Archives d’un auteur

Invitation à un hommage à Pierre Monatte en Haute-Loire le 11 novembre

novembre 2, 2017

Ci-joint une invitation à un hommage à Pierre Monatte. Notre camarade Vincent Présumey y représentera la revue.

INVITATION PLAQUETTE MONATTE 2017_Page_1

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Cronstadt et l’Opposition ouvrière

octobre 13, 2017

Article de Marcel Body paru dans La R.P. N°528 à 530 en 1967.

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N°798 (septembre 2017)

août 31, 2017

Le nouveau numéro de la R.P., de 32 pages, contient notamment:

Pour le maintien du CHSCT
◊ Lénine et le contrôle ouvrier en 1917 (M. Brinton)
◊ Le rêve égalitaire chez les paysans de Huesca, 1936-1938 (P. Pagès)
◊ Extraits de la correspondance de Raymond Lavigne (J. Chuzeville)
◊ Du cahier rotatif (à la mode 1912) au référentiel bondissant (J.-K. Paulhan).
◊ Mutations des sociétés et médiations des sports (J. Demorgon)
◊ Misère du « subversivisme » (F. Gomez)
◊ Roms Prolétaires… (G. Walusinski)
◊ Lettre d’Amérique: Après Charlottesville : le mal en pleine vue, le mal caché (D. Ball)

L’abonnement est toujours de 23 € (précisez si vous êtes un-e nouvel-le abonné-e). Les abonné-e-s sont prié-e-s de nous faire connaître leur éventuel changement d’adresse pour éviter les retours d’enveloppes.

Les librairies militantes intéressées par un dépôt de la revue nous le disent en envoyant un mail à redactionrp@gmail.com.

Pages de RP 798 - Une

Pour le maintien du CHSCT

août 30, 2017

Nous en appelons à la vigilance et à l’action de tous les salariés et de leurs représentants du personnel, pour le maintien d’une prévention efficace !
« L’entreprise ne peut plus être le lieu du bruit des machines et du silence des hommes ». Ainsi s’exprimait Jean Auroux, alors ministre du Travail, créant en 1982 le Comité d’Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail (CHSCT). Cette instance devait – enfin – permettre aux représentants du personnel de discuter, à égalité avec leur employeur, de tout ce qui concernait le travail. La France choisissait là une voie de sagesse, s’appuyant sur la prévention et l’échange plutôt que sur la contrainte.
Depuis 35 ans, le CHSCT s’est révélé une instance de plus en plus essentielle, promoteur de santé et de qualité de vie au travail. Sur toutes les questions qui relèvent de son champ d’action, elle donne la parole aux acteurs, et aux experts si besoin. Elle favorise un traitement efficace des grandes crises, des grands changements et mutations, et améliore les conditions de travail quotidiennes des salariés. Des milliers d’élus spécialisés, de mieux en mieux formés, s’y impliquent. Les salariés comme l’entreprise en sortent toujours vainqueurs.
Pourquoi, dès l’aube de ce nouveau quinquennat, le CHSCT se voit-il ainsi mis sur la sellette ? On parle de le fusionner avec le comité d’entreprise et les délégués du per­sonnel. On envisage de créer pour toutes les entreprises une instance unique, comme c’est déjà le cas dans celles de moins de 300 salariés où peut exister la délégation unique du personnel (DUP) regroupant CE, DP et CHSCT. On générali­serait cette instance à l’en­semble des entreprises, et on la rendrait obligatoire.
On craint de deviner l’objectif premier : réaliser des éco­nomies de fonctionnement considérables. Mais au plan symbolique, s’attaquer claire­ment, et par voie d’ordonnances, au socle du dialogue social le plus concret, sur le terrain réel, celui de la santé, marque, nous le dénonçons, une volonté de régression violente et radicale.
Nous affirmons avec gravité et solennité que cette instance ne peut et ne doit pas disparaître !
Supprimer le CHSCT ramènera à la situa­tion d’avant. L’ins­tance unique ne permettait alors aucune expression ni aucun contrôle des conditions de travail. Autre danger pour les salariés, cela éradiquerait la jurisprudence protectrice et spécifique qui s’y attache.
Depuis 2007, tous les gouvernements ont voulu bouleverser les règles du jeu dans l’entreprise. On a prétendu mettre le dia­logue social au premier plan. Ce fut surtout pour renforcer la compétitivité par la mo­dération des coûts, notamment salariaux. Dans la même période, les thèmes des risques psychosociaux, de l’épuisement professionnel ont pris place dans l’actua­lité sociale et politique. Tandis que les transformations s’accélèrent, les condi­tions de travail sont mises à mal, de vraies violences sociales existent, qui aboutissent à des drames.
Le CHSCT est un lieu de régulation et de prévention, un point d’équilibre vital. Alors qu’il faudrait faire marcher en harmonie l’économique et le social, on se prépare à sacrifier le second pour le bien « possible » du premier.
Sans doute le CHSCT doit-il lui aussi évoluer. Les transformations du travail réel, notam­ment la révolution numérique qui touche tous les secteurs de l’économie sans excep­tion, lui fixent de nouveaux objectifs.
Pour autant, il faut confirmer l’existence d’au moins deux ins­tances de représentation distinctes, même si elles devront rester étroitement liées. L’une aura mission d’examiner les fonda­mentaux de la santé économique de l’en­treprise, sa compétitivité “coûts”. L’autre devra renforcer sa performance sociale et sa compétitivité “hors coûts”. Cette sépa­ration s’impose d’autant plus que les com­pétences nécessaires pour y siéger sont profondément différentes. Toute entreprise ne possède-t-elle pas deux direc­tions distinctes, l’une «  financière », l’autre des « ressources humaines » ?
Le gouvernement doit entendre cette inter­rogation sur le sens du travail, née des mutations récentes. Il doit pour cela préser­ver l’institution consacrée aux conditions de travail d’une fusion portée par des convictions dogmatiques qui lui serait fatale. Ne pas sacrifier le travail et les salariés sur l’autel de la simplification du Code du travail.
Afin de nous opposer ensemble à la disparition programmée du CHSCT comme instance distincte telle qu’inscrite dans le projet de loi d’habilitation, nous vous invitons à signer la pétition : Soyez les plus nombreux possible, c’est ainsi que nous nous ferons entendre, et partagez !

Liste des premiers signataires et signature en ligne: https://www.change.org/p/ministère-du-travail-pour-le-maintien-du-chsct

80ème anniversaire de la Révolution espagnole

août 17, 2017

Dossier de 16 pages paru dans La R.P. N°794 (septembre 2016), avec notamment un Entretien avec les Giménologues et la traduction inédite d’un article de Karl Korsch, La collectivisation en Espagne:

Pages de RPespagne

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Lettre d’Amérique: Face à la catastrophe

juillet 31, 2017

Article de David Ball paru dans la R.P. N°795 (décembre 2016):

Pages de lettredamerique795

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À la recherche des bals perdus

juillet 24, 2017

Article de J.-K. Paulhan paru dans la R.P. N°795 (décembre 2016):

Pages de bals

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N°797 (juin 2017)

juin 11, 2017

Le nouveau numéro de la R.P., de 36 pages, contient notamment:

◊ Réseau pour une École Émancipatrice et Laïque
◊ La lumière de Marx à la lumière de l’histoire (J. Demorgon)
◊ Fachosphère : la bataille du Net a déjà commencé (B. Kermoal)
◊ Bonnes pages: Aux origines de la décroissance, La Fabrique du Musulman, Défi à l’État-Nation en Syrie.
◊ D’une alchimie communaliste en pays kurde (F. Gomez)
◊ Lettre d’Amérique (D. Ball)

L’abonnement est toujours de 23 €.

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Les librairies militantes intéressées par un dépôt de la revue nous le disent en envoyant un mail à redactionrp@gmail.com.

Pages de RP 797 -edito

Les Utopiques

mai 26, 2017

Les Utopiques, cahiers de réflexion de Solidaires, disposent désormais d’un site:http://www.lesutopiques.org/. Ils nous ont envoyé quelques cahiers et ont mis notre blog en lien sur ce nouveau site.

Dans leur présentation en 2015, ils citaient Pierre Monatte (cf. photo ci-dessous). Une partie de cette citation servait aussi de conclusion à la brochure de Colette Chambelland: « Le syndicalisme ouvrier français » (Ed. ouvrières, 1956) qui poursuivait: « Ne croyez pas qu’autrefois tout était facile. (…) Le chemin ne fut aisé à trouver ni en 1906, ni en 1919. Toujours tout a été difficile ». L’article complet de Monatte est en ligne à:  https://revolutionproletarienne.files.wordpress.com/2015/07/rp302.pdf (pages 5 à 10 du pdf).

utopiques

Histoire du Premier Mai (1886-1906)

mai 1, 2017

Remontons le passé du Premier Mai, parcourons le chemin de son histoire. Ce chemin est plein d’intérêt ; il va droit, à travers le mouvement ouvrier de ces trente dernières années : bon petit chemin de plaine quand la classe ouvrière est sans confiance dans sa force, sans espoir dans son avenir ; au contraire, chemin de montagne, découvrant de larges horizons, quand la classe ouvrière a repris vigueur et qu’elle prépare la bataille.

Le sort du Premier Mai est lié à celui de la journée de huit heures. Depuis le 1er mai 1886, jour choisi par les ouvriers américains pour leur premier grand mouvement en faveur de la conquête par voie directe de la réduction des heures de travail, le Premier Mai a été comme un vaste rendez-vous des travailleurs décidés à obtenir une diminution de leur temps de travail.

Mais l’esprit qui animait les ouvriers américains se corrompit à traverser l’Océan sur la barque de la social-démocratie. Pour l’American Federation of Labor, la conquête de la journée de huit heures devait être le prix d’une bataille entre les ouvriers et les patrons. Conquête directe, là-bas; ici, conquête légale, sommation ou recours aux pouvoirs publics. Pour revenir à l’idée de la conquête directe, il a fallu en France l’expérience et la désillusion de quinze années de parlementarisme.

Le Premier Mai a Suivi ces oscillations de la conscience ouvrière. De 1886 à 1890, il a été marqué par de grandes grèves américaines. De 1890 à 1904, il ne l’a été que par des cortèges et des pétitions aux hôtels de ville. Depuis 1904, enfin, il a repris sa première forme et pour n’avoir pas revêtu l’ampleur du Premier Mai 1906, ceux qui ont suivi n’ont fait qu’appuyer l’affirmation énoncée au Congrès de Bourges que les travailleurs n’obtiendront que ce qu’ils seront capables d’imposer, ce qu’ils seront en mesure d’enlever par la vigueur de leurs organisations et de leur action.

Sur la démonstration du Premier Mai sont venus se brancher des événements extra économiques. On a presque oublié que toute la période terroriste anarchiste des années 1892, 1893, 1894, eut son point de départ, sa cause initiale dans l’un des incidents qui signalèrent le Premier Mai 1891, un incident passé à peu près inaperçu à l’époque, dans la tempête d’indignation que souleva le meurtre de Fourmies.

Il est impossible de ne pas situer ces événements à la place qui leur revient dans un historique du Premier Mai, si rapide soit-il, comme il est impossible de passer sous silence les premières batailles livrées pour la journée de huit heures par les ouvriers anglais, en 1833 et 1834.

I. La grève générale pour les huit heures en Angleterre (1833-1834)

Le premier mouvement pour la conquête des huit heures ne s’est pas produit aux Etats-Unis, mais en Angleterre, non pas en 1886, mais en 1833-34. Malheureusement, cette période de l’histoire de la classe ouvrière anglaise est fort mal connue. C’est la période du « chartisme ».

Engagée d’abord par les organisations composant l’ Union générale des classes productrices , la lutte pour les huit heures coudoya la lutte pour le suffrage universel, marcha parallèlement et se confondit même avec elle, jusqu’au désastre qui les engloutit l’une et l’autre en 1848. Mais, dès 1844, l’agitation politique avait pris le pas sur l’agitation économique.

Il serait curieux, cependant, de faire revivre cette époque des débuts du mouvement ouvrier anglais, et de pouvoir connaître et examiner les causes qui en amenèrent exactement l’échec.

Une « rage de trade-unionisme » souffla sur les ouvriers, disent Béatrice et Sydney Webb :

Rien dans les annales de I‘Unionisme de notre pays n’égale en quelque manière la rapidité du développement qui s’ensuivit. En quelques semaines, nous voyons l’Union réunir un demi-million de membres, comprenant des dizaines de mille ouvriers des champs et des femmes …

En 1833, on rapporte qu’il existe à peine une branche de métier dans l’ouest de l’Ecosse qui ne soit pas organisée en Union. Le Times rapporte que deux délégués venus à Hull enrôlèrent, dans une seule soirée, un millier d’hommes de différents métiers. A Exeter, les deux délégués furent arrêtés par la police et trouvés en possession de deux « haches de combat, de deux grands coutelas, deux masques, deux vêtements de robes d’étoffe blanche, une grande figure de la Mort avec sa faux et son sablier, une Bible et un Nouveau Testament ». Des employés de magasin, d’une part, de l’autre des ouvriers ramoneurs furent saisis dans le tourbillon. Les ébénistes de Belfast réclamèrent d’entrer dans la Trade-Union ou société amicale, qui a pour objet de réunir tous les ébénistes des trois royaumes. Nous entendons parler d’ « Union des ouvriers des champs » jusqu’en Pertshire, et d’une « Union de tondeurs de laine » à Dundee. Et le caractère rural qu’avaient alors les faubourgs de la métropole nous est curieusement montré par l’annonce d’une « Union des ouvriers agricoles » de Kensigton, Walham, Green et Hammersmith.

Les femmes n’étaient pas mises de côté. La « Grande Loge des femmes de Grande-Bretagne et d’Irlande », et la « Loge des travailleurs » demandent avec indignation si l’ « Ordre des travailleurs » a réellement l’intention d’interdire aux femmes de faire des gilets. On ne sait pas très bien si la Grande Union nationale consolidée des métiers eut quelque rapport avec les loges des « Femmes jardiniers » et des « Vieilles filles », qui, plus tard attirèrent l’attention en s’insurgeant pour réclamer la journée de huit heures, à Oldham. Comment les affaires de cette colossale fédération étaient administrées, nous ne le savons pas très bien. Une espèce de comité exécutif siégeait à Londres, avec quatre officiers payés. La nécessité d’une administration d’Etat était certainement grande. La politique avouée de la Fédération était d’inaugurer une grève générale des salariés dans tout le pays (1).

De nombreux conflits éclatèrent dans tous les centres industriels ; l’un de ceux qui frappèrent le plus fortement l’opinion fut la grève des gaziers de Londres. Les ouvriers des diverses compagnies de gaz s’étaient organisés afin de poser ensemble leurs revendications et, celles-ci repoussées, de quitter ensemble le travail. Ce projet ne put aboutir que partiellement. Mises en éveil, les compagnies renouvelèrent leur personnel syndiqué. Au commencement de mars 1834, Westminster, durant plusieurs jours, fut plongé dans l’obscurité.

Les années 1829 et 1830 avaient été remplies d’émeutes de paysans contre les grands fermiers des comtés du Sud, accompagnées de bris de machines, d’incendies de meules. Cette révolte paysanne fut écrasée par la troupe et par la réunion d’une commission d’assises appelée à juger plus de 1.000 prisonniers.

En décembre 1833, une grande Union, celle des tailleurs de Londres, déclara la grève de la corporation afin d’obtenir une diminution des heures de travail. 20.000 ouvriers firent grève.

Les fileurs de coton, après une longue période d’agitation menée par Doherty et Fielden, décidaient une grève générale de tous les cotonniers pour le 1er mars 1834 afin d’obtenir les huit heures : « Le plan – écrit Fielden à Colbett – est que, vers le 1er mars prochain où le « bill » limite la durée du travail pour les enfants au-dessous de onze ans à huit heures par jour, ceux au-dessus de cet âge, jeunes gens et adultes, devraient réclamer la journée de huit heures et que leurs salaires hebdomadaires actuels pour une semaine de soixante-neuf heures fussent les salaires minima pour une semaine de quarante-huit heures après cette date. » Fielden ajoute que s’ils se proposent de l’obtenir par une grève plutôt que par la législation, c’est sur le conseil de Lord Althorpe qui les a convaincus qu’ils devaient la conquérir par eux-mêmes (2).

Doherty était l’un des propagandistes de la Société pour la régénération humaine , fondée en 1833 par Owen. Et c’est au grand socialiste anglais qu’il faut demander l’interprétation des grands espoirs qui soulevaient à ce moment toute la classe ouvrière britannique.

Dans un catéchisme à l’usage des travailleurs, il avait résumé les raisons qui militent en faveur de la journée de huit heures. Voici les réponses à la quatorzième question de ce catéchisme :

« 1. Parce que c’est la durée de travail la plus longue que l’espèce humaine – en tenant compte de la vigueur moyenne et en accordant aux faibles le droit à l’existence comme aux forts – puisse endurer et rester en bonne santé, intelligente et heureuse ;

2. Parce que les découvertes modernes en chimie et en mécanique suppriment la nécessité de demander un plus long effort physique ;

3. Parce que huit heures de travail et une bonne organisation du travail peuvent créer une surabondance de richesses pour tous ;

4. Parce que personne n’a le droit d’exiger de ses semblables un plus long travail que celui qui est en général nécessaire à la société, simplement dans le but de s’enrichir en faisant des pauvres ;

5. Parce que le véritable intérêt de chacun est que tous les êtres humains soient bien portants, intelligents, contents et riches.»

La conquête des huit heures ne formait pas l’unique objectif de ce hardi mouvement ; elle n’était que la première et la plus immédiate des améliorations. Le but était plus haut : transformer complètement la société, organiser la production. Les programmes politiques étaient vains. Vain aussi l’espoir en les députés ; les travailleurs devaient faire leurs affaires eux-mêmes.

Par ses leçons (d’Owen), les Trade-Unionistes arrivèrent à croire qu’il était possible, par l’action universelle et non politique de la masse des salariés, de faire monter les salaires et de diminuer les heures de travail « jusqu’à un point, affirme Place, qui, à une époque très peu éloignée, leur donnerait l’intégralité de leur travail ».

… Les capitalistes et les administrateurs actuels étaient considérés comme des usurpateurs à remplacer aussitôt que possible par des représentants élus des associations volontaires et sectionnelles de producteurs. Dans le système proposé par Owen, les instruments de production devaient devenir la propriété, non de toute la communauté, mais de la division particulière des travailleurs qui les utilisait. Les Trade-Unions devaient être transformées en Compagnies Nationales pour faire marcher toutes les manufactures. L’Union agricole devait prendre possession du sol, l’Union des mineurs, des mines, l’Union des textiles, des filatures. Chaque métier devait être exploité par sa propre Union professionnelle, centralisée en une « Grande Loge » (3).

Cet orgueilleux et vaste mouvement devait être brisé. La grève générale des cotonniers fixée au 1er mars 1834, fut remise au 2 juin, puis au 1er septembre. Finalement, elle n’eut pas lieu. Le lock-out du bâtiment, en juillet 1834, à Londres, ruina l’Union du Bâtiment. Les patrons londoniens, inquiets de la résistance opposée au marchandage et au travail aux pièces, à propos d’un insignifiant boycott d’une brasserie, décidèrent de frapper un grand coup. Les ouvriers résistèrent jusqu’en novembre. Mais ils durent retourner au travail en signant le « document » imposé par les entrepreneurs, par lequel ils s’engageaient à ne faire partie d’aucune Union.

Le patronat trouva auprès du gouvernement l’appui nécessaire pour vaincre l’ Union générale des classes productrices :

« Quand nous primes nos fonctions en novembre dernier (1830), – écrit lord Melbourne, le secrétaire d’Etat whig de l’intérieur, à sir Herbert Taylor – les Unions corporatives du nord de l’Angleterre et d’autres parties du pays pour faire monter les salaires, etc., et l’Union générale, pour le même objet, me furent désignées par sir Robert Peel (le secrétaire d’Etat de l’intérieur tory sortant), dans une conversation que j’eus avec lui sur l’état présent du pays, comme la difficulté et le danger les plus formidables avec lesquels j’aurais à lutter ; et cela me frappa aussi bien que les autres personnes au service de Sa Majesté » (4).

Aucune mesure judiciaire ne fut trop rigoureuse contre ce « danger » ouvrier qu’il était assez plaisant de voir un ministre tory signaler à son successeur et ennemi politique, un ministre whig.

Une enquête gouvernementale recueillit les doléances patronales. Une répression implacable s’exerça. Le « picketing » (5) fut interdit. Dix-sept tanneurs de Bermondsey, en février 1834, furent condamnés à la prison « pour le crime d’avoir abandonné leur travail sans l’achever ». Une vieille loi punissant sévèrement ceux qui faisaient prêter serment pour une société illégale fut remise en vigueur et appliquée à six journaliers agricoles de Dorchester qui se virent infliger, eux qui n’avaient accompli aucun acte d’intimidation ni de grève, sept années de déportation. Cette scandaleuse condamnation provoqua une grandiose manifestation à Londres. Toutes les Unions se resserrèrent pour ce jour autour de leur organisation centrale. Un cortège de 100.000 ouvriers processionna. Ce fut la première des grandes manifestations anglaises.

Ce fut l’apogée de l’ Union générale des classes productrices. Elle fut disloquée par les échecs, par l’offensive patronale, par la répression gouvernementale. Ce merveilleux mouvement, cette formidable agitation en faveur de la journée de huit heures, de la grève générale, de la prise de possession des instruments de production sombraient pour ne plus remonter à la surface dans l’histoire du prolétariat anglais.

II. Le Premier Mai aux Etats-Unis (1886-1890)

C’est clans les pays d’émigration anglaise – en Australie et aux Etats-Unis – que se retrouvent après l’échec du chartisme, longtemps après, des tentatives en vue d’obtenir les huit heures.

Au premier « Congrès industriel des Etats-Unis », tenu à New-York, en 1845, il est question de la réduction légale à dix heures. Des grèves nombreuses éclatent ; quelques Etats accordent la loi. Mais la volonté d’arracher les huit heures ne s’éveille vraiment qu’au commencement de 1866, à la nouvelle que les ouvriers maçons de la colonie de Victoria, en Australie, l’ont imposée. Aussitôt, les ouvriers du bâtiment s’agitèrent pour l’obtenir aussi et le Congrès des Etats-Unis fut saisi de huit projets de loi tendant à donner à la journée de huit heures un caractère légal.

« Au printemps de la même année, les délégués de 60 organisations, les unes secrètes, les autres ouvertes, y compris une douzaine d’Unions nationales, tinrent à Baltimore le Congrès national du travail… Des comités furent nommés pour étudier la réduction de la journée de travail à huit heures, l’emploi de l’action politique et l’établissement d’une organisation nationale à l’état permanent » (6).

Jusqu’à la convention de Chicago (octobre 1884) la journée de huit heures fut inscrite parmi les réformes à attendre de la législation. Les Chevaliers du Travail, cependant, déclaraient qu’ils s’efforceraient de l’obtenir par le « refus général de travailler plus de huit heures ».

C’est à Chicago, au Congrès de la Fédération des Trade-Unions, qu’il fut décidé d’engager au 1er mai la lutte sur une grande échelle. Une propagande extrêmement active commença de suite. Il s’agissait tout d’abord de créer un puissant courant d’opinion. Parmi les principaux militants, l’un d’eux, Frank Poster, secrétaire du comité législatif en 1884 déclarait qu’il était inutile de compter sur la législation : « Une demande concertée, disait-il, et soutenue par une organisation complète produirait, plus d’effet que le vote de milliers de lois dont la mise en vigueur dépendra toujours du bon plaisir des politiciens … L’esprit d’organisation est dans l’air, mais le faible montant des cotisations versées, le parti pris et le manque d’esprit pratique soulèvent de grands obstacles » (7).

Les ouvriers américains, conduits par l’expérience, arrivaient, au bout de vingt ans, à la confiance dans leurs seuls efforts. De suite, le jeune trade-unionisme anglais avait fait le départ entre le domaine politique et le domaine économique ; il avait proclamé, par la bouche d’Owen, son grand interprète, que les révolutions politiques n’apportent aucun changement à la situation de l’ouvrier et qu’elles sont incapables d’accroître son bien-être, même sa liberté, que le problème fondamental est une question d’organisation du travail.

Le trade-unionisme américain parvenait à une même sorte de self-help ouvrier, mais sans vues générales, sans visée de conquête des rouages industriels et commerciaux par le prolétariat. A côté de lui, en revanche, une organisation venait de se reconstituer qui n’aurait pas manqué de l’entrainer hors des limites du corporatisme, plus loin que la journée de huit heures. C’est l’Association internationale des travailleurs qui, dans son Congrès de Pittsburg (14 au 16 octobre 1883), sous l’influence d’Albert Parsons et d’Auguste Spies, abandonnait l’action politique et faisait appel à l’activité révolutionnaire pour la destruction de la société capitaliste et la constitution d’une société libre.

La résolution du Congrès trade-unioniste de Chicago portait que, « à partir du 1er mai 1886, la journée normale de travail serait fixée à huit heures et que toutes les organisations ouvrières se prépareraient à cet effet ». Elle fut renouvelée l’année suivante au Congrès de Washington (déc. 1885).

Pourquoi la date du 1er mai avait-elle été choisie ? Gabriel Deville en donne cette explication:

« Le premier mai 1886, dans la pensée de ceux qui choisirent cette date, devait être le point de départ, soit du régime des huit heures chez les employeurs qui se soumettraient à la décision prise à Chicago, soit de la suspension de travail chez ceux qui refuseraient de s’y soumettre. Et, si cette date fut choisie, il est à présumer, étant donnée la disposition d’esprit de ceux qui la choisirent, que cela tint à ce qu’il existait alors, comme pratique commune à diverses places, l’habitude pour les locations, baux, contrats, etc., de faire commencer et finir l’année à un jour déterminé par l’usage. Or, ce jour était, j’en ai la certitude pour l’Etat de New-York et la Pensylvanie, le 1er mai, qui était connu sous le nom de Mowing day. Quoique toujours pratiqué, le Mowing day tend, parait-il, à perdre l’importance qu’il a eue et qu’il avait encore il y a douze ans. Si ma supposition est fondée, ainsi que me porte à le croire l’impossibilité à laquelle je me suis heurté de me faire donner un motif quelconque de ce choix, les délégués à la Convention de Chicago ont, en fixant ce jour, obéi tout simplement à la même pensée qu’en établissant un assez long délai entre l’époque au vote de la résolution (octobre 1884) et celle de sa mise à exécution (1er mai 1886).

Par ce délai et par le terme même de ce délai – les engagements partant du 1er mai avec, Je cas échéant, modification dans les prix convenus jusqu’à cette date – toute surprise était évitée aux capitalistes. De la sorte, ils ne pouvaient arguer, contre la modification réclamée par les travailleurs, de leurs contrats conclus sur la base des anciennes conditions de travail, puisqu’ils avaient la possibilité de dresser leurs plans conformément aux conditions nouvelles pour tes contrats à conclure. » (8).

Les deux années qui séparèrent la décision de la mise à exécution furent activement employées. Des groupes locaux de propagande pour la journée de huit heures furent constitués dans tous les centres industriels. Toute action fut subordonnée au grand effort général qu’il allait falloir accomplir. Les meetings succédèrent aux meetings, les cortèges aux cortèges. Des masses de journaux et de brochures traitant la question furent répandus. Déjà les Trade-Unions possédaient une centaine de journaux corporatifs ; elles groupaient 380.000 travailleurs. Propagande individuelle, propagande collective, tout s’employa à faire du 1er mai 1886 une journée victorieuse.

Voici un manifeste lancé par l’Association des huit heures de Chicago :

« A toutes les associations ouvrières de Chicago et des villes d’Amérique

Compagnons de travail,

Le Premier Mai 1886 a été fixé pour l’inauguration générale, autant que possible, du système des huit heures. L’heure approche. L’assemblée des métiers et du travail de Chicago est depuis plusieurs années à la tête de ce mouvement. Elle doit marcher en avant. Aux autres organisations de suivre.

Plus de grèves partielles entrainant à leur suite des lock-out et pouvant faire avorter le mouvement des huit heures.

Union générale des différents corps de métiers pour amener la solution pacifique de la question par une entente, autant que possible universelle.

Compagnons, la victoire est assurée si nous agissons tous ensemble, judicieusement et résolument.

Le comité des Huit heures :

Charles W. Rowan. président,

William Hallister, secrétaire de l’assemblée des métiers et du travail (9). »

Chaque organisation prenait ses dispositions, indiquait la méthode à employer. La résolution suivante de la Chambre syndicale des charpentiers et des ébénistes de Chicago en définit le caractère :

A partir du 3 mai prochain, la journée de huit heures deviendra la journée normale ; tous les patrons et entrepreneurs seront avertis de cette décision par lettre imprimée.

A partir du 3 mai prochain, aucun membre de la chambre syndicale des charpentiers et ébénistes ne consentira à travailler dans un atelier où la journée de huit heures ne sera pas appliquée et n’entreprendra aucun travail avec un charpentier ou un ébéniste qui ne sera pas syndiqué (10).

Le mouvement avait pris une telle puissance que de nombreux patrons n’attendirent pas la date de l’échéance pour accorder les huit heures avec le même salaire qu’auparavant. Environ 32.000 travailleurs, dans le courant d’avril 1886, se virent concéder cette amélioration.

Arriva le 1er mai. Il y eut 5.000 grèves pour l’introduction de la journée de· huit heures pour tous les centres, les travailleurs de toutes professions suspendirent le travail. Partout d’importantes manifestations, avec ces mots de ralliement et de combat :

« A partir d’aujourd’hui

nul ouvrier ne doit travailler

plus de huit heures

par jour!

huit heures de travail !

huit heures de repos !

huit heures d’éducation »

Les résultats ? Dès le Premier Mai, 125.000 ouvriers obtenaient les huit heures. Au bout d’un mois, ils étaient 200.000.

De grandes grèves, comme celles des chemins de fer, paralysaient toute vie économique. Devant le soulèvement des « cheminots », l’incendie des dépôts de Saint-Louis et de Chicago, les Compagnies furent obligées d’entamer des négociations. Quelques métiers, dit Vigouroux (11), passèrent de 10 et 12 heures à 8 heures ; un grand nombre d’autres passèrent de 12 et 14 à 10 et 9, ou bien de 14 et 18 à 12. « On évaluait, paraît-il, à plus de 3.000.000 le nombre d’heures « épargnées » au travailleur ; et, par conséquent, des milliers de sans-travail avaient pu trouver de l’ouvrage ».

La Voix du Peuple (12) donne une liste plus longue, évidemment encore incomplète :

A New-York, les ouvriers en pianos conquirent la journée de huit heures, avec le même salaire qu’auparavant. De même les ouvriers ébénistes, les vernisseurs, les ouvriers de construction. Les boulangers, qui travaillaient seize heures, obtinrent la journée de dix heures, avec augmentation de salaire. Les brasseurs obtinrent la journée de dix heures, au lieu de quatorze, et eurent aussi une plus haute paye.

A Chicago, les emballeurs, les menuisiers, les coupeurs, les ouvriers de construction, les typographes, les mécaniciens, les forgerons, les employés de droguerie obtinrent la journée de huit heures, sans baisse de salaires. Les bouchers, les boulangers et les brasseurs obtinrent la journée de dix heures, avec une augmentation de 15 à 20 p. 100.

A Pittsburg, conquête presque complète de la journée de huit heures. Les épiceries et les magasins suivirent le même mouvement.

A Baltimore, les ouvriers en pianos-orgues, les potiers d’étain, les ébénistes gagnèrent les huit heures.

A Boston, les charpentiers, les peintres en bâtiment, les maçons ; à Louisville, les ouvriers en tabacs; à Saint-Louis, les ébénistes ; à Washington, les peintres en bâtiment ; à Newark, les chapeliers, les cigariers, les ouvriers en machines à coudre, conquirent la journée de huit heures.

Capitalistes et gouvernants, devant cette révolte des travailleurs, recoururent aux fusillades des miliciens. A Milwaukee, neuf personnes furent tuées.

Mais ce fut à Chicago que s’exerça la plus folle répression, Chicago qui avait pris la tête du mouvement et qui était le foyer le plus ardent du révolutionnarisme américain.

Il restait 35.000 à 40.000 grévistes le 3 mai. Les patrons avaient fait venir des scabs (jaunes) pour assurer le travail. Dans la soirée du 3 mai, une manifestation de 7 à 10.000 grévistes conspuait les scabs de la grande fabrique de machines agricoles Mac-Cormick, lorsqu’elle fut assaillie par une bande de policemen qui tirèrent sur la foule, tuèrent un gréviste et en blessèrent des centaines d’autres.

Pour protester contre cet assassinat, un meeting fut convoqué pour le lendemain. L’Arbeiter Zeitung (journal quotidien de langue allemande publié à Chicago), lançait cet appel aux armes :

« La guerre de classes a commencé. Hier, on a fusillé les travailleurs en face de l’usine Mac-Cormick. Leur sang crie vengeance !

Qui pourrait douter que les tigres qui nous gouvernent sont avides du sang des travailleurs ! Mais les travailleurs ne sont pas des moutons. A la Terreur Blanche, ils répondront par la Terreur Rouge.

Mieux vaut la mort que la misère !

Si l’on fusille les travailleurs, répondons de telle façon que nos maîtres s’en souviennent longtemps.

C’est la nécessité qui nous fait crier : « Aux armes ! » ·

Hier, les femmes, les enfants de pauvres pleuraient leurs maris et leurs pères fusillés. Tandis que, dans les palais, les riches remplissaient leurs verres de vins coûteux et buvaient à la santé des bandits de l’ordre …

Séchez vos pleurs, vous qui souffrez !

Ayez du cœur, esclaves ! Insurgez-vous ! »

15.000 travailleurs répondirent à cet appel. Place du Haymarket, du haut d’un char, les orateurs les plus populaires de Chicago, entre autres Spies, Parsons, Fielden, parlèrent. Le meeting allait prendre fin. La nuit tombait. Tout à coup, une troupe de 200 policiers fonça sur la foule. Avant qu’ils n’aient pu renouveler leur crime de la veille, une bombe (13) tombait dans leurs rangs et en couchait une vingtaine par terre. Mais, par derrière eux, d’autres escouades de policiers avançaient. La bataille s’engagea : fusils à répétition contre revolvers du peuple.

La bourgeoisie s’empara de ces troubles qu’elle avait provoqués et en fit le prétexte d’arrestations en masse. Tout le personne! de l’Arbeiter Zeitung, dont Auguste Spies était rédacteur en chef, fut arrêté : rédacteurs, employés de bureau, typographes.

Un tri savant fut fait. Le 21 juin, les huit principaux militants de Chicago comparaissaient devant la cour d’assises de Cook-County. C’étaient : Auguste Spies, Albert Parsons, Adolphe Fischer, Samuel Fielden, Georges Engel, Michel Schwab, Oscar Neebe et Louis Lingg, qu’on a appelés depuis, dans le mouvement anarchiste international, les huit martyrs de Chicago.

Spies dirigeait le quotidien de langue allemande, Arbeiter Zeitung, destiné aux émigrants allemands, et qui, d’abord exclusivement social-démocrate avec Grotkau, était passé à l’anarchisme. Parsons dirigeait I’Alarm. L’influence de ces hommes et de ces organes était considérable (14). Spies, Parsons, Fielden étaient constamment en tournées de propagande; ils avaient pris une grande part au mouvement pour les huit heures, en s’efforçant d’amener les ouvriers à regarder par-delà la réduction des heures de travail.

Parsons n’avait pu être arrêté le 4 mai et s’était réfugié chez des amis ; il n’aurait jamais été découvert. Cependant, le 21 juin, de lui-même, il se présenta dans la salle d’assises, se dirigea vers le banc de ses amis, leur serra les mains et prit place sur le banc des condamnés à mort.

Le procès fut laborieux. Le gouvernement voulait la mort. Cependant, rien n’établissait que l’homme qui avait lancé la bombe se trouvait parmi les huit accusés, Ce n’est qu’au 21ème jour que la liste des jurés put être dressée. On prouva, par la suite, par des dépositions d’hommes assermentés, que toutes mesures avaient été prises afin d’avoir un jury qui condamnerait à la pendaison. La sentence fut prononcée le 20 août.

Le 11 novembre 1887, après dix-huit mois de prison préventive, Parsons, Spies, Engell et Fisher furent pendus. Lingg, la veille de l’exécution, s’était fait sauter la tête avec un cigare de fulminate. Les peines de Fielden et de Schwab avaient été commuées en emprisonnement perpétuel ; celle de Neebe, en quinze ans de prison.

Un grand mouvement de protestation, auquel participèrent les fractions intellectuelles de la classe bourgeoise secoua toute l’Amérique du Nord, mais en vain ou presque.

Une réparation partielle intervint en 1893. A la suite d’une longue enquête, le gouverneur de l’Illinois, Altgeld, se convainquit de l’innocence des huit condamnés. Il fit remettre en liberté Fielden, Schwab et Neebe, et, dans les considérants du décret de grâce, proclama le crime des juges, des jurés et des faux témoins de la cour de Cook-County, et démontra que le verdict avait été prononcé par ordre.

Sans !a perte d’hommes comme Parsons, comme Spies, sans la désorganisation de la propagande socialiste-anarchiste et l’affaissement qui se produisit dans tous les centres révolutionnaires, qui sait si le Trade-unionisme n’eût pas débordé ses barrières corporatives et si après avoir adopté la méthode révolutionnaire de lutte, il n’eût pas acquis l’esprit et la volonté de faire la Révolution ?

En décembre 1886, s’était constituée l’American Federation of Labor (15), comprenant la Fédération des Trade-Unions et les dissidents des Chevaliers du Travail.

L’American Federation of Labor devait, au bout de deux années de répit, reprendre la lutte pour la généralisation et la conquête des huit heures.

Dans son Congrès de 1888, d’enthousiasme, elle en reprenait l’initiative. Les mêmes efforts de propagande plus vastes encore, furent dépensés.

Le 22 février 1889, des meetings en masse furent tenus dans 210 villes : le 4 juillet, il y en eut dans 311 villes et, le 2 septembre, dans 420. Le 22 février 1890, il y en eut dans 526 villes … L’enthousiasme fut tel que Samuel Gompers fut obligé d’écrire à plusieurs unions nationales qu’il n’avait jamais été question d’ordonner une grève générale pour le 1er mai 1890, et que le but poursuivi était de concentrer les efforts des travailleurs sur un point donné, afin de les encourager à rester fidèles à leurs Unions …

Afin de s’assurer toutes les chances de succès, la convention (congrès) laissa au conseil exécutif le soin de choisir le métier qui lui semblerait le mieux préparé pour obtenir la journée de huit heures et de concentrer les efforts de toutes les organisations affiliées sur ce métier.

Le 17 mars 1890, le conseil exécutif choisit la Fraternité unie des charpentiers et menuisiers de l’Amérique du Sud parmi les Unions nationales qui avaient demandé à porter le premier coup. Le choix était très judicieux car les charpentiers pouvaient compter en même temps sur l’appui des autres métiers du bâtiment.

En un an, 47.197 charpentiers, sans compter un nombre considérable d’autres ouvriers du bâtiment, bénéficièrent d’une réduction de la journée de travail dans 137 villes, d’après les statistiques publiées par l’Union des charpentiers. Dans presque tous les métiers, des réductions se produisirent.

Sur 1.163 grèves autorisées par les chefs des Unions nationales affiliées, 989 réussirent, 76 échouèrent et 98 finirent par un compromis. Un grand nombre d’Unions affiliées obtinrent gain de cause sans faire grève (16).

Ainsi, par deux vastes mouvements, soulevés à quatre années d’intervalle, les ouvriers américains, dans de nombreuses corporations, conquirent la journée de huit heures.

Voyons quels efforts ont été accomplis en France, où nous en sommes encore à regarder, comme Sœur Anne, si elle parait à l’horizon.

III – Le Premier Mai en France

Si ignorants que nous soyons généralement en France des mouvements qui se produisent hors de nos frontières, il n’est pas possible d’admettre que l’idée d’organiser ici de vastes manifestations en faveur de la journée de huit heures n’ait été empruntée aux ouvriers américains. Il est quelque peu puéril de prétendre que l’initiative prise par la Fédération nationale des Syndicats fut une manière de création ou d’invention.

La grande presse française ne passa pas sous silence le formidable mouvement américain de 1886, non plus que les discussions qui précédèrent le Congrès de Saint-Louis (déc. 1888) où l’American Federation of Labor décidait de recommencer l’agitation.

Aussi, faut-il supposer que Jean Dormoy, de Montluçon, puisa dans l’exemple américain l’idée de la résolution qu’il présenta et fit adopter au 3° Congrès de la Fédération nationale des Syndicats, tenu à Bordeaux-Bouscat, du 28 octobre au 4 novembre 1888 :

« Considérant que depuis bien longtemps les organisations ouvrières ont réclamé en toutes circonstances les réformes suivantes :

Limitation de Ja journée de travail à huit heures;

Minimum de salaire :

Interdiction du marchandage ;

Considérant que, jusqu’ici, les pouvoirs publics ont toujours passé outre à nos réclamations isolées dont ils se moquent et qu’il importe de faire cesser enfin cette situation en présentant nos revendications sous une nouvelle forme, sous la forme collective générale, plus importante ;

Qu’afin de donner une plus grande force à ce mouvement d’ensemble, il y a lieu de concentrer toute l’action des syndicats sur un nombre restreint de revendications les plus générales et les plus importantes, sans pour cela renoncer aux· autres ;

Le Congrès décide :

1.Le dimanche 10 février 1889, tous les syndicats et groupes corporatifs ouvriers de France devront envoyer, soit à la préfecture ou à la sous-préfecture, soit à la mairie de leur commune, une délégation chargée de réclamer les réformes suivantes :

Limitation à huit heures de la journée de travail ;

Fixation d’un minimum de salaire ; »

2.Le dimanche 24 février, la même délégation retournera chercher la réponse, appuyée autant que possible par une manifestation de la population ouvrière ; ·

3. Tous les délégués présents au Congrès s’engagent, dès leur retour, à s’occuper activement de préparer ce mouvement en vue de la date fixée.

La Fédération nationale des Syndicats, constituée au Congrès de Lyon (1886), était sous la tutelle du Parti ouvrier (guesdistes) et devait, d’ailleurs, dans l’avenir, tenir ses congrès dans la même ville et à la même époque que le Parti ouvrier.

La résolution de Bordeaux ne resta pas lettre morte. Les délégués des syndicats professionnels se rendirent aux hôtels de ville et aux préfectures d’une cinquantaine de villes industrielles, notamment à Lille, Roubaix, Saint-Quentin, Troyes, Reims, Montluçon, Roanne, Limoges, Bordeaux, Marseille, Cette, etc. Ils sommèrent les autorités de donner force de loi aux réformes formulées par les congrès ouvriers. « Une agitation considérable, dit Zévaès, était sortie de cette première démonstration, et c’est le succès qu’elle avait rencontré qui suggéra l’idée de tenter une manifestation analogue, mais cette fois internationale ». (Le Socialisme en France, p.110).

En juillet 1889, deux congrès internationaux socialistes se tenaient à Paris. L’un, rue de Lancry, organisé par la Fédération des travailleurs socialistes (possibilistes, Brousse) ; l’autre, salle Pétrelle, rue Rochechouart, organisé par le Parti ouvrier (guesdistes), le Comité révolutionnaire central (blanquistes, Vaillant) et la Fédération des Syndicats.

C’est à ce dernier que fut reprise l’idée d’une démonstration en faveur de la loi sur la journée de huit heures, sur une proposition de Raymond Lavigne, de Bordeaux :

Il sera organisé une grande manifestation internationale à date fixe, de manière que, dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail, et d’appliquer les autres résolutions du Congrès international de Paris.

Attendu qu’une semblable manifestation a déjà été décidée pour le 1er mai 1890 par l’American Federation of Labor, dans son Congrès de décembre 1888, tenu à Saint-Louis, cette date est adoptée pour la manifestation internationale.

Les travailleurs des diverses nations auront à accomplir cette manifestation dans les conditions qui leur sont imposées par ta situation spéciale de leur pays.

Avant d’être déposée, la proposition Lavigne fut soumise à Guesde, déclare Deville dans son article du Devenir social. Elle ne comprenait d’abord que le premier paragraphe. C’est Bebel et Liebknecht qui ajoutèrent le troisième, laissant quelque latitude aux nationalités, en particulier aux Allemands.

La date n’était pas fixée. Elle fit l’objet du deuxième paragraphe. Sur la proposition de quel délégué adopta-t-on le 1er mai 1890, en rappelant qu’il avait déjà été choisi par les trade-unions américaines? Deville examine plusieurs hypothèses : Intervention d’un délégué américain ? Bien que président de la séance du Congrès où fut votée la résolution, il ne s’en souvient pas. Réminiscence d’une lettre de Gompers lue au Congrès, où il aurait demandé aux ouvriers européens de prêter leur appui moral au mouvement américain ? Il ne saurait se prononcer.

En tout cas, de quelque façon que soit venu le deuxième paragraphe, cela importe peu. Il fait corps avec la motion. Il déclare qu’en France, que par le monde socialiste, on va, au 1err mai 1890, faire une démonstration semblable à celle de l’American Federation of Labor,

Hélas, non ! Pour obtenir la journée de huit heures, les Américains comptent sur leurs organisations économiques et se préparent à la grève ; le congrès socialiste, au contraire, demande la journée de huit heures à la législation, aux pouvoirs publics ; il en fait une revendication politique.

Telle que l’avaient comprise ses initiateurs guesdistes, la proposition Lavigne devait, cependant, provoquer une émotion formidable. Sa mise à exécution stimula les efforts des militants ouvriers et socialistes. Il fallait, au 1er mai, donner à la bourgeoisie une impression de la puissance de la classe ouvrière, de sa cohésion et de sa volonté. Tous les révolutionnaires s’employèrent à ce que cette journée fût imposante par son chômage, par ses cortèges, par ses manifestations.

Evidemment, la propagande du Parti ouvrier occupait le premier plan. Pour cette tâche, il avait fondé un quotidien, Le Combat, qui parut durant quelques mois, sous la direction d’Antide Boyer.

A la Bourse du Travail de Paris, les militants guesdistes multiplièrent leurs efforts afin de faire participer les syndicats parisiens à la démonstration. Ils n’y parvinrent pas. Une proposition dans ce sens, déposée au Comité général, par Prévost (des Coiffeurs) n’obtint que 26 voix, contre 61 à une proposition d’André Gély (des Employés) qui préconisait le pétitionnement au lieu de la démonstration.

La Bourse du Travail, alors, se trouvait sous l’influence des possibilistes qui étaient hostiles au projet du 1er mai et ne s’en cachaient pas. Dans des interviews, tapageuses à l’époque, Joffrin, le député possibiliste de Clignancourt, et Basly, secrétaire du Syndicat des Mineurs du Pas-de-Calais, répudièrent la décision du Congrès international de Paris. Voici les déclarations de Joffrin au Temps (17) :

« … Je suis persuadé que ce sera un « fiasco ». Il faut être Jules Guesde et ignorer comme lui ce qu’est un atelier français pour croire que deux cent mille ouvriers vont se promener dans les rues de Paris. Il ne faut pas tabler sur le tempérament français comme sur les tempéraments anglais et américain. Ces gens-là sont groupés, ont de puissantes sociétés ouvrières et sont soumis à une discipline qui ne peut pas exister chez nous.

Et puis, on a l’air d’oublier qu’il y avait à Paris, en 1889, deux congrès ouvriers internationaux. J’ai la prétention d’affirmer que le Congrès des possibilistes de la rue de Lancry, où étaient représentés tous les syndicats de Paris les trade-unions d’Angleterre, etc., était plus « ouvrier » que celui des marxistes, où il n’y avait que des états-majors et pas de troupes.

Les membres qu’ils avaient encore à ce Congrès et qui avaient quelque autorité sur les syndicats dissidents, comme MM. Boulé, Morin, Baudet et les membres de l’état-major blanquiste, ont passé depuis au boulangisme. Ils n’ont donc plus aucune influence sur les syndicats parisiens.

La manifestation aurait peut-être eu quelque chance de réussir si les marxistes s’étaient entendus avec nos chambres syndicales et nos groupements corporatifs.

Mais, je vous le déclare, si la question avait été soulevée à notre Congrès de la rue de Lancry, j’aurais pris la parole et j’aurais démontré qu’étant donnés notre tempérament et les habitudes de nos ateliers, il est impossible de faire cesser le travail au milieu de la semaine. J’aurais dit que si l’on avait pu faire sortir cent mille ouvriers à l’enterrement de Victor Noir, c’était le fait du dégoût de tout un peuple pour un régime oppresseur et non le fait de la manifestation d’une doctrine.

Je ne veux pas mettre en doute la grandeur de la question de la réduction de la journée de travail : j’ai, le premier de tous les socialistes élus, défendu dans un corps élu, au Conseil municipal, en 1882, la journée de huit heures. J’ai été appelé à cette époque à réclamer et à voter la journée de huit heures dans l’affaire du Métropolitain.

Je ne crois même pas que la manifestation du 1er mai réussisse en Allemagne. Je suis convaincu que les chefs du Parti socialiste allemand, tout en ayant voté au Congrès marxiste le repos du 1er mai, n’iront pas risquer dans les rues de Berlin les bénéfices du succès qu’ils viennent de remporter aux élections, et cela uniquement pour être agréables à M. Jules Guesde et à quelques-uns de ses amis qui, sous leurs lunettes, transforment les quelques centaines de partisans qu’ils avaient lors de leur congrès en centaines de mille de manifestants un jeudi l’après-midi.

Quant aux groupes du Parti ouvrier, syndicats, cercles d’études, etc., ils ne se mêleront pas à une échauffourée qui ne peut profiter ni à la réduction des heures de travail, ni à la République. »

Les éléments composant la Fédération des travailleurs socialistes ne jugeaient pas tous comme Joffrin. Les membres les plus influents de l’Union fédérative du Centre, Allemane, Paillet, J.-B. Clément, reprochèrent violemment à Brousse et à ses amis d’avoir « méprisé le bénéfice moral de la manifestation du 1er mai », et la scission qui devait survenir rencontra là une de ses causes.

Parmi les anarchistes, nombreux étaient ceux qui étaient partisans de participer à la démonstration. Une déclaration de Tortelier, dans une réunion tenue le 17 avril, montre quel sens ils attachaient à leur participation. « Ce n’est pas une manifestation pacifique que nous voulons, dit-il ; il faut que ce grand mouvement porte profit ; il faut qu’il en sorte l’idée d’une grève générale pour aboutir à la journée de huit heures en attendant mieux. N’allons pas voir les députés, c’est inutile ; ils ne feront jamais rien pour nous »(18).

Le Père pénard (dirigé par Pouget) était poursuivi pour un article « La manifestation du Premier mai ». et Weill, son gérant, condamné à dix-huit mois de prison.

L’émotion était, parait-il, aussi grande qu’au 1er mai 1906. La frayeur de la bourgeoisie était au paroxysme. Naturellement, la bonne presse bourgeoise y était pour quelque chose. Le matin du grand jour, le Petit Journal recommanda instamment à ses lecteurs de ne pas sortir de chez eux. Les départs pour la province et l’étranger furent extrêmement nombreux, Beaucoup de sociétés financières firent verser leur encaisse à la Banque. Le Salon des Artistes français fut fermé. Nombre de boutiquiers posèrent leurs volets. Comme la manifestation était pour l’après-midi, les garçons de recettes de la Banque de France et du Crédit Lyonnais rentrèrent à midi.

Paris était bourré de troupes : onze régiments d’infanterie ; 3e et 6e cuirassiers ; 8e, 27e et 28e dragons; 1er, 4e et 5e chasseurs ; 12e et 13e d’artillerie. Avec la garde républicaine, la gendarmerie et les 10.000 hommes de la police, il y avait, on le voit, des forces considérables pour barrer la route à l’émeute. Les Tuileries et le Bois de Boulogne avaient été plus particulièrement occupés.

Complétant ces mesures, M. Constans, ministre de l’Intérieur, ordonnait l’arrestation, le 29 avril, des principaux militants anarchistes. A Paris, Michel Zévaco, alors rédacteur en chef du quotidien révolutionnaire L’Egalité, Charles Malato et Gégout, qui venaient d’être condamnés tous deux à quinze mois de prison pour un article du bi -hebdomadaire l’ Attaque, étaient saisis pour purger leur prison. A la suite d’une perquisition à l’imprimerie du Révolté, rue des Trois-Bornes. Jean Grave, Dumont, Cabot, Cuisse, Rodi, etc., étaient arrêtés et l’on annonçait que Je marquis de Morès, le tapageur antisémite, qui venait d’être arrêté, était aussi propriétaire de cette imprimerie. Arrêté aussi, Prévost, le secrétaire du Syndicat des Coiffeurs et de la Commission d’organisation de la manifestation, qui avait tenté d’entraîner, nous l’avons vu, les syndicats parisiens.

Trente-six arrestations étaient opérées à Lyon. Saint-Etienne, Roanne. Emprisonnés aussi Louise Michel, Tortelier, etc.

La presse bourgeoise applaudissait à ces arrestations.

« Le gouvernement, disait le Temps, vient de faire preuve d’intelligence et d’énergie en opérant une razzia parmi les agitateurs anarchistes et les entrepreneurs d’émeute et de révolution qui organisent avec un cynisme impudent, sous les yeux mêmes de la police et de l’opinion, une journée de violence pour le 1er mai. Il est toujours plus sage de prévenir le· désordre que de se laisser mettre dans la nécessité, parfois cruelle, d’avoir à le réprimer » (19).

Le point de concentration de la manifestation était rue Royale. De !à, une délégation devait se rendre à la Chambre des députés déposer les pétitions en faveur de la journée de huit heures. Il avait été décidé que la délégation serait composée du premier bureau de la Fédération des Syndicats, des délégués des Syndicats, enfin de la Commission d’organisations et des députés et conseillers municipaux socialistes en tout, une centaine de personnes. Mais M. Lozé, préfet de police, déclara, dès la veille, que pas un seul des manifestants non pourvus de titres officiels ne suivrait les députés et les conseillers municipaux. Cependant, après une lettre de Ferroul, député socialiste, au président de la Chambre, M. Floquet, une délégation régulière, composée des députés, des conseillers municipaux et de cinq ou six autres membres pris parmi les manifestants, fut acceptée.

Sur les deux heures, l’après-midi du 1er mai, la délégation, escortée de gardes municipaux, se dirigea vers le Palais-Bourbon. La place de la Concorde avait été balayée de tous les manifestants par des charges de cavalerie.

D’abord reçus par le questeur de la Chambre, à qui ils remettent les pétitions, les délégués sont ensuite introduits dans le cabinet de M. Floquet. Voici le texte de cette pétition :

« Manifestation internationale du 1er mai :

Pour la journée de huit heures et une législation protectrice au travail aboutissant, avec la journée de huit heures pour base essentielle, à la garantie d’un minimum de salaire, à la limitation du travail des femmes et des enfants, au repos d’un jour par semaine et à la suppression dit travail de nuit, des bureaux de placement et du marchandage.

Les syndicats et groupes soussignés réclament comme la plus urgente de toutes les réformes la réduction, par une loi, de la journée de travail à un maximum de huit heures ;

Parce que la journée de huit heures, c’est du travail et du pain pour quantité de travailleurs qui se pressent, le ventre vide, à la porte des ateliers ;

Parce que la journée de huit heures, c’est la fin des chômages périodiques que multiplient les progrès du machinisme ;

Parce que la journée de huit heures, c’est la hausse fatale des salaires par la suppression de la concurrence homicide que font les ouvriers inoccupés aux ouvriers en activité ;

Parce que la journée de huit heures, c’est avec huit heures de sommeil, huit heures de loisir, c’est-à-dire de vie, de liberté et d’action pour la classe machine;

Parce que la journée de huit heures bénéficiera au petit commerce lui-même, en augmentant la puissance de consommation et d’achat de sa clientèle ouvrière. »

A la suite de son entrevue avec le Président de la Chambre, la délégation rédigeait le procès-verbal suivant :

« Conformément à la décision prise hier soir en assemblée nationale des représentants des chambres syndicales parisiennes et des délégués au Congrès international de Paris, la délégation chargée de porter aux pouvoirs publics la pétition pour la journée de huit heures et les autres résolutions du Congrès international est partie à deux heures de la place de la Concorde et s’est rendue à la Chambre des députés. Elle a été reçue par le secrétaire général de la présidence, qui a enregistré les pétitions des chambres syndicales et des groupes socialistes de tous les points de la France, ainsi que les résolutions des Congrès en vue d’une législation nationale et internationale du travail.

Avis a été donné que ce pétitionnement collectif sera complété par les adhésions annoncées et pas encore reçues et continué par un pétitionnement individuel qui commence aujourd’hui dans la classe ouvrière. »

La délégation a été ensuite reçue par le président de la Chambre, qui a déclaré être pénétré de toute l’importance de la question et ne pas douter de l’intérêt avec lequel la majorité républicaine discutera les revendications formulées. En foi de quoi ont signé les délégués :

Gouzou, Guignet, Lacoste, Feline. Duluc, Lentz, J. Guesde. Vaillant, Baudin Ferroul, Thivrier. »

Les salles de réunions ayant été fermées par ordre administratif, divers meetings se tinrent néanmoins le soir dans des salles de cafés. Le chômage avait été important ; les boulevards avaient charrié une foule aussi dense qu’aux jours de mi-carême, et, sur divers points, des charges de cavalerie s’étaient produites contre des manifestants et même contre de simples promeneurs. Une centaine d’arrestations avaient été opérées.

En province, des cortèges avaient pu s’organiser. A Marseille, les délégués avaient été escortés par 50.000 camarades, à Lyon par 40.000, à Roubaix par 35.000, à Lille par 20.000, à Calais, à Saint-Quentin,par 15.000, etc.

Le chômage fut complet dans les centres miniers de la Loire, de l’Allier, du Gard, chez les tisseurs de la région de Roanne. Des grèves éclatèrent à Roubaix, à Alais, etc.

La première manifestation française du 1er mai n’avait manqué ni d’importance, ni d’éclat. Cependant, quels progrès avait fait l’application de la journée de huit heures ?

Le Congrès international de Paris n’avait prévu que la manifestation de 1890. Celle de 1891 fut décidée, pour la France, par le Congrès de Lille du Parti Ouvrier (11-12 octobre 1890), et par le Congrès de Calais de la Fédération des syndicats (14-19 octobre 1890). C’est le Congrès socialiste international de Bruxelles qui consacra le 1er mai comme manifestation annuelle et internationale :

« Le Congrès,

Afin de conserver au Premier Mai son véritable caractère économique de revendication de la journée de huit heures et d’affirmation de la lutte des classes,

Décide :

Qu’il y a lieu d’avoir une démonstration unique pour les travailleurs de tous les pays ; Que cette démonstration aura lieu le 1er mai ; Et recommande le chômage partout où cela n’est pas impossible (20).

Le 1er mai 1891 devait être plus agité que son devancier. A Paris, la délégation des syndicats et des groupes parisiens était grossie de vingt-huit délégués, venus de l’Allier, de l’Aude, des Bouches-du-Rhône, du Nord, du Pas-de-Calais, de la Seine-Inférieure, de la Loire, etc., et d’un membre socialiste de la Chambre des communes, Cuningham-Graham, qui avait tenu à se joindre « comme témoignage de l’union active des travailleurs d’Angleterre et de France en vue de la journée légale et internationale de huit heures ».

Les délégués ne furent pas reçus. Floquet leur ferma sa porte. Les brigades centrales les bousculèrent, les gardes les chargèrent comme de simples manifestants.

A Roanne, le secrétaire de la Bourse du travail de Lyon, Péronin, était arrêté. L’hôtel de ville de Troyes était occupé militairement par ordre du préfet. A Saint-Quentin, Langrand était arrêté et condamné à un an de prison. A Charleville, J.-B. Clément, à deux ans.

A Fourmies, dans cette petite ville de tisseurs, les fusils Lebel couchaient, sur la place de l’Eglise, 10 cadavres : Maria Blandeau (18 ans), Edmond Giloteau (19 ans), Emile Cornaille ( 11 ans), Gustave Pestiaux (13 ans), Félicie Pennelier (17 ans), Ernestine Diot (19 ans), Louise Hubbet (21 ans), Emile Segaux (30 ans), Charles Leroy (30 ans) et Camille Latour (50 ans). Plus de quatre-vingts personnes furent blessées. ·

Les groupes du Parti Ouvrier avaient organisé une manifestation locale auprès des pouvoirs publics. Le matin, quelques collisions s’étaient produites à la porte des usines entre les ouvriers qui voulaient chômer et ceux qui voulaient travailler. Des arrestations avaient été faites. Les gendarmes, arrivés pendant la nuit, avaient chargé les manifestants qui venaient demander la libération de leurs camarades. Culine, le secrétaire du Parti Ouvrier, s’était présenté comme délégué, mais on l’avait éconduit.

Les patrons de Fourmies, les jours précédents, avaient multiplié les démarches afin qu’on leur envoie des troupes. Un bataillon du 145e de ligne, sous les ordres du commandant Chapus, était arrivé, ainsi que deux compagnies du 84e de ligne. Dans certains villages du Nord, au 1er mai, d’après une vieille et poétique coutume, la jeunesse va cueillir le Mai verdoyant autour duquel on danse le soir.

Une troupe de jeunes gens revenant de cueillir le « Mai », Marie Blondeau en tête, portant la branche d’aubépine, Giloteau portant un drapeau tricolore, débouche place de l’Eglise, près de la mairie, gardée par les soldats. Le joyeux cortège veut passer ; les baïonnettes se croisent. Cris, rires, injures des jeunes gens. Le commandant Chapus y fait répondre par le feu des Lebels.

L’indignation fut grande par tout le pays, MM. Millerand, Pelletan et Clemenceau interpellèrent le gouvernement de M. Constans. La Chambre couvrit le ministre de l’Intérieur, le commandant Chapus et le sous-préfet d’Avesnes, Isaac.

Culine et Paul Lafargue, qui avaient préparé la manifestation du Premier Mai à Fourmies par une tournée dc conférences dans la région, furent poursuivis. La cour d’assises de Douai devant laquelle ils comparurent le 5 juillet, les condamna : Culine, à six ans de réclusion, Lafargue à un an d’emprisonnement.

Le 25 octobre, une élection législative complémentaire devait avoir lieu à Lille. Pour protester contre le crime de Fourmies et contre le verdict de Douai, le Parti Ouvrier présenta la candidature de Lafargue, qui fut élu au deuxième tour par 6.470 suffrages contre 5.175 à M. Hector Depasse.

Identique manifestation fut faite sur le nom de Culine, à Roubaix, aux élections du conseil d’arrondissement. L’élection fut annulée pour cause d’inéligibilité du candidat ; cinq fois de suite, Culine fut élu.

Le meurtre de Fourmies produisit une douloureuse impression dans tous les milieux ouvriers. Longtemps il retint l’attention. Un fait de beaucoup moindre importance, qui fut à peine signalé, qui ne provoqua pas d’interpellation au Parlement, qui ne donna lieu à aucune protestation électorale, devait avoir des conséquences infiniment plus graves : c’est la bagarre qui survint à Clichy entre des manifestants anarchistes et des sergents de ville.

.. .Le 1er mai 1891, un groupe de vingt personnes qui s’étaient réunies place de la République, à Levallois-Perret, à deux heures de l’après-midi, se dirigeait vers la commune de Clichy ; une femme marchait en tête, portant un drapeau rouge.

Le commissaire de police, M. Guilhem, fut prévenu et se mit aussitôt à la poursuite de ces « porteurs d’emblèmes séditieux ». Il partit, accompagné de son secrétaire et de trois agents du commissariat. En route, les trois gardiens de la paix, nommés Dufoulon, Magnier et Vernier, pour rattraper plus vite les manifestants, sautèrent dans une voiture qui passait, tandis que le commissaire de police continuait son chemin, au bras de son secrétaire.

Les trois sergents de ville rejoignirent la petite troupe au moment où elle venait de s’arrêter chez un marchand de vins du boulevard National. Ils passèrent le seuil de la boutique et l’un d’eux voulut saisir le drapeau rouge qu’on était en train de rouler dans un journal.

Un coup de feu retentit aussitôt, suivi de plusieurs autres. Manifestants et sergents de ville sortirent de l’établissement, et une bagarre sanglante commença : un agent fut atteint à la joue et à l’épaule, un autre au-dessous du sein gauche.

Au bruit des coups de feu, quatre gendarmes à cheval survinrent, qui tirèrent sur les manifestants. Tous s’enfuirent, à l’exception de Decamp, Dardare et Léveillé, qui résistèrent avec acharnement, malgré leurs blessures, mais qui, désarmés et ligotés, furent, au bout de quelques minutes, conduits au poste de police.

Là, ils furent « passés à tabac » selon toutes les règles de l’art ; ils avaient été amenés à coups de crosse et à coups de pied ; quand ils furent jetés dans le violon, saignants et exténués, les agents leur martelèrent la tête à coups de canon de revolver. Decamp, dont l’oreille avait été déchirée dans la lutte, eut la tempe ouverte et la figure labourée ; Léveillé, qui, sur le champ de bagarre, avait eu la cuisse trouée d’une balle, ne put obtenir une goutte d’eau pour laver sa plaie. Quant à Dardare, un des agents blessés, le nommé Dufoulon, voulut se jeter sur lui pour lui fendre la tête avec son sabre ; un de ses collègues du poste dut le prendre à bras-le-corps pour l’en empêcher. Tous trois, le lendemain, étaient dans un tel état que le premier soin du juge d’instruction, M. Couturier, en se transportant sur les lieux, fut de faire procéder à leur pansement avant de passer à leur interrogatoire (21).

Le procès Léveillé, Dardare et Decamp vint devant la cour d’assises de la Seine, le 28 août 1891. M. Benoît, conseiller à la Cour, dirigeait les débats. M. Bulot, avocat général, « prononça contre l’anarchie en général un réquisitoire d’une âpre énergie » (22).

Decamp fut condamné à cinq années de prison ; Dardare, à trois ans ; Léveillé fut acquitté.

Ce verdict, après les brutalités dont avaient souffert les trois anarchistes de Clichy, devait ouvrir la période terroriste de 1892-1894 :

A Saint-Ouen, à Saint-Denis, dans tous ces milieux où la misère· consciente devient facilement furieuse, on ne parla plus que des « martyrs » de Clichy. Dans les réunions, leur arrestation et leur procès servirent de thème aux discours les plus violents : on put appuyer d’un fait les épithètes surannées ; la haine s’étaya sur une histoire.

On déclara qu’il fallait venger les condamnés du 28 août sur le magistrat qui avait conduit les débats… On résolut de punir aussi l’avocat général qui avait si violemment requis contre l’anarchie (23).

Decamp fut condamné à cinq années de prison ; aussi, que des anarchistes de Saint-Denis recueillirent. Leurs femmes étaient dans la plus atroce misère. Tout cela entretint le souvenir du verdict et surexcita les haines. Ravachol, obligé de fuir de la Loire, où il avait assassiné et volé l’Ermite de Chamble, vint se réfugier à Saint-Denis, dans ce milieu où l’on ne parlait que de vengeance. Avec l’argent de son vol, il vint en aide aux familles de Decamp et de Dardare. Et il osa exécuter ce que tous ses camarades souhaitaient…

Le 11 mars 1892, la maison du boulevard Saint-Germain qu’habitait M. Benoît, le conseiller à la Cour, sautait ; le 27 mars, c’était l’immeuble de la rue de Clichy, où demeurait M. Bulot, l’avocat général.

Arrêté sur la dénonciation de Lhérot le garçon du restaurant Véry, Ravachol comparaissait le 26 avril devant la cour d’assises de la Seine, en compagnie de trois hommes : Simon, Chaumentin et Béala, et d’une femme : Mariette Soubert. Le matin même du procès, le restaurant Véry sautait. Il y avait deux morts, le patron Véry, un consommateur Hamonod. Les attentats de la rue de Clichy et du boulevard Saint-Germain n’avaient occasionné que des dégâts matériels.

Tous les débats du procès Ravachol roulèrent autour de l’affaire Dardare et Decamp. Béala, Chaumentin et Mariette Soubert turent acquittés. Ravachol et Simon, dit « Biscuit », un gavroche de dix-neuf ans, apprenti verrier, furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité.

La chasse aux anarchistes, encouragée par les mille voix da la presse, gagna en fureur. On traqua et emprisonna de tous côtés. La bombe du restaurant Véry avait répondu à la dénonciation de Lhérot. D’autres la suivirent : celle de Vaillant au Palais-Bourbon, celles d’Emile Henry, au Terminus, au commissariat des Bons-Enfants ; enfin l’assassinat de Carnot.

Que devint le Premier Mai après 1891 ?

Le 1er mai 1892 coïncidait avec les élections municipales générales. La manifestation consista à se rendre aux urnes.

D’année en année, le Premier Mai perdit de son importance et modifia son caractère pour n’être plus qu’une journée de fête, mal chômée, d’ailleurs. On continua, dans certaines villes, à présenter aux municipalités les cahiers de revendications des travailleurs. Mais aucun élan vigoureux ne se manifestait dans la classe ouvrière. Elle avait cru à la possibilité de faire aboutir un projet de loi lui accordant la journée de huit heures. Cette croyance était morte. Le projet de loi déposé le 22 mai 1894 par Jules Guesde n’avait recueilli que les voix des députés socialistes. Plus d’espoir, partant plus de cortèges, plus de démonstrations, plus de chaleur.

Une loi sur les dix heures dans les ateliers mixtes entrait en application en 1901 ; mais pour en assurer l’application, encore fallait-il que les tisseurs du Nord déclarent la grève.

Les fêtes familiales remplaçaient, au Premier Mai, les mouvements de foules jetées dans la rue d’autrefois.

Le syndicalisme a tout un courant de désillusion à remonter, une classe ouvrière à ranimer, à rappeler à la conscience de sa force.

Il est né, en France, à l’heure où les militants du prolétariat ont eu épuisé leur confiance dans le parlementarisme. Mais l’action par soi-même, cette « libération des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes », dont les parlementaires avaient souvent proclamé les mots, mais en les vidant de leur sens, réclame de l’énergie, de la ténacité et la foi de la classe ouvrière en ses destinées. Cette énergie, énervée par les manifestations platoniques sur le terrain de la législation, cette ténacité, rongée par quinze années d’attente stérile, cette foi, ruinée par l’idée d’une révolution politique qui « tomberait soudain sur la société comme un voleur dans la nuit » la classe ouvrière ne les a plus. Le syndicalisme s’attache à les lui redonner.

Constituée définitivement au Congrès de Paris (sept. 1900), la Confédération générale du Travail, avec son organe hebdomadaire, La Voix du Peuple, dont le premier numéro parut en décembre 1900, commença l’œuvre de relèvement.

Peu après, apparaît dans ses préoccupations l’idée d’entreprendre, par d’autres moyens que les sommations aux pouvoirs publics, la conquête de la journée de huit heures. Ce numéro de la Voix du Peuple du 1er mai 1901, que nous avons déjà souvent cité, consacrait un article à l’ « Avenir du Premier Mai », dont les sous-titres étaient caractéristiques d’un nouvel état d’esprit : « Imitons les américains ! Voulons-nous la journée de huit heures ? … si oui, imposons· la ! »

Le Premier Mai n’a plus aujourd’hui pour nous l’allure révolutionnaire qui nous enthousiasmait il y a quelques années : grâce au manque d’unité dans sa conception, grâce à l’absence d’une idée directrice qui le vivifie, il n’est prétexte qu’à agitations sans portée.

Nous avons indiqué les causes de cette dépression, et nous sommes convaincus qu’il est possible d’y remédier.

Imitons les Américains !

La tactique qui, en 1886, leur permit de réaliser rapidement la journée de huit heures est toujours excellente, elle est même la seule efficace. Elle consiste à vouloir et à agir !

Pendant onze ans, nous nous sommes épuisés sur le terrain mouvant de la politique et nous n’en avons retiré que des déceptions. Il n’est pas exagéré d’affirmer que si nous avions employé la même vigueur sur le terrain économique, nous n’aurions pas eu les désillusions dont nous souffrons.

Ce que nous avons négligé d’accomplir, il est de notre devoir, de notre intérêt de l’entreprendre.

Les travailleurs des États-Unis nous ont montré le chemin, sachons marcher sur leurs traces.

Unifions notre action ! Que désormais le Premier Mai n’ait plus pour nous les caractères incohérents qui lui ont enlevé toute portée. Qu’un objectif seul domine en ce jour :

La conquête de la journée de huit heures.

Certes, la journée de huit heures n’est pas un idéal, c’est une étape. Franchissons-la.

Il est nécessaire de ne jamais perdre de vue que le but de l’action ouvrière est l’émancipation intégrale; mais il est aussi indispensable de ne pas se désintéresser du présent et de s’efforcer toujours d’améliorer nos conditions actuelles d’existence.

Entre les réformes immédiatement réalisables, la journée de huit heures est une des meilleures. Marchons à sa conquête ! N’attendons pas que les gouvernants nous l’octroient.

Quand les Américains voulurent ne plus travailler que huit heures, ils se fixèrent la date du 1er mai 1886 comme étant celle où cette réforme devait être appliquée et ils se promirent fermement de ne pas travailler plus de huit heures, à partir de ce jour.

Suivons leur exemple !

Fixons-nous une date et proclamons qu’à partir du jour que nous aurons choisi, pour rien au monde, nous ne consentirons à faire plus de huit heures.

On pourrait s’entendre pour que cette date soit celle du 1er mai 1902. Seulement, étant donné que nous sommes encore peu familiarisés avec les procédés américains, que nous sommes novices dans ces modes de propagande et qu’il nous faut faire l’apprentissage de notre Volonté, examinons s’il ne serait pas plus prudent de reculer la mise en pratique de la journée de huit heures au 1er mai 1903. Le congrès corporatif prochain, qui se tiendra à Lyon, en septembre, pourrait décider de la chose.

Le Congrès de Lyon, en effet, se trouva en présence d’un projet d’agitation en faveur des huit heures, soumis par le Syndicat des Mécaniciens de Lyon. Mais ce projet ne put être discuté ; d’ailleurs, les esprits n’y étaient pas préparés. Il fut décidé de le mettre à l’ordre du jour du congrès suivant : La journée de huit heures et l’action immédiate.

Mais le Congrès suivant (Montpellier, 1902), absorbé par la question de l’unité ouvrière, ne put étudier la question des huit heures. C’est à celui de Bourges, en 1904, qu’elle fit l’objet d’une importante discussion et qu’une décision fut prise. Voici les conclusions auxquelles aboutit une commission chargée d’établir un rapport sur les méthodes à employer:

Deux méthodes d’action ont été préconisées dans le sein de la commission :

L’une, tendant à demander que le congrès élabore un projet de loi, qui serait transmis aux pouvoirs publics par le comité confédéral, et à organiser des pétitions et des réunions publiques pour démontrer aux législateurs que cette réforme est réclamée par la grande majorité des travailleurs. ·

L’autre, tendant à se tenir à l’écart des pouvoirs publics, à exercer toute la pression possible sur nos adversaires, à les frapper avec tous les moyens qui sont à notre disposition.

« La commission s’est prononcée à l’unanimité moins trois voix pour cette dernière méthode ; elle considère que les errements du passé ont suffisamment duré et qu’à l’action platonique devait succéder une action plus efficace, capable de faire aboutir nos revendications.

La commission demande au congrès que de grandes manifestations soient organisées dans toute la France pour le 1er mai 1905, et qu’ensuite une propagande active d’éducation soit engagée par le comité et !es sous-comités de propagande, pour préparer les esprits, afin qu’au 1er mai 1906 aucun ouvrier ne consente à travailler plus de huit heures par jour, ni à un salaire inférieur au minimum établi par les organisations intéressées.

…Et pour que les travailleurs fournissent le maximum d’agitation, il faut les convaincre qu’ils ne doivent pas compter sur les législateurs mais sur eux-mêmes, pour faire aboutir leurs revendications » (24).

L’effort déployé par le Comité des huit heures de la Confédération fut immense : affiches apposées par centaines de mille, brochures de propagande et numéros de la Voix du Peuple, répandus à profusion, meetings, tournées régionales de conférences, tout fut mis en œuvre. Durant un an, l’attention publique fut concentrée sur le mouvement.

A la veille de l’échéance, une conférence des Fédérations se tint à Paris, où furent examinées les promesses d’action qu’offrait chaque corporation. Rappelons quelques-unes des déclarations de Griffuelhes, alors secrétaire de la Confédération :

« … On ne peut et il ne faut donc pas dire que si, au 1er mai 1906 la journée de huit heures n’est pas appliquée, ce sera un échec. Seuls, les adversaires de la journée de huit heures disent cela. Et si ces derniers entendent par-là suivre une tactique, qu’ils prennent garde qu’elle ne soit aussi dangereuse pour eux que pour ceux qu’ils prétendent combattre.

Qu’on ne se figure pas, parce que l’on aura entravé le mouvement des huit heures, qu’on a tué le mouvement. »

On se réserve certainement, dans la minorité de Bourges, de montrer au congrès d’Amiens l’échec des huit heures. Mais, pour qu’il soit impossible à certaines organisations de se dégager, il sera facile de leur démontrer ou· qu’elles ont fait trop peu pour que le mouvement produise son effet, ou qu’elles ont trop fait. Les brochures, affiches, etc., le démontreront.

Ce qui est certain, c’est que l’agitation n’a pas été menée avec toutes les organisations, la minorité de Bourges ayant en dessous combattu le mouvement.

… Je ne veux pas faire de politique, et si je suis obligé de mettre en cause les partis, c’est que chacun connait la lutte menée contre nous par le parti socialiste .

Certes, ce ne sont pas des manifestations bruyantes, mais une lutte sourde de tous les instants.

Partout, le P.S.U. essaie de démontrer aux ouvriers que la revendication des huit heures est une utopie. Et on tient ce raisonnement parce que cette réforme est une sorte de concurrence au P.S.U.

C’est là le grand crime du congrès de Bourges à qui, non pas les militants ouvriers, mais les têtes de file n’ont jamais pardonné de leur avoir ravi ce qui, pour eux, leur aurait été utile comme plateforme électorale.

… Il suffirait qu’au 1er mai, un fort mouvement se produisît sans trop de résultats appréciables pour que l’on se montre satisfait.

Ce serait la première fois qu’un parti, en France, aurait pu poursuivre pendant dix-huit mois une agitation et une propagande capables de mettre debout un nombre considérable de travailleurs, Ce serait la démonstration de notre force (25).

Le mouvement fut plus vaste qu’on ne l’escomptait. 150.000 travailleurs firent grève à Paris. En province, les grèves aussi, furent nombreuses. Inutile d’en donner l’énumération : ces faits sont trop près de nous. Nul n’a oublié la frayeur qui saisit la bourgeoisie ni les mesures que prit le gouvernement.

Pierre MONATTE

(La V.O. N°109, 1914, repris dans La R.P. N°452, 1960)

Notes :

(1) B. et S. Webb, Histoire du Trade-Unionisme, trad. fr. d’Albert Métln, pp 136, 137, 138.

(2) B. et S. Webb, Histoire du Trade-unionisme,

(3) B. et S. Webb, Histoire du Trade-Unionisme, trad. Fr., pp. 163-164.

(4) Cité par Webb.

(5) On appelle ainsi la surveillance organisée par les grévistes autour des établissements en grève, surveillance ayant pour objet d’empêcher l’entrée des supplanteurs.

(6) Vigouroux, La Concentration des forces ouvrières dans l’Amérique du Nord, p.108

(7) Cité par Vigouroux.

(8) Gabriel Deville, Historique du premier mai, (Le devenir social, avril 1896, pp. 291-292)

(9) Cité par la Voix du Peuple (n° du 1er mal 1901).

(10) Cité par la Voix du Peuple (n° du 1er mai 1901).

(11) Ouvrage déjà cité.

(12) N° du 1er mai 1901.

(13) Pendant longtemps, cette bombe a été considérée comme l’œuvre d’un policier. Dernièrement encore certains journaux ont répété cette affirmation. Elle est erronée. Ce qui a donné crédit à cette légende, c’est que l’anarchiste allemand qui lança la bombe ne fut pas arrêté. « On eut grand soin, dit la Voix du Peuple (1er mai 1901), de ne pas rechercher celui qui avait lancé la bombe ; son arrestation, en donnant à son acte un caractère Individuel, eût contrecarré l’abominable plan et rendu impossible la condamnation des huit propagandistes. Un détective ayant découvert le refuge de l’auteur de l’attentat ne put obtenir l’autorisation de l’arrêter; la police le laissa s’échapper, afin de pouvoir rendre responsables de son acte huit Innocents. Ce plan, monstrueusement machiavélique, ne fut dévoilé que plus tard par le détective lui-même. Il est inutile d’ajouter que l’auteur de l’attentat Ignora toutes ces abominables manœuvres ».

(14) « Le 22 mars 1879, un meeting monstre fut organisé dans les bâtiments de l’ancienne Exposition universelle. Ce meeting immense qui réunit entre trente et quarante mille personnes, dura toute la journée et une bonne partie de la nuit. On y recueillit une somme de 30.000 francs qui servirent à transformer l’Arbeiter Zeitung de journal tri-hebdomadaire en un organe quotidien. Le Congrès de Pittsburg fut aussitôt suivi à Chicago par la formation de plusieurs groupes de l’Internationale et par la création du journal de langue anglaise Alarm, dont Albert Parsons fut le rédacteur en chef. Cet organe fut publié jusqu’au 4 mai 1836, exerçant une influence considérable partout où il pénétrait et Il pénétra effectivement dans tous les centres industriels du pays ». (Rapport de W. Holmes sur l’Histoire du mouvement anarchiste aux Etats-Unis : Congrès antiparlementaire de Paris, 1900).

(15) Fédération américaine du travail.

(16) Vigouroux, ouvrage déjà cité, pp. 145, 146, 147.

(17) Temps n° du 12 avril 1890.

(18) Temps, n° du 19 avril 1890.

(19) Temps, n° du 30 avril 1890.

(20) Cette résolution fut confirmée et complétée au Congrès international socialiste de Zurich (11 août 1893).

(21) Henri Varennes, De Ravachol à Caserio, pp. 2 et 3. – Cet ouvrage est l’œuvre d’un chroniqueur judiciaire et non celle d’un propagandiste ou d’un ami de l’anarchisme.

(22) Varennes, même ouvrage, p. 5.

(23) Varennes, même ouvrage, pp. 5 et 6.

(24) Compte rendu du Congrès de Bourges (1904), pp. 205 et 207.

(25) Compte rendu de la Conférence des Fédérations (5 et 6 avril 1906), pp. 21, 22, 25.

1er-mai-1906