Archives d’un auteur

Lettres d’un syndicaliste sous l’uniforme (1915-1918)

novembre 4, 2018

Pierre Monatte, Lettres d’un syndicaliste sous l’uniforme 1915-1918, Smolny (Collectif d’édition des introuvables du mouvement ouvrier), 2018. http://www.collectif-smolny.org/

Un siècle ! Il aura fallu attendre un siècle pour qu’un petit éditeur militant de province publie une partie de la correspondance de Pierre Monatte pendant son passage dans les tranchées de la Grande Boucherie. On ne présente pas ici Monatte, le fondateur de notre revue, ni son opposition persistante à la guerre et à l’Union sacrée quand la majorité du mouvement ouvrier retourne sa veste en 1914. Certes, de cette période, on connaissait les lettres reçues par Monatte (Syndicalisme révolution et communisme : les archives de Pierre Monatte, Maspero 1968) et une série d’articles envoyés à L’École émancipée (Réflexions sur l’avenir syndical, publié en 1921, réédité dans La Lutte syndicale, Maspero 1976), mais pas les lettres de Monatte lui-même. Celles, publiées ici et annotées par notre ami Julien Chuzeville, sont principalement adressées à sa femme, à Marcel Martinet et à Fritz Brupbacher. Julien Chuzeville explique qu’ « une grande partie des lettres écrites par Monatte depuis la caserne ou les tranchées ont été détruites ou perdues – ses lettres à Rosmer, notamment, ont été brûlées par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale ».
Alors que Léon Jouhaux est nommé « commissaire de la Nation », Pierre Monatte, âgé de 34 ans, passe en conseil de révision et est donc envoyé au front en 1915. Il s’inquiète de ne plus être bon à rien pour la cause s’il doit tuer des gens, est affectueux avec sa femme, demande constamment des journaux, reçoit des colis alimentaires, poursuit prudemment une correspondance politique car l’effondrement général du mouvement ouvrier nécessite l’effort de reconstruction par tous ceux qui n’ont pas lâché (d’où l’importance des notes pour déchiffrer certains passages), semble bien intégré aux autres soldats, etc. La guerre prend ici une tonalité calme et intime, c’est sur son temps de pause qu’on fait sa correspondance : «  je ne peux aller me coucher ; mon tour de garde vient dans une heure et demie ; les manilleurs ont quitté la table. C’est le bon moment pour répondre à ta lettre arrivée cet après-midi. »

Une inquiétude concrète saisit Monatte au départ : « Je ferai tout le possible pour être de ceux qui resteront et je ne renonce pas à l’espoir d’en être. Mais si les circonstances me contraignent à prendre un autre chemin, il y a des choses que, pour moi-même, je ne puis accepter de faire. Si je les faisais, je n’aurais plus demain la force intérieure de reprendre la vie d’hier et de m’adresser à autrui. Vous avez, tous, pensé surtout à l’intérêt de la propagande, examiné la situation sous cet angle. J’y pense aussi, mais autrement et en partant d’un point différent. Si je revenais jamais avec des mains salies, je ne pourrais plus rien faire, rien du tout. En moi, le moteur serait cassé et je vaudrais moins qu’un mort de plus. » Il réussit à éviter de tuer en se portant volontaire comme signaleur-télégraphiste.

Des moments de découragement ne peuvent pas être évités dans une telle épreuve. Dans une lettre à Martinet, Monatte écrit : «  Il nous voit trop beaux et trop braves ; nous ne sommes guère que des hommes de bonne volonté, moins lâches que le restant des syndicalistes et des socialistes. Mais faisons-nous bien tout ce que nous pouvons ? Tu as été envahi ces temps derniers par une vague de découragement et c’est pour cela que tu ne m’as pas écrit. C’est curieux, je viens de passer par le même état d’esprit. J’étais rentré de Paris trop joyeux de ces paquets de lettres que j’avais parcourues. Je voyais tout ce monde d’isolés grouiller, se réunir et cogner dans le boulot tous ensemble, chacun dans son coin et entamer la grande opinion publique. Mon imagination m’avait joué un mauvais tour. Quand je m’en suis rendu compte et que j’ai revu le pas de tortue presque fatal de notre mouvement, entravé de tant de manières, j’ai eu le cafard. »

Même s’il se plaint qu’on ne lui écrive pas assez, Monatte semble très bien informé sur le front. Par exemple, il écrit en juillet 1915 à Marcel Martinet : « T’ai-je dit que les syndicats d’instituteurs allaient sortir un manifeste en faveur de la paix ? »

Le livre, au format de poche, ne coûte que 10 euros. Autant dire que c’est un achat absolument indispensable pour toute bibliothèque militante. Mais c’est surtout une occasion précieuse de retrouver la voix d’une génération héroïque, non ici dans ses déclarations, ses tracts et autres productions militantes, mais dans l’intimité sobre et émouvante d’une correspondance qui garde le cap en plein enfer.

S. J.

(Note de lecture à paraître dans La R.P. N°803)

Monatte uniforme couv

Publicités

Sauver l’EDMP (impasse Crozatier)

octobre 22, 2018

Nous avons tenu deux A.G. des Amis de La R.P. dans ce local (en 2016 et 2017) et soutenons bien évidemment cet appel:

Jusqu'au 30 novembre pour sauver l'EDMP impasse crozatier

cliquer sur l’image pour ouvrir le pdf

N° 802 (septembre 2018)

septembre 6, 2018

Au sommaire de La R.P. de septembre :

◊ Quand les ponts s’effondrent (S. Julien)
◊ Oleg Sentsov (V. Présumey)
De la précarité en milieu universitaire (N. Sidi Moussa)
◊ D’une printanière « insurgence » (F. Gomez)
◊ La prospective historique fondée (J. Demorgon)
◊ Les Universités populaires aujourd’hui : l’exemple de Marseille (entretien avec Annick Stevens)
◊ Communiquons et performons ! (J.-L. Debry)
◊ Notes de lecture : Les Utopiques N°8 | Voiles | Les Jeannette | Pistes zapatistes | Le modèle américain d’Hitler…
◊ Féminisme et mouvement ouvrier ou la revanche des femmes (L. Sarlin)
◊ Lettre d’Amérique : l’enjeu des prochaines élections (D. Ball)

RP 802 une

N° 801 (juin 2018)

juin 10, 2018

(En raison d’une erreur de l’imprimeur, les abonné-e-s ne recevront pas ce numéro tout de suite.)

Le nouveau numéro contient 40 pages.
→ Actualité des vieux principes (éditorial)
→ Compte-rendu de l’A.G. des Amis de La R.P. (S.J.)
→ La grève des cheminots et cheminotes en France (M. Borie, Ch. Mahieux, F. Michel, J. Troccaz)
→ Les enjeux de la formation professionnelle (J.-L. Debry)
→ Au-delà du 19 mars 1962 : Socialisme, islam et féminisme dans l’Algérie nouvelle (N. Sidi Moussa)
→ Bonnes pages : Perspectives espagnoles (Dédicaces – Un exil libertaire espagnol 1939-1975) | Des syndicats au service de l’État (Lénine face aux moujiks)
→ Tzvetan Todorov 1939-2017 : Le chiasme caché d’une grande oeuvre (J. Demorgon)
→ À propos de Gustav Landauer (L. Sarlin, M. Buber, J . Ardillo)
→ Livres : Lumière sur mairies brunes, tome 2 (L.S.)
→ L’ombre de Moscou : le grand retour (J.-K. Paulhan)
→ 68, vu de… la Marine nationale (D. Guerrier)
→ Entretien : Quelques questions à Patrick Marcolini, animateur de la collection Versus
→ Réédition : Alfred Rosmer et le mouvement ouvrier pendant la guerre (M. Martinet)
→ Lettre d’Amérique : Où il sera question d’impôts, d’immigration et de sport (D. Ball)
→ Morceaux choisis…

L’abonnement est toujours de 23 € (précisez si vous êtes un-e nouvel-le abonné-e). Les abonné-e-s sont prié-e-s de nous faire connaître leur éventuel changement d’adresse pour éviter les retours d’enveloppes.

Les librairies militantes intéressées par un dépôt de la revue nous le disent en envoyant un mail à redactionrp@gmail.com.

une RP 801_def

Morceau choisi : Gustav Landauer

avril 5, 2018

La lutte économique reste une nécessité pour les travailleurs, tant que nous sommes plongés dans le capitalisme. Mais elle ne nous permet pas d’en sortir. Elle nous y retient toujours plus fermement.

Qu’est-ce qui nous conduira au socialisme ? La grève générale !

Mais il s’agit d’une grève générale d’une tout autre nature que celle qu’on trouve généralement dans la bouche des agitateurs et dans le cœur des masses facilement exaltées – ces masses qui, après avoir la veille applaudi à tout rompre, s’en vont péniblement à l’usine le matin suivant.La grève générale telle qu’on la prêche aujourd’hui consiste à attendre les bras croisés pour savoir qui va être le plus fort et va tenir le plus longtemps : les travailleurs ou les capitalistes.Nous ne craignons pas de dire qu’il arrive de plus en plus souvent que, grâce à leurs organisations, les capitalistes réussissent à tenir bon contre les travailleurs. C’est le cas dans les petites grèves, ça l’est encore plus dans les grandes grèves, et il n’en serait pas autrement pour une grève générale passive. Que chacun y songe sérieusement en ouvrant les yeux ! Il est vrai qu’il est pénible d’ouvrir grands les yeux et de regarder la vérité en face, quand on s’est habitué à la faible lueur du crépuscule. Mais c’est bigrement nécessaire !

Travailleurs, laissez-nous vous parler de la grève générale active !

Nous ne parlons pas ici de l’acte révolutionnaire décisif et final qui est censé avoir lieu juste après ou pendant la grève générale et qui, pour beaucoup, en serait la conséquence nécessaire. Nous ne commençons pas par la fin, mais par le commencement. Si rien n’a été encore fait pour le socialisme, s’il n’y en a encore aucune trace aujourd’hui, pour quelle raison voulez-vous vous battre et vous faire tuer ? Pour la domination de quelques chefs qui vous diront le moment venu ce qu’ils veulent, ce qu’ils font, ce qu’il faut faire pour réorganiser le travail et la distribution des biens dont vous avez besoin ?

L’action décisive du peuple travailleur réside dans le travail !

Dans la grève générale active, les travailleurs en viennent à affamer les capitalistes parce qu’ils ne travaillent plus pour les capitalistes, mais pour leurs propres besoins.

Ho hé ! les capitalistes, vous avez de l’argent ? Vous avez des titres de papier ? Vous avez des machines qui sont en train de rouiller ? Eh bien, mangez-les, échangez-les entre vous, vendez-les vous les uns aux autres, faites ce que vous voulez ! Ou bien, mettez-vous au travail ! Travaillez comme nous ! Car vous n’aurez plus notre travail. Nous en avons besoin pour nous-mêmes. Nous retirons notre travail de votre économie absurde et délirante pour le mettre au service des organisations et des communes du socialisme.Voilà ce qui arrivera un jour. Le commencement du socialisme, ce ne peut être que cela et rien d’autre.

Gustav Landauer, « Que veut la Ligue socialiste ? » (1908), in Collectif, Gustav Landauer un anarchiste de l’envers, éditions de l’éclat/À contretemps, 2018.

119642747_o

Une image d’actualité

Trentenaire Daniel Guérin le 7 avril

avril 2, 2018

RDV le samedi 7 avril en mémoire d’une des plus grandes signatures dans la R.P., celle de Daniel Guérin pour les 30 ans de sa mort, au café « Le Lieu-Dit », 6 rue Sorbier, Paris 20e.

En savoir plus:

trentenaire_danielguerin_flyer8

Plate-forme d’appel à l’unification des syndicalistes

mars 9, 2018

(extrait de La RP N°799, décembre 2017)

cliquer sur l’image pour ouvrir le pdf

Avec nos amis kurdes

février 28, 2018

Éditorial du N°800 (mars 2018) actuellement chez l’imprimeur. Ce numéro fait 40 pages.

L’armée du dictateur Erdoğan a envahi la zone au Nord de la Syrie tenue par les milices kurdes et leurs alliés arabes (les Forces démocratiques syriennes), ceux-là mêmes qui ont combattu, et battu, Daesh, ceux-là mêmes qui sont un îlot de promotion de l’égalité des sexes dans une région devenue un océan de réaction. Quelques semaines avant d’être assassiné avec la quasi-totalité de la rédaction de Charlie-hebdo, lors du siège de Kobanê, Charb écrivait : « Les Kurdes assiégés en Syrie ne sont pas des Kurdes, ils sont l’humanité qui résiste aux ténèbres ». C’est toujours vrai aujourd’hui. Pourtant, certains se refusent à les soutenir, pour deux raisons principales :

– 1. Il n’y a pas de véritable Révolution sociale au Rojava. Mais on ne leur en demande pas tant. Le Rojava est incontestablement la force la plus « à gauche » en Syrie et au-delà. Si le regard politique sur ce Rojava ne doit pas être acritique, le soutien à ses forces combattantes face à l’invasion turque, devrait être sans hésitation. Ses milices, notamment les YPG [1], sont le bras armé des gens d’en-bas et de là-bas contre tous les fascismes qui piétinent les femmes, la classe ouvrière et la dignité humaine. L’égalité hommes-femmes promue par les Kurdes est déterminante dans leur environnement. Simon Rubak écrivait dans La R.P. en 1980 : « des mouvements féministes constituent pour cette partie du monde le premier et essentiel moteur de l’émancipation des prolétaires » [2].

– 2. Ils sont aidés par les Américains. L’anti-impérialisme atavique obsessionnellement anti-américain, hérité de la guerre froide, continue donc de déformer les regards sur les réalités d’aujourd’hui. Les Kurdes ne sont pas des pions, ce sont des gens qui se sont mobilisés et se battent.

Le front d’Afrin est un front de lutte contre la réaction. En Turquie, en Syrie, en Irak, en Iran, la gauche sociale, laïque et féministe du Moyen-Orient est en première ligne, confrontée à des forces réactionnaires violentes et puissantes. Soyons à ses côtés.

Stéphane JULIEN

Une_RP 800

[1] Unités de protection du peuple.
[2] « L’exploitation des femmes au Proche-Orient », La RP N°656 (1980).

Hommage à Pierre Monatte

janvier 28, 2018

Notre camarade Vincent Présumey a représenté La R.P. à un hommage organisé le 11 novembre à Monlet (Haute-Loire):

Chers amis, chers camarades,

J’interviens aujourd’hui au nom de la revue fondée en 1925 par Pierre Monatte, avec Alfred Rosmer, Maurice Chambelland, Robert Louzon, Ferdinand Charbit, Maurice Godonnèche, Victor Delagarde, La Révolution prolétarienne.

Car cette revue existe aujourd’hui ! Pierre Monatte écrivait dans son premier numéro, avec ce style clair et modeste qui le caractérise :

« Pour les uns, nous sommes trop syndicalistes. Pour d’autres, nous sommes trop communistes. Ceux qui n’ont besoin que d’un catéchisme, quel qu’il soit, ne trouveront probablement pas leur compte ici. Mais tous ceux qui font un effort pour s’informer honnêtement, pour se former une opinion en connaissance de cause, ne perdront pas leur temps en nous lisant. »

De 1925 à 1929 la revue fut sous-titrée « Revue syndicaliste communiste », puis ce fut «Revue syndicaliste révolutionnaire». Elle reprenait très directement ce qu’avaient été l’esprit et la méthode de La Vie ouvrière, revue précédemment fondée par Pierre Monatte aussi, en 1908, dans le but d’informer, au sens non seulement de donner des informations, mais d’aider à prendre sa forme, le syndicalisme et la vieille CGT.

Elle préconisait donc, ce qui a suscité beaucoup d’intérêt, ces études auxquelles tenait Pierre Monatte, pour, comme le disait Fernand Pelloutier, apporter aux exploités la science de leur malheur. Il y avait donc deux sortes d’études : des articles monographiques sur des branches, et des articles monographiques sur des localités et des grèves locales. On aura reconnu les fédérations et les unions locales, ces deux piliers du syndicalisme confédéré. Pour Pierre Monatte, le modèle de la monographie de branche avait été apporté, avant 1914, par le travail d’Alphonse Merrheim sur la métallurgie, et le modèle de la monographie locale, par le travail d’Elie Reynier sur le syndicalisme en Ardèche. Cette méthode d’investigation militante est devenue une méthode de travail historique et, par Pierre Monatte, elle a fondé la grande œuvre de celui que l’on peut appeler, sans que ce terme ne comporte aucun aspect « suiviste », mais une pleine dimension intellectuelle et militante, son élève, je veux parler de Jean Maitron.

La RP n’a pu paraître durant les années de la Seconde Guerre mondiale, mais, dans la mesure du possible, son « noyau » se retrouvait régulièrement. Elle reprend sa parution en 1947. De la scission syndicale de 1948 à la fin des années 1960 on peut dire qu’elle fut encore une sorte de vigie du syndicalisme et la mine inspiratrice de bien des militants, notamment, durant cette période, des courants de gauche de la CGT-Force Ouvrière.

Vint ensuite le temps des vaches maigres. La prétention à diriger des courants n’était pas le caractère premier, ni de Pierre Monatte, ni des animateurs de la revue, qu’il ne faut pas appeler des rédacteurs en chef, mais, ainsi qu’il le disait, des « cuisiniers ». La RP fut sous-titrée « Revue syndicaliste », puis, simplement, « Revue fondée par Pierre Monatte en 1925 ». La continuité fut assurée par Raymond Guilloré de 1970 à 1980, puis, après un flottement où la revue faillit disparaître, par Jean Moreau pendant une longue période, de 1983 à 2016. Il nous faut ici rendre un hommage à Jean Moreau, militant humaniste et pédagogue qui avait connu notamment, du vieux noyau de RP, l’instituteur Roger Hagnauer, Jean Moreau dont la volonté a perpétué La RP durant ces années.

À partir de 2015-2016 une équipe plus jeune s’est reconstituée, autour de notre camarade Stéphane Julien, instituteur, qui assume cet office de cuisinier, pour la revue et pour son site Internet. En effet, le libre débat et l’information au sens de Pierre Monatte restent plus que jamais des nécessités vivantes pour le mouvement ouvrier et pour la jeunesse dans le monde de feu et de fer qu’est le monde présent. Et dans ce libre débat et cette nécessaire information, la transmission, au sens le plus noble du terme, apporte un ferment et un espoir, celui du XXe siècle, je veux dire bien sûr celui de la première époque de la révolution prolétarienne mondiale, de ce que fut en ses débuts la révolution russe, du syndicalisme révolutionnaire, du refus éthique, intellectuel et politique de s’aligner, que ce soit sur l’Union sacrée en 1914, ou sur le petit père des peuples et ses divers petits frères ensuite. Le XXIe siècle a besoin de ce ferment là.

Au cœur de cet héritage, la tradition syndicaliste vivante de Pierre Monatte nous réunit tous ensemble ici. La charte d’Amiens n’est pas vieille. Elle n’a jamais qu’un an de moins que la séparation des églises et de l’État. Pierre Monatte fut associé à son élaboration, gardant du congrès d’Amiens le souvenir du plus vivant des congrès qu’il ait vécu, et apporta sa philosophie immédiatement après au congrès anarchiste international d’Amsterdam, dans un débat justement célèbre qui est un modèle de confrontation argumentée, démocratique, contradictoire, entre lui-même et Errico Malatesta. L’indépendance syndicale telle que la pose la Charte d’Amiens n’interdit d’aborder aucun sujet, fût-il tenu pour politique, dans le syndicat, mais affirme la souveraineté du syndicat, c’est-à-dire des syndiqués, dans le traitement de tout sujet quel qu’il soit. Elle le place au cœur de la révolution, la révolution prolétarienne qui doit abolir le salariat et le patronat, pour une simple et bonne raison : il ne saurait y avoir d’émancipation qui ne soit pas une auto-émancipation. C’est donc aux travailleurs eux-mêmes de se former, de s’organiser, de lutter et de s’émanciper. C’est tout simple, mais cela va loin. Qui peut sérieusement soutenir que ceci a vieilli ? Est-ce qu’au contraire un siècle de déboires et de catastrophes n’a pas avivé l’actualité de cette conception ?

Mes chers camarades, je voudrais dans ce cadre insister sur deux traits typiques de Pierre Monatte, la dimension éthique inséparable du simple engagement actif parmi les opprimés, sans galon, qui fut toujours le sien – vous savez d’ailleurs quel usage il fit de son principal galon de membre du comité confédéral national de la CGT : une démission publique fin 1914 pour dénoncer la guerre et l’Union sacrée.

Premier trait typique. Pierre Monatte a été en très grande partie l’inspirateur de la CGTU lors de sa fondation à la suite de la scission syndicale de 1921. De même, il fut un des inspirateurs, pas l’inspirateur officiel mais l’inspirateur véritable de ceux qui avaient voulu faire grève depuis 1945, postiers, imprimeurs, ouvriers de Renault, quand c’était interdit par la nouvelle union sacrée, de la CGT-FO à la suite de la scission syndicale de 1948. Mais dans les deux cas il n’a pas fait partie des confédérations dont il apparaissait comme le père spirituel, pour la CGTU, et, en quelque sorte, comme l’un des parrains, pour la CGT-FO. Il est resté à la CGT dite « réformiste » entre 1921 et 1935 et il est resté à la CGT dite « communiste » après 1948. Pourquoi ? Tout simplement parce que son syndicat de base, celui des correcteurs d’imprimerie, avait majoritairement décidé de rester dans la première en 1921 et dans la seconde en 1948. Et donc, il y a des choses qui ne se font pas : scissionner une section syndicale de base face aux patrons, cela ne se fait pas.

Second trait typique. En 1930-1931 Pierre Monatte a été le principal inspirateur d’un mouvement pour la réunification syndicale, connu sous le nom d’ « Appel des 22 pour l’unité syndicale », qui associait des responsables CGT, CGTU et des fonctionnaires autonomes. Ce mouvement a d’ailleurs beaucoup contribué, dans des années difficiles pour la classe ouvrière, à préparer, en fait, 1936. Donc, dans les réunions de ce comité, beaucoup d’intervenants souhaitaient qu’ils prenne position sur toutes sortes de questions, qu’il affiche plus de positionnements « politiques ». Monatte, dans le journal Le Cri du Peuple, en 1931, leur répond que c’est le fait même de l’unité qui est révolutionnaire, et, sans doute un peu agacé, il ajoute que le fait d’être révolutionnaire ne se reconnaît pas au fait d’avoir un « plumeau révolutionnaire » planté dans le postérieur : ce qui est révolutionnaire, dit-il, « c’est le fait, ce n’est pas le plumeau » !

Pierre Monatte n’avait pas de plumeau, planté où que ce soit. Bien des plumeaux sont d’ailleurs respectables, mais le plumeau, le grigri, le drapeau spécifique, ne doivent pas être opposés au mouvement réel. Leçon toujours valable elle aussi, n’est-ce pas ?

Je me permettrai pour conclure une note un peu plus personnelle. Ainsi donc, celui qui fut, disons-le, la conscience du mouvement ouvrier français au XXe siècle, était de la Haute-Loire ! Cela fait quand même quelque chose de se retrouver ici, à Monlet, sur une terre qui n’est donc pas seulement une terre de curés, mais qui est aussi la terre de Jules Vallés, de Pierre Monatte, celle où Simone Weil professeur débutante vint mettre des chômeurs en grève – des chômeurs en grève ! – au Puy en 1930, et donc la terre de pas mal d’entre nous ici. Qu’il y ait quelque chose de tellurique dans tout cela ne contredira pas le matérialisme méthodologique de la plupart d’entre nous je pense ! Cela rejoint, au fond, le sentiment de la présence d’une force nullement obscure, celle qui reprend la devise de Marx et de Bakounine :

L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.

Vincent PRESUMEY

monlet

AG 2018

janvier 8, 2018

Les abonné-e-s qui n’ont pas reçu l’invitation à l’Assemblée générale des Amis de La Révolution Prolétarienne du 3 mars 2018 nous le signalent. (par mail ou autres modalités signalées dans le N°799).