », avant de conclure, rassurante : « De nos jours, avoir un cancer ne signifie plus mourir. »51 De fait, le chiffre de ,2 millions de morts annuels liés au cancer recensés par l’OMS dans le monde, qui devrait passer à 13 millions dans les prochaines années, en témoigne52.

C’est bien là toute la filiation dans laquelle s’inscrit Gilles Hériard-Dubreuil, filiation que Michèle Rivasi et Corinne Lepage font mine d’ignorer, dans le pacte de blanchiment qu’elles ont signé avec ce dernier dans le cadre de leur association Nuclear Transparency Watch.

C) La mise en auto-expérimentation des populations

Mais revenons au rapport dont NTW, cette association d’aveugles volontaires dont on comprend mieux le goût pour la « transparence », vante tellement les qualités.

 Dans la troisième phase post-accident, est-il écrit page 46, les politiques publiques visent non seulement à protéger les citoyens mais aussi à habiliter les citoyens et les communautés locales (qui ne se limitent pas aux autorités locales) à construire leur propre projet de vie. Les mécanismes de délégation sont introduits dans la gestion post-accidentelle, pour stimuler et encourager les initiatives citoyennes, et pour adapter les politiques publiques afin d’accroître les synergies. Ces différentes phases représentent une réorientation progressive des stratégies des autorités publiques aussi bien que des objectifs des citoyens et des communautés locales, évoluant d’une préoccupation portant sur la gestion des risques vers une perspective élargie de rétablissement de la qualité de vie humaine (qui inclut la gestion du risque mais ne s’y limite pas). »

Il faut ici entendre, sans craindre l’oxymore, qu’il est fait référence à la « qualité de vie humaine » i>dans la contamination radioactive. « Construire son propre projet de vie » dans la vie ordinaire relevant déjà de l’absurde, le construire en terrain contaminé, relève de la crétinerie dangereuse la plus complète.

Mobilisant les « capacités thésaurisées » des individus, y compris celles de résister à l’irradiation, chacun est censé réunir ses réserves de résistances à l’irrésistible, ambition démesurée des adeptes de la « résilience »53. Le négatif devient positif, et l’on pourrait même ajouter, avec le philosophe Jean-Jacques Delfour, qu’il devient « jouissif »54. C’est toute l’ambition des « dialogues de la CIPR » à Fukushima, présidés par Jacques Lochard. Ces « dialogues », dans le pacte d’ignorance auquel ils proposent de souscrire au nom du primat de « la vie quotidienne », enjoignent à chacun de devenir « partie prenante » de sa propre irradiation, le tout dans un élan humanitariste et démagogique – on parle de « responsabilisation » et d’ « empowerment » –, d’où sont évincées les vérités scientifiques établies devenues relatives, incertaines et discutables, notamment le fait que rester vivre dans la contamination engendre fatalement morbidité et mortalité.

Exemple concret de développement de cette « culture pratique radiologique » et de la mise en auto-expérimentation de chacun qu’elle suscite à Fukushima : lors d’un colloque, une responsable d’association d’aide aux mères de Fukushima rapportait, photos à l’appui, sous le regard bienveillant d’experts, comment, à une mère qui s’inquiétait du sort de son bébé dont le berceau était placé sous la fenêtre de la chambre, elle avait ingénieusement proposé d’une part, d’éloigner le berceau de la fenêtre, d’autre part, de mettre en place des rideaux de plomb – par bonheur agrémentés d’une doublure de tissu fleuri – ces astucieuses « initiatives citoyennes » permettant, mesures à l’appui, de « limiter les radiations provenant de la forêt contaminée. »

Ainsi, les habitants participant à l’initiative des « dialogues de la CIPR », se veulent les « experts de leur propre vie quotidienne ». Le souci de J. Lochard est de faire de « la culture pratique de la protection radiologique » une « manière de se comporter judicieusement dans un environnement contaminé (…) Les gens passant ainsi de la résignation à la créativité »55.

Les allures d’ultra-démocratisme de ce type de postures, tendant à faire de la gestion du risque nucléaire une affaire spontanée, subjective, locale et pragmatique, contribuent simultanément à amener les cogestionnaires à faire l’impasse sur les savoirs scientifiques existants, notamment les savoirs établissant une relation linéaire entre l’exposition au rayonnement ionisant dit à « faibles doses » et les risques sanitaires encourus. Ainsi, au nom du pragmatisme relativiste et une fois la science décrédibilisée, la démarche Ethos propose de combler les incertitudes scientifiques qu’elle contribue à créer en développant une « éthique », c’est-à-dire une croyance en dernier ressort. Le programme i>des « dialogues de la CIPR »à Fukushima, dont G. Hériard-Dubreuil se fait l’écho dans son rapport relayé par NTW et M. Rivasi, est donc bien un dispositif de médiation dont l’objectif est de développer la cogestion et l’autogestion du désastre nucléaire par des associations dites citoyennes. Cogérer, c’est ici faire le jeu de l’État, en maintenant dramatiquement les populations sur place, ce qui diminue d’autant, à court terme tout au moins, le coût d’un accident nucléaire.

D) L’institutionnalisation de l’angoisse et la réaffirmation du diktat des autorités

Les développeurs du logiciel Ethos d’aménagement de la survie en zones contaminées ne manquent pas d’en appeler au désormais classique discours anti-normes, notamment en page 49 du rapport :

« Le développement de nouvelles marges de manœuvre est cohérent avec le développement d’une culture pratique de la radioprotection par les acteurs locaux (…) Cela implique aussi de reconnaître la possibilité (et la légitimité) pour les acteurs locaux de mettre en place leurs propres objectifs de protection qui peuvent être plus draconiens que les normes existantes. Par exemple, une mère peut chercher à donner à ses enfants de la nourriture qui n’est pas contaminée, ou qui est contaminé à un niveau inférieur aux niveaux maximum de contamination admissible. »

In fine, en distillant une idéologie de la transparence, ce copier-coller de la démarche Ethos prétend s’adresser à la rationalité chez les individus, alors que, de fait, il s’adresse à leur irrationalité et la stimule à travers la décrédibilisation de l’approche scientifique et de ses résultats tangibles. La gestion par les normes n’est, selon Hériard-Dubreuil i>et alii pas fonctionnelle, ce qui aurait un sens si ça revenait à affirmer comme le font de nombreux scientifiques, ainsi que nous venons de le voir, qu’au-dessus de 0 mSv par an, la radioactivité est inacceptable56. Mais les éthossiens affirment que la norme doit être remplacée localement par des « valeurs de référence » sans statut réglementaire ou légal, et qui sont de simples recommandations destinées à faciliter l’action des individus. La notion de dose devenant ainsi obsolète, elle est remplacée par un univers d’indicateurs positifs d’information tel que le « budget annuel d’ingestion ». Vigilance, rationnement alimentaire, redéfinitions géographiques et autorestrictions deviennent les nouveaux réflexes, vertus et pratiques censés contribuer à l’i>empowerment des populations57. Or, cette prétendue opération d’empowerment à laquelle la doctrine de l’accommodation affirme contribuer, n’est rien d’autre qu’un depowerment, c’est-à-dire une dépossession du pouvoir qui permet de canaliser l’horreur de la contamination radioactive en la coulant dans des formes pseudo-rationnelles du type « tous ensemble nous vaincrons la radioactivité ». Il s’agit d’institutionnaliser l’angoisse elle-même. En offrant de mettre à l’abri de la peur et ainsi de se libérer de celle-ci, la cogestion ôte en effet toute force aux potentialités de mise à couvert que renferme la liberté d’avoir peur.

Tout ceci sans compter que, dans la situation concrète de Fukushima, cette mise en doute des normes n’est que pure rhétorique, puisque, au moment où se tiennent les « dialogues » et où l’on encourage les populations à pratiquer l’autogestion de leur contamination, les autorités japonaises relèvent le seuil d’inacceptabilité de 1 à 20 millisieverts par an. Ainsi, les habitants du département de Fukushima auront, avec cette nouvelle norme, 20 fois supérieure à la norme internationale fixée avant la catastrophe, peu de peine à « mettre en place leurs propres objectifs de protection qui peuvent être plus draconiens que les normes existantes ».

Quant aux « marges de manœuvre » évoquées en matière de protection dans une situation de contamination radioactive, elles ne sont donc rien d’autre que des espaces de liberté surveillée au service de l’accommodation à la radioactivité. Le délire interactionniste d’ingénieur en relations humaines, auquel nous convient Hériard-Dubreuil et ses partenaires, selon lesquels la société fonctionnerait tel un jeu de mécano dont les pièces ne demanderaient qu’à s’interpénétrer harmonieusement, là où deux millions de gens sont, à Fukushima, en train d’écoper sans fin le bateau qui coule, aboutit à une défense pour une démocratie sous contrôle. Ainsi, après avoir vanté les mérites des « initiatives citoyennes », on réaffirme le dictat des autorités et des experts, qui est en fait l’objectif final de cette mascarade pseudo-démocratique. Là où l’on intègre, les élites ne sont pas loin.

« Relier les gens locaux, lit-on p.53, à des sources indépendantes d’information ne remplace en aucun cas le rôle et le devoir des autorités publiques en matière de fourniture d’information exacte à la population, sur la situation post-accident. Cela contribue à ouvrir la voie à la reconstruction de la confiance sociale dès que les conditions sont rassemblées pour instaurer un dialogue sain entre les experts institutionnels et les experts non-institutionnels. »

Voici donc, une fois tirées toutes les « leçons de Fukushima et de Tchernobyl », à quel programme de cogestion d’un accident nucléaire en France (ou ailleurs en Europe) nous convie l’équipe de Hériard-Dubreuil, soutenue et relayée par Michèle Rivasi, Corinne Lepage et leur association Nuclear Transparency Watch. Un programme édifiant, auquel nombre de nucléaristes n’auront rien à redire. Jacques Repussard, Directeur Général de l’IRSN, nous en avait d’ailleurs déjà donné les grandes lignes en 2013, observant, et ce de manière finalement moins ambiguë :

« Ce que les Japonais sont en train d’expérimenter, c’est une coexistence raisonnée avec la radioactivité forte ici, faible là et résiduelle ou inexistante ailleurs, en minimisant au maximum les risques et donc en s’adaptant quotidiennement à eux. Ce qui suppose de communiquer clairement sur les données disponibles et de travailler avec les populations en faisant appel à leur intelligence et à leur sens de l’adaptation. Le pire serait de s’enfermer dans des objectifs intenables qui provoquent de la déception, du stress et de l’hostilité. »58

Voilà qui est clair : au jeu des différences, le lecteur aura beaucoup de peine à sortir vainqueur, tant le jargon néo-démocratiste de Nuclear Transparency Watchse confond avec celui de ses partenaires institutionnels.

CONCLUSION

Un documentaire présenté par Arte le 26 avril dernier, relatif aux désastres de Tchernobyl et de Fukushima, lançait une pernicieuse invitation à « vivre avec » la contamination radioactive, un défi que prétendent, en ces jours sombres, relever les missionnaires de l’accommodation à la vie qui ne vit pas. Quelques jours auparavant, Michèle Rivasi, qui a pu voir le film avant sa diffusion – avant-première qui semble avoir trié précautionneusement ses potentiels contradicteurs –, ne manquait pas de faire part de son indignation dans les pages d’un magazine : « A-t-il conscience, ce réalisateur, qu’il se rend complice du lobby nucléaire ?! (…) Les programmes de type Ethos visent à rendre acceptable le risque nucléaire. Pour les populations touchées, comme pour nous tous. C’est une stratégie hyperélaborée basée sur la résilience, et qui véhicule ce message: allez, tout cela n’est pas si grave, on s’adapte… »59 .

Au vu de l’alliance scabreuse et néanmoins volontaire qu’elle a nouée dans le cadre de l’association Nuclear Transparency Watch avec Gilles Hériard-Dubreuil et les partisans du « vivre avec » dont il est un des chefs de gang, on peine à considérer comme crédible l’indignation de Michèle Rivasi, prise ici en flagrant délit d’incohérence, voire de duplicité, et l’on se dit que sa dénonciation de l’adaptation a toutes les allures d’une circonstancielle adaptation par la dénonciation. On peine à partager la suspicion de « complicité avec le lobby nucléaire » qu’elle manifeste vis-à-vis d’un réalisateur dont elle fustige l’inconscience, elle qui se lie en pleine conscience et en toute complicité aux médiateurs du pire. On peine encore à considérer sa propre stratégie comme aussi « hyperélaborée » que celle qu’elle prête à ses partenaires de jeu. Entre celle qui, d’un côté, déclare qu’ « un accident nucléaire, c’est ingérable »60 et celle qui, par ailleurs, sous ses atours européanistes, fait la promotion, sur le site de NTW, du programme Ethos de réhabilitation des zones contaminées et de ses résurgences contemporaines dans le contexte de Fukushima ; entre celle qui, d’un côté, accompagnée de Corinne Lepage, se rend en avril 2013 en Ukraine61 pour annoncer une contribution de l’Europe de 4 millions d’euros à la mise en place d’un centre médical pour le suivi des victimes de la radioactivité, centre qui sera dirigé par Youri Bandajevsky, professeur de médecine qui a été l’un des premiers à dénoncer les ravages du césium 137 sur certains organes, notamment le cœur, avant d’être emprisonné puis soumis à l’exil, et celle qui, par ailleurs, crée au même moment l’association Nuclear Transparency Watchavec Gilles Hériard-Dubreuil qui a été, deux décennies auparavant, l’un des artisans de l’éviction du même professeur Youri Bandajevsky du terrain de Tchernobyl ; ntre celle qui, d’un côté, affirme « mon conseil le plus avisé est de sortir du nucléaire »62, et celle qui, par ailleurs, s’associe aux litanies des fondateurs et propagandistes de l’idéologie de l’accommodation au rayonnement ionisant, notamment – e lecteur nous pardonnera notre insistance – Gilles Hériard-Dubreuil (Mutadis, NERIS), Stéphane Baudé (Mutadis, NERIS), Thierry Schneider (CEPN, NERIS), Julien Dewoghélaëre (Mutadis, NERIS) et leurs relais internationaux, dont Margarethe Eikelmann, de l’autorité norvégienne de radioprotection, active participante aux « dialogues de la CIPR » organisés à Fukushima entre 2011 et 2016, avec le soutien notamment de l’association Ethos in Fukushima, de l’Université médicale de Fukushima, de l’IRSN, de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, et de la Fondation Sasakawa (alias Nippon Foundation, fondation japonaise – disons le encore une fois au risque de paraître insistants – d’extrême droite, et l’un des plus importants bailleurs de fonds privés de l’Organisation Mondiale de la Santé, entre l’une et l’autre de ces poses on ne peut que constater un écart inquiétant. On croit déceler dans cette posture à faces multiples l’ambigüité routinière des hommes politiques, le louvoiement habituel des députés, ministres, maires, et autres flagorneurs des instances de l’État, tellement est rande la force du mimétisme qui s’opère entre l’antinucléarisme cogestionnaire dont Michèle Rivasi et Corinne Lepage font manifestement partie, et le pronucléarisme du dialogue et de l’accommodation à la radioactivité qu’elles courtisent par ailleurs.

L’analyse de la collaboration active entre M. Rivasi, C. Lepage et G. Hériard-Dubreuil et des convergences stratégiques auxquelles elle donne lieu, a le mérite d’éclairer l’impasse dans laquelle se trouve la lutte antinucléaire.

Comment peut-on en effet prétendre protéger la population en l’aidant à s’accommoder aux sources de ses maux ? Comment peut-on s’associer à ceux qui fondent leur credo sur de telles prétentions tout en proclamant qu’elles sont dangereuses ? Il faut faire un choix. Si l’indicateur de performance des nucléaristes est, selon le principe ALARA, « aussi faible que raisonnablement possible », le nombre « optimal » de victimes d’un accident nucléaire, l’indicateur de réussite de ceux qui ambitionnent de protéger les populations ne devrait-il pas être le nombre de personnes qu’ils ont réussi à convaincre de fuir, et non le nombre d’entre elles contraintes de, ou encouragées à, suivre un protocole de contrôle et de mesure, afin de survivre dans la contamination ?

Lorsque le physicien Vassili Nesterenko, académicien et directeur de l’Institut de l’énergie atomique de l’académie des sciences du Belarus et liquidateur de la centrale de Tchernobyl, avait réclamé, après l’accident de Tchernobyl, l’évacuation immédiate des habitants dans un rayon de 100 kilomètres autour de la centrale au lieu des 30 kilomètres préconisés officiellement, il avait été limogé de son poste en juillet 1987, et taxé d’alarmiste et de semeur de panique. Son expérience met en relief toute la nécessité de « s’enfermer » dans des objectifs dits « intenables », de faire fuir le plus possible de gens placés dans une situation de contamination, et de provoquer la « déception », le « stress » et l’ « hostilité » tant redoutés par J. Repussard cité plus haut. Il faut trancher : soit la radioactivité est dangereuse, et l’on assure qu’il faut la fuir ; soit la radioactivité est inoffensive et, se baptisant géomètres morbides,on affirme que l’on peut « vivre avec ». Telle est, pour les opposants au nucléaire, la leçon à tirer des appels à la négation des effets sanitaires de l’exposition au rayonnement ionisant dont participent Nuclear Transparency Watch, M. Rivasi, C. Lepage et G. Hériard-Dubreuil.

Il faut mettre fin à la pérennisation d’une vie fausse et à toutes ses formes de médiation qui contribuent à l’infliger aux hommes : mettre fin à cette situation d’indécidabilité dans laquelle les autorités et les médiateurs du désastre plongent les populations, en la faisant passer pour fatale.

Il faut œuvrer à la sortie immédiate des populations placées involontairement en zone de contamination radioactive, plutôt que de clamer cette irrationalité totale selon laquelle il existerait, dans le monde physique, un entre-deux de la contamination où l’exposition au rayonnement serait simultanément dangereuse en théorie et inoffensive dans les faits. Or cette position, à ce point intenable et injustifiable qu’elle en est criminelle, on ne peut que la déduire de l’entre-deux politique dans lequel se placent l’association Nuclear Transparency Watch, Michèle Rivasi, Corinne Lepage et Gilles Hériard-Dubreuil. Toute légitimation de l’existence d’un tel entre-deux de la contamination ne peut que mener à l’extrémité de la violence du « vivre avec ».

La volonté des médiateurs de l’extrême, que ce soit celle des autorités nucléaristes ou celle de leurs mercenaires éthossiens, volonté relayée par la compassion de certains antinucléaires pour des populations incarcérées dans la contamination, consiste à rendre chacun responsable d’une souffrance dont il n’est pas à l’origine. Il s’agit de contribuer à travailler, comme le font parfaitement NTW, Michèle Rivasi, Corinne Lepage et Gilles Hériard-Dubreuil, à l’intériorisation de la violence et à la transformation de l’horreur en espoir d’une récompense qui ne viendra jamais.

L’engouement qu’a connu en 2014, en France, la venue de Naoto Matsumura, « fermier » de son état, vivant à Fukushima dans l’ex-zone interdite, avec ses bêtes, affublé par son fan club inconséquent de l’héroïque vertu de « dernier homme de Fukushima », relève du même procédé d’intoxication par le souci du bien. Nous avions écrit à ce sujet en février 201463, et soulevé une certaine « indignation » humanitaro-verdoyante, car il fallait, là comme toujours, pleurer, compatir, et se soumettre en prétendant lutter. Outre le fait que l’épouse du Premier ministre Abe Shinzô avait rendu visite en 2012 à Naoto Matsumura, signant sur ses murs, en guise d’autographe, un « Amour ! » à faire braire toutes les ménagères, on se souvient de l’accueil enthousiaste que Michèle Rivasi avait elle aussi réservé en mars 2014, au Parlement européen de Strasbourg64, à celui que ses tourneurs présentaient comme l’incarnation d’ « une troisième voie située entre la fuite et le confinement, celle qui consiste à rester malgré les radiations »65, prétendant que l’on puisse « se battre à mains nues » contre la radioactivité en mobilisant « la spiritualité »66. La projection, le 12 mars 2016, à la Maison de la Culture du Japon à Paris, antenne du pronucléarisme nippon en France67, d’un film documentaire intitulé « Alone in Fukushima », à la gloire de « l’étrange paradis peuplé de beaux animaux victimes des radiations » dans lequel vit Naoto Matsumura, considéré comme faisant partie « ds gens qui ont la force et la résilience de se renforcer dans l’adversité, qui ont la faculté de s’adapter, qui deviennent des personnes différentes, et grandissent plus forts dans ces tragédies qui leur ouvrent d’autres voies et de nouveaux horizons »68 cette projection donc n’a rien fait de plus qu’alimenter les raisons de nos critiques, notamment, celle portant sur la réalité arithmétique incontestablement morbide qui veut que l’on ne peut pas parler de « dernier homme de Fukushima » ni du fait d’être « seul à Fukushima », alors même que 92% des deux millions d’habitants du département n’ont jamais déplacé d’un centimètre leur « derrière » suite au désastre nucléaire, en conformité avec les attentes des autorités qui souhaitent apporter autant de justifications que possible au bien-fondé du redémarrage des centrales : plus il y aura de « derrières » à chauffer, à éclairer, à alimenter, à baigner et à faire travailler, plus on redémarrera, en ayant de surcroît l’assurance qu’un désastre nucléaire est, au final, beaucoup moins coûteux que certains le prétendent.

n voit ainsi comment de compatissants citoyennistes finissent par mettre, bon gré mal gré, leurs pas dans ceux des défenseurs du « vivre avec » la contamination radioactive, tout en « pleurant sur », comme pour rendre, larmes aidant, la couleuvre plus facile à avaler. Ils contribuent, ce faisant, à promouvoir les dites « initiatives citoyennes » que l’on a vu fleurir puis essaimer tels des pissenlits à Fukushima depuis le début de la catastrophe, et dont Ethos in Fukushima et sa récupération par la CIPR donnent à voir un échantillon, initiatives qui ne sont souvent que l’expression impuissante d’une cogestion des dégâts dont le ressort est la gestion de la peur, plutôt que de partir du constat rationnel selon lequel la radioactivité est une menace de mort. Les cogestionnaires incitent à jouer à la roulette russe : ils admettent que s’exposer au rayonnement peut « éventuellement » être dangereux, et agissent comme si les gens avaient une chance d’en réchapper en posant le canon du revolver contre leur tempe.

Sommées de gratter la terre en croisant les doigts, les populations finissent par être persuadées qu’elles ont plus à perdre que leur vie et plus à redouter que leur mort. Les missionnaires de la soumission prétendent que l’on peut « gérer » sa peur, ôtant ainsi toute possibilité de remise en question de la déraison nucléaire dont chacun est censé au contraire tirer parti, plutôt que de se hasarder à en rechercher les responsables.

Il s’agit donc, au nom de la responsabilisation et de la prise en main autonome de son propre destin, de répéter sans cesse l’exhortation à se critiquer soi-même, et non les conditions données de la situation de contamination. C’est là l’objectif des rédempteurs du « vivre avec » la contamination, qui n’auront jamais à en payer le prix, eux qui ont choisi d’emplir les hôpitaux de malades, plutôt que de rendre inhabitées des terres inhabitables. Eux qui, prétendant intégrer, désintègrent.

L’identification à l’agresseur, ou à l’agression, est un procédé psychologique classique utilisé par les enfants pour faire face à une peur qu’ils ressentent. Pratiquée à l’âge adulte, elle aboutit à un résultat totalement régressif : l’intériorisation de la culpabilité. En amenant chacun à cogérer les dégâts du désastre nucléaire de Fukushima, on amène chacun à en intérioriser la culpabilité. Dans ces conditions, et perdant son sens, la lutte antinucléaire est perdue d’avance, suivant ce principe évident : laisser mourir, c’est tuer ; cogérer, c’est co-détruire.

1er juin 2016

Nadine et Thierry Ribault

Ecrivain et chercheur au CNRS

co-auteurs de« Les sanctuaires de l’abîme – Chronique du désastre de Fukushima »

Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, Paris, 2012.

Article paru sur le site de Sciences Critiques, 3 août 2016.

https://drive.google.com/file/d/0ByrSSqd2fXGOa3ZER2pRcGptZmM/view

1Commission de Recherche et d’Information Indépendantes sur la Radioactivité.

2 On peut également inscrire au tableau de chasse de Gilles Hériard-Dubreuil et de son cabinet de conseil Mutadis, le secrétariat du projet COWAM (Community Waste Management) mené de 2000 à 2003 sur le thème de l' »acceptabilité » des déchets nucléaires : « une action concertée à l’échelle européenne nucléaires soutenue par la Commission Européenne (DG Recherche) dont l’objectif est de développer des recommandations pratiques en vue d’améliorer la qualité des processus de décision en matière d’implantation et d’exploitation d’installations de gestion de déchets nucléaires. »

3 Le programme Ethos (1996-2001) vise à développer un engagement des populations des zones contaminées dans la « réhabilitation de leur territoire ». Le programme SAGE(2002-2005), coordonné par le CEPN, entend « contribuer au développement de stratégies et de recommandations permettant de mettre en place et de disséminer une culture pragmatique de protection radiologique en Europe de l’Ouest en cas de catastrophe nucléaire aux conséquences durables ». e programme international CORE (2003-2008) (Coopération pour la réhabilitation des conditions de vie dans les territoires contaminés du Bélarus), est ainsi défini par l’IRSN : « La stratégie d’ensemble du programme CORE s’inscrit dans la perspective du développement durable et se propose d’accompagner des initiatives locales soutenues et soutenables. L’approche CORE s’inscrit dans la perspective ouverte par le projet ETHOS. Cette démarche pluridisciplinaire et novatrice visait à créer les conditions d’une prise en charge par les populations locales de leur situation radiologique. Le programme repose sur un partenariat local, national et international. L’IRSN participe plus spécialement aux volets CORE Santé et CORE Éducation-Mémoire. »

6 Pour une analyse et un historique précis de cette opération de déresponsabilisation des autorités et de responsabilisation des populations dans la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, on se reportera utilement à l’ouvrage de Wladimir Tchertkoff, i>Le crime de Tchernobyl, le goulag nucléaire, Actes-Sud, 2006. On se réfèrera également utilement à l’ouvrage de Kolin Kobayashi, Le crime du lobby nucléaire international, de Tchernobyl à Fukushima, paru aux Éditions Ibun-sha, à Tokyo en 2013, qui retrace la continuité historique du radionégationnisme institutionnel, de catastrophe en catastrophe.

7 Trait d’union, n°22, revue de la Criirad, 1er semestre 2002.

10 Propos de Jacques Lochard recueillis sur le blog de « Ethos in Fukushima », décembre 2011.

11 NERIS se présente comme une « Plateforme européenne sur la préparation d’une réponse et d’un rétablissement face à une urgence nucléaire et radiologique » : « La mission de la plateforme NERIS est d’établir un forum favorable au dialogue et au développement méthodologique entre les associations et organisations européennes prenant part au processus de décision et d’action de protection en cas d’urgences nucléaires et radiologiques et de rétablissement en Europe. » L’adresse postale de NERIS nous dispense de tout commentaire supplémentaire : NERIS – ℅ CEPN
 28 rue de la Redoute
 92260 Fontenay-aux-Roses
France.

15 http://www.nuclear-transparency-watch.eu/fr/activites/preparation-et-reponse-aux-accidents-nucleaires. Les membres du groupe de travail sont : Brigitte Artmann, David Boilley, Dominique Boutin, Jean Claude Delalonde, Michel Demet, Eva Deront, Eloi Glorieux, Marcin Harembski, Jan Haverkamp, Gilles Heriard Dubreuil, Philip Kearney, Andrej Klemenc, Yves Lheureux, Zoriana Mischuk, Jerzy Nizyporuk, Michèle Rivasi, Boris Sandov, Alabena Semionova, Roger Spautz, Johan Swahn, Nadja Železnik-chairperson.

16 Nadine et Thierry Ribault, « Les sanctuaires de l’abîme – Chronique du désastre de Fukushima », Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, Paris, 2012, p. 32.

19 Association pour le Contrôle de la Radioactivité dans l’Ouest.

26 « Public participation in the context of nuclear energy Setting the landscape for future research » Gilles Heriard-Dubreuil, ANCCLI, France, Post-FISA Workshop Nuclear fission energy as a part of a sustainable energy system, Thursday, 17 October 2013, Vilnius Lithuania.

http://cordis.europa.eu/fp7/euratom-fission/docs/09-heriard-dubreuil_en.pdf

27 Rapport de l’ASN sur l’état de la sûreté nucléaire et de la radioprotection en France en 2015 (avril 2016), p. 196. http://www.asn.fr/Informer/Publications/Rapports-de-l-ASN/La-surete-nucleaire-et-la-radioprotection-en-France-en-2015

28 « Témoignage de Gilles Hériard Dubreuil, Directeur de Mutadis » : http://post-accidentel.asn.fr/Accident-de-Tchernobyl/Methodologie/Temoignage-de-Gilles-Heriard-Dubreuil

30 Rapport de l’ASN sur l’état de la sûreté nucléaire et de la radioprotection en France en 2015 (avril 2016), p. 184.

37 Zeleznik Nadja et alii, Is Knowledge Important? Empirical Research on Nuclear Risk Communication in Two Countries. Health Physics: June 2012 – Volume 102 – Issue 6 – p 614–625.

38 Book of abstracts, International conference: RICOMET 2015, Risk perception, communication and ethics of exposures to ionising radiation, June 15-17, 2015, Brdo Congress Center, Slovenia.

39 Les auteurs de ce rapport sont : Margarethe Eikelmann (Autorité norvégienne de radioprotection) ; Gilles Hériard Dubreuil (Mutadis, NERIS) ; Stéphane Baudé (Mutadis, NERIS) ; David Boilley (ACRO) ; Hiroshi Suzuki (Université Fukushima) ; Takehiko Murayama (Tokyo Institute of Technology) ; Thierry Schneider (CEPN, NERIS) ; Julien Dewoghélaëre (Mutadis, NERIS) ; Yves Marignac (WISE Paris) ; Julie Hazemann (EnerWebWatch) ; Kenji Nanba (Université de Fukushima) ; Hideyuki Mori (Institut des stratégies environnementales mondiales).

41 La séance en question figure ici : https://www.youtube.com/watch?v=9dQ0v8AQRnI. Il nous est difficile d’interpréter cette si soudaine mise au placard : correspond-elle à une difficulté de la part de Mmes Rivasi et Lepage à assumer leurs inquiétantes collaborations, ou est-ce un début de désaveu à l’encontre de Gilles Hériard-Dubreuil ? L’avenir nous le dira. En attendant, nous devrons nous contenter de ce nettoyage de vitrine.

42 Rapport de l’ASN sur l’état de la sûreté nucléaire et de la radioprotection en France en 2015 (avril 2016), p. 195.

43 Nous empruntons la notion d’ « administration du désastre », à René Riesel et Jaime Semprun, co-auteurs de Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, aux Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2008.

45 Voir l’entretien avec le physicien des réacteurs nucléaires Hiroaki Koide, que nous avons publié en juin 2013 en collaboration avec C. Asanuma-Brice, dans lequel il recommande : « L’unique solution est la fuite ». http://rue89.nouvelobs.com/2013/07/03/crime-detat-a-fukushima-lunique-solution-est-fuite-243864 ; voir également notre entretien publié galement avec C. Asanuma-Brice en mai 2013, avec Masumi Kowata, habitante évacuée de Okuma, village situé à 5 km de la centrale de Fukushima Daiichi. Mme Kowata est élue au conseil municipal de sa commune et réclame, à l’encontre de l’idéologie du « besoin du retour au pays natal », le non-retour des populations afin de convertir les terrains contaminées en zones de stockage des déchets radioactifs générés par l’accident de la centrale.http://rue89.nouvelobs.com/rue89-planete/2013/05/22/fukushima-vie-desormais-cest-creuser-tombe-242483

46 Voir notre contribution « Fukushima : Cogérer l’agonie », parue le 15 mars 2015 : http://www.pauljorion.com/blog/2015/03/13/fukushima-cogerer-lagonie-par-nadine-et-thierry-ribault/

49 Entretien réalisé par C. Asanuma-Brice, A. Saulière et T. Ribault, Minamisoma le 2 novembre 2012.

50 La Nippon Foundationa été créée par Ryôichi Sasakawa, accusé de crime de guerre de rang A, jamais condamné puis libéré en 1948, se définissant comme « le fasciste le plus riche du monde », fondateur avec le Révérend Moon et Tchang Kaï-Chek, de la Ligue anticommuniste mondiale (WLAC). Ses liens avec les yakuza sont notoires. Pour une analyse du rôle de la Nippon Foundation dans le radionégationnisme voir : Nadine et Thierry Ribault, « Les sanctuaires de l’abîme – Chronique du désastre de Fukushima », Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, Paris, 2012, pp. 132-136.

51 Nippon Foundation International Expert Symposium : « Radiation and Health Risks », September 11-12, 2011, Fukushima.

52 World Cancer Report, 2014. OMS, 3 février 2014.

53 Pour un approfondissement critique de la mobilisation du concept de « résilience » dans le contexte du désastre nucléaire de Fukushima, voir Cécile Asanuma-Brice, 2015, e la vulnérabilité à la résilience, réflexions sur la protection en cas de désastre extrême – Le cas de la gestion des conséquences de l’explosion d’une centrale nucléaire à Fukushima, Raison Publique, novembre ; Voir également Thierry Ribault, 2016 (à paraître), « De l’inanité de la résilience en théorie et en pratique : le cas du désastre nucléaire de Fukushima », contribution au colloque « Catastrophes, vulnérabilités et résiliences dans les pays en développement », XXXIIèmesJournées du développement ATM 2016, Université de Lille, 1er– 3 juin 2016.

54 Jean-Jacques Delfour, La condition nucléaire. Réflexions sur la situation atomique de l’humanité, L’Échappée, 2014. Voir notamment les pages 41-43.

55 J. Lochard, FMU-IAEA International Academic Conference, « Radiation, Health, and Society , November 21-24, 2013, Fukushima.

56 Voir la liste non exhaustive des travaux allant dans ce sens dans la partie 3. de la présente contribution.

57 Voir Sezin Topçu, 2013. « Chernobyl Empowerment? Exporting Participatory Governance to Contaminated Territories » in S. Boudia, N. Jas (dir.), Toxicants, Health and Regulation since 1945, Pickering & Chatto Publishers, Studies for the Society for the Social History of Medicine Series (6).

59 Télérama du 20 avril 2016, p. 69.

60Entretien paru dans Franckushima, coord. Géraud Bournet, L’Utopiquant Edition, Paris, 2016, p. 237.

62 Entretien paru dans Franckushima coord. Géraud Bournet, L’Utopiquant Edition, Paris, 2016, p. 237.

66 Tombé en extase devant une nouvelle icône, Antonio Pagnotta, journaliste manifestement troublé, expliquait en effet alors : « Quand le désastre nucléaire arrivera, il faudra se battre à mains nues. Il faudra faire appel à ce qu’on connaît de mémoire archaïque, c’est-à-dire la spiritualité ».

http://www.dailymotion.com/video/xy3yv2_antonio-pagnotta-matsumura-le-dernier-homme-de-fukushima_news

67 Ceux qui en doutent encore pourront s’en convaincre en visitant, à partir du 21 juin, à la Maison de Culture du Japon à Paris, l’exposition de photographies de Jun Takai photographe japonais, sur la vie de Suetsugi, une petite commune d’Iwaki, à Fukushima. Cette exposition est soutenue par l’IRSN, partenaire des « Dialogues de la CIPR » à Fukushima aux côtés du CEPN, de l’ASN et de la fondation Sasakawa (alias Nippon Foundation). La bourgade de Suetsugi a été contaminée et devrait, selon Kolin Kobayashi, être placée sous contrôle au titre de zone administrée sous la loi n°167 relative à la radioprotection sur le rayonnement ionisant à l’usage civil de 1957, et sous la loi relative à la sécurité sanitaire n°57 de 1972. L’exposition proposée à Paris par la MCJP s’inscrit clairement dans une campagne de négation des effets sanitaires de l’exposition au rayonnement ionisant et d’accommodation à la vie en zones contaminées. La majeure partie des photos montre des scènes de fêtes traditionnelles locales, mise en scène folklorisante faisant office de support culturel à la doctrine du « vivre avec », ainsi que des séminaires de l’association « Ethos in Fukushima », mise au service, à partir de décembre 2011, des autorités nucléaristes.

68 Propos de la réalisatrice de « Alone in Fukushima » sur le site de la Maison de la culture du Japon à Paris : http://eastasia.fr/2016/04/16/entretien-avec-nakamura-mayu-pour-son-documentaire-alone-in-fukushima-mcjp/