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Lumière sur mairies brunes

février 2, 2019

Note de lecture parue de La R.P. N°801 (juin 2018).

Vigilance et initiatives syndicales antifascistes (VISA), Lumière sur mairies brunes, tome 2, Syllepse, 2017, 232 p.

Au soir du second tour des élections présidentielles de 2002, le candidat du Front national (FN) obtenait 17,79% des suffrages exprimés, soit 5,5 millions de voix. Quinze ans plus tard, une autre candidate du même parti néo-fasciste, également au second tour, réunissait 33,90% des mêmes suffrages avec 10,7 millions de voix. Alors que, en 2002, l’arrivée d’un candidat d’extrême droite au second tour avait provoqué un séisme politique, une importante mobilisation spontanée et d’énormes manifestations le 1er mai, le même cas de figure quinze ans plus tard ne mobilisa et ne troubla quasiment personne, les journalistes et commentateurs attitrés n’ayant que le mot de « dédiabolisation » à la bouche… Bref, pour les médias, le FN était devenu un parti en voie d’être « respectable », voire quasiment fréquentable, tandis que la société civile était amorphe.

Depuis, évoquant la piètre performance de la candidate du FN durant le débat télévisé de l’entre-deux tours, l’échec (relatif) aux législatives suivantes et les tensions internes du parti d’extrême droite, il est de bon ton parmi ceux qui « font l’opinion » de se gausser du danger représenté par l’extrême droite française. Pourtant, il suffit de regarder les chiffres ci-dessus pour constater que le FN a quasiment doublé son score en quinze ans à l’élection considérée comme majeure de la vie politique en France.

Vigilance et initiatives syndicales antifascistes (VISA) est « une association intersyndicale composée d’une cinquantaine de structures syndicales » : « FSU et plusieurs de ses syndicats, l’Union Syndicale Solidaires et plusieurs de ses syndicats, des fédérations et des syndicats de la CGT, de la CFDT, de la CNT, de l’UNEF et le syndicat de la Magistrature »[1]. Parmi ses nombreuses activités d’analyses et de formation, l’association propose des brochures et des livres qu’il importe de mieux connaître, le dernier étant consacré à une évocation précise des méfaits de l’extrême droite dans la quinzaine de villes où elle a conquis la direction de municipalités. À juste titre, il n’est pas question des seules mairies FN, mais aussi de celles dirigés par des personnalités d’extrême droite comme à Bollène et Orange dans le Vaucluse, ou encore à Béziers dans l’Hérault). Du 3e trimestre 2015 au 1e semestre 2017, l’ouvrage passe en revue en cinq parties chronologiques les méfaits de l’extrême droite dans les villes qu’elle dirige. Sur le fond, nulle surprise, on y trouve partout les mêmes ingrédients : attaques contre la culture, les syndicats, les politiques sociales ; racisme et discrimination ; autoritarisme (le maire FN des 13e-14e arrondissements de Marseille est surnommé le « dictateur nord-phocéen »), voire mégalomanie. Les informations données sur le maire de Béziers sont particulièrement édifiantes et l’on y vérifie, s’il en est besoin, que la politique-spectacle, la communication et les effets d’annonce (sans suite) ne sont pas l’apanage des partis de gouvernement qui, pourtant, en usent et en abusent. Comme quoi ceux qui se prétendent comme des « anti-système » ne sont en tout et pour tout que de médiocres et dangereux prétendants à la gestion ultra-autoritaire dudit système… Sur la forme, on regrettera le caractère haché des différentes séquences chronologiques qui n’évite pas quelques redites. Plutôt que d’aborder les principales villes en cinq moments consécutifs, il serait préférable pour la clarté et la cohérence de la démonstration de traiter chaque ville sur la longue durée. Cela aurait renforcé l’accablante mise à nu des pratiques autoritaires et réactionnaires de l’extrême droite dans les principaux aspects de la vie quotidienne où interviennent les municipalités. Ajoutons que l’ouvrage est parsemé d’encadrés reproduisant des articles ou des tracts syndicaux contre l’extrême droite et, surtout, de brefs argumentaires de VISA démontant les prises de position du FN sur l’école, la santé, le logement, l’immigration, les 35 heures, la loi travail, les retraites. Loin d’y trouver une quelconque dédiabolisation et des propositions éventuellement favorables au plus grand nombre, on y vérifiera que, derrière les phrases ronflantes, il n’y a que des mensonges dont les salariés son t les premières victimes. À l’heure où l’extrême droite espère élargir sa base sociale et accroître son influence locale à la faveur des élections intermédiaires, il importe de continuer à braquer les projecteurs sur ses méfaits quotidiens dans les villes qu’elle occupe. Ce livre y contribue et appelle une suite…

LS

[1] http://www.visa-isa.org/

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Dépôts en librairies

janvier 23, 2019

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De la précarité en milieu universitaire

janvier 12, 2019

Article paru dans La R.P. N°802 (septembre 2018).

Le trimestriel Frustration – partenaire du « nouveau média télévisuel engagé » Le Média, proche de la France insoumise – a évoqué la question de la précarité des enseignants de l’université. S’adressant aux étudiants, le magazine annonce : « Une grande partie de vos enseignants sont des doctorants qui galèrent sur leur thèse et enchaînent des CDD d’un an ou des vacations (souvent payées une fois tous les six mois) »[1]. C’est là une réalité, aussi indéniable que dissimulée ; sans doute faudrait-il ajouter que cette situation n’est pas réservée aux seuls doctorants mais concerne aussi de nombreux docteurs ayant parfois soutenu leur thèse depuis des années et qui sont payés à moindre coût selon le bon vouloir de l’administration.

Pour vendre légalement leur force de travail, les vacataires sont tenus de respecter certaines conditions comme celles que l’on retrouve sur le site d’un établissement. S’ils sont étudiants, leur contrat ne peut « excéder 96 heures équivalent TD » par année, ce qui est insuffisant pour vivre de son travail. S’ils sont auto-entrepreneurs, ils doivent « justifier d’une activité professionnelle qui [leur] permet de retirer des moyens d’existence réguliers depuis au moins trois ans », ce montant devant « être au moins équivalent à 900 h de travail par an au taux du SMIC », soit 7 069 euros ou plus en 2017. Dans cette université, les vacataires « peuvent, sous conditions, enseigner jusqu’à 187 heures par année universitaire ». Le taux horaire de rémunération des vacations est de 41,41 euros, sachant qu’une heure de TD correspond à 4,2 heures de travail effectif. Comme le rappelle l’Association nationale des candidats aux métiers de la science politique (ANCMSP), les vacataires sont « actuellement payés en dessous du SMIC à l’heure de travail effectif »[2].

Frustration ajoute : « la plupart des travaux dirigés sont assurés par des vacataires qui n’ont aucune visibilité à long terme sur la durée de leurs contrats et ne sont généralement pas associés à l’organisation et la préparation des cours, qu’ils maîtrisent donc peu. Cela implique du relâchement dans leurs enseignements qui ne permet pas toujours aux étudiants d’acquérir les savoirs nécessaires à la validation des connaissances et conduit parfois à l’échec. » [3]

Précisons que les vacataires – la main-d’œuvre la plus fragilisée, souvent la plus jeune ou la plus pauvre parmi les travailleurs du supérieur – ne s’occupent pas uniquement des TD, même si des titulaires rechignent à prendre en charge ces enseignements et les attribuent d’autorité, comme des cours magistraux en premier cycle – jugés plus « épuisants » et moins « intéressants » –, à cette catégorie taillable et corvéable à merci. Si les vacataires n’ont « aucune visibilité à long terme » et sont parfois recrutés in extremis pour combler un manque, ils peuvent, ici ou là, être associés à la préparation de cours – notamment ceux désertés par les titulaires – et se voir attribuer arbitrairement la surveillance d’examens ou la correction de copies afin d’alléger la charge de travail de leurs collègues mieux installés, même s’il existe des institutions où la coopération se passe moins mal entre des personnels aux statuts concurrents. Le problème n’étant pas individuel mais structurel.

Quant à l’échec des étudiants, surtout en première année, il paraît difficile de l’expliquer par le « relâchement » des vacataires qui, pour beaucoup, enseignent depuis plusieurs années dans les pires conditions matérielles ou psychologiques, dans l’espoir d’être un jour titularisés ou, d’une façon plus pragmatique, dans l’optique de décrocher un contrat temporaire moins dégradant. Il convient plutôt de regarder du côté de la bureaucratie universitaire – et il n’existe pas de bureaucratie sans bureaucrates – qui fonctionne comme une machine à reproduire les inégalités sociales que retrouvent les enfants des populations ouvrières et immigrées, souvent nombreux à échouer en Licence 1. Et cela sans toujours susciter d’empathie de la part de titulaires, plutôt d’extraction bourgeoise ou petite-bourgeoise, de plus en plus écrasés par les tâches administratives au détriment de leurs responsabilités pédagogiques, confrontés à la stagnation de leur pouvoir d’achat et exprimant leur souffrance au travail.

La précarité fait l’objet d’une nouvelle attention en raison des transformations rapides qui affectent ce milieu, conséquences des contre-réformes successives poussant à davantage de concurrence entre établissements, composantes, laboratoires, personnels, étudiants, etc. Ces éléments ont conduit à la création, en avril 2016, du « Collectif national des travailleur-e-s précaires de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche » qui revendique, entre autres, la « titularisation de tou-te-s les contractuel-le-s et vacataires de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche travaillant sur des fonctions pérennes ». Le SNESUP, mensuel du Syndicat national de l’enseignement supérieur, a publié un supplément en mars 2017 « contre la précarisation des travailleurs scientifiques » dans lequel le responsable du secteur Agents non titulaires se prononce pour « la création massive de postes et concours réservés »[4] .

Cette question a été abordée lors des Rencontres de la science politique, organisées en juillet 2018 à Saint-Denis par l’Association française de science politique. Lors d’un atelier portant sur les « libertés académiques et [l’]engagement militant », une post-doctorante, qui s’estimait « sortie de la précarité », a déclaré que, si l’on ne pouvait pas se faire licencier en France pour ses travaux, la précarité pouvait toutefois nuire aux libertés académiques. Elle appelait les précaires à profiter de ces rencontres pour « faire du réseau » et se rendre visibles. Elle remarquait cependant que l’université française était peu transparente et que depuis l’affaire Harvey Weinstein, il n’y avait eu aucune révélation concernant des cas de harcèlement sexuel – preuve d’une certaine omerta. Un enseignant-chercheur a souligné les effets de la précarisation sur le choix des objets de recherche ainsi que sur le rapport engagé au savoir que cela pouvait engendrer. Enfin, un « universitaire engagé » a lancé des pistes de réflexion sur les conditions d’engagement des chercheurs en pointant un « paradoxe magnifique » : on ne serait pas forcément disqualifié dans ce milieu en étant « radical ». Selon lui, on assisterait à une forme de « démocratisation » de l’université mais il convient de savoir ce qui est fait « aux non-blancs, aux LGBT et aux femmes ».

Quand la parole a été donnée à l’assistance, j’ai tenté à mon tour de formuler quelques remarques. Le fait d’avoir obtenu un contrat post-doctoral ne signifie en aucune façon que l’on soit sorti de la précarité puisqu’il s’agit d’un CDD et non d’une titularisation. Il s’agit sans doute là d’une confusion entre pauvreté et précarité. De plus, exhorter les précaires à « faire du réseau » ne peut en aucune manière constituer une solution et cela n’aura pour autre conséquence que l’entretien de mécanismes opaques, surtout quand on connaît les logiques du recrutement discrétionnaire, notamment pour les contrats de recherche souvent attribués en dehors de procédures publiques, loin d’être toujours transparentes. La précarité n’est pas toujours synonyme d’autocensure, dans la mesure où certains universitaires – malgré les appels à la prudence de leurs collègues titulaires qui sont autant de recruteurs potentiels – n’estiment pas devoir attendre une hypothétique titularisation pour défendre publiquement leurs convictions, quitte à s’aliéner une partie de ce milieu. Certains travailleurs précaires participent d’ailleurs du renouveau de la pensée critique et s’engagent résolument dans une perspective socialiste comme c’est le cas aux États-Unis [5]. Enfin, il convient de s’interroger sur ce que l’on entend par la « démocratisation » de l’université – qu’il ne faut pas confondre avec sa massification et encore moins avec la parité ou la diversité. L’université publique est toujours aussi sévère avec les classes populaires. Sait-on combien d’enfants d’ouvriers sont aujourd’hui professeurs des universités ?

Un autre atelier était spécifiquement consacré à la « précarité des jeunes chercheur-e-s ». De nombreuses données ont été livrées par les intervenants : 45% des doctorants travaillent gratuitement ou sans le déclarer ; les sciences humaines et sociales sont les disciplines les plus féminisées et les plus précaires ; 10% des heures d’enseignement en science politique sont dispensées par des vacataires ; augmentation des postes de maître de conférences en CDD, etc. Une universitaire a rapporté le nombre important d’abandons chez les doctorants en début de thèse ou lors de la rédaction en raison de leur isolement et du manque de débouchés. Un responsable de formation s’est demandé « contre qui il fallait lutter » – en déplorant que des titulaires soient rendus responsables de la situation par des précaires alors qu’ils gèrent du mieux possible – et s’est interrogé sur la « précarisation de la situation des titulaires ». Dans son département, 38% des cours en science politique sont assurés par des vacataires et 36% par des titulaires. Un enseignant-chercheur a exposé la situation en Allemagne où des syndicalistes revendiquent la création de postes de titulaires en-dessous du grade de professeur ainsi que la suppression des chaires ou de l’habilitation à diriger des recherches. Enfin, un membre de l’ANCMSP a présenté les travailleurs précaires comme une « armée de réserve » en pointant la responsabilité des syndicats dans la cogestion et a conclu en invitant à se mobiliser contre cette situation afin de « mieux vivre sa précarité ».

Lors de la discussion, je suis intervenu pour rappeler que la souffrance au travail des titulaires était un phénomène différent de celui de la précarité. En effet, il paraissait difficile de mettre sur le même plan l’indéniable dégradation des conditions de travail des fonctionnaires – qui disposent par définition d’un statut, d’un salaire régulier et de droits sociaux – avec l’impossibilité pour les précaires – qui peuvent être au chômage, survivre avec le RSA, cumuler plusieurs petits boulots, compter sur le soutien de leurs proches, etc. – d’avoir des projets dans la vie, aussi banals soient-il, surtout quand ils dépassent la trentaine ou approchent la quarantaine : se projeter au-delà d’un semestre ou d’un an, partir en vacances ou avoir une famille pour ceux qui le souhaitent. J’ai demandé s’il n’était pas judicieux – en Allemagne comme ailleurs – de s’orienter vers la création d’un corps unique pour mettre fin à la concurrence des statuts, au-delà de la création massive de postes d’enseignants-chercheurs afin d’assécher cette armée de réserve des travailleurs que constituent les précaires. Enfin, il me paraissait fondamental de considérer l’université comme un lieu d’exploitation et de reproduction des inégalités – y compris en terme de sexisme et de racisme. Par conséquent, les meilleurs moyens d’action demeuraient à mes yeux les armes classiques du mouvement ouvrier comme la grève ou l’occupation, avec tous les personnels et usagers, sur un pied d’égalité.

Nedjib SIDI MOUSSA

[1] « Pourquoi il faut supprimer les grandes écoles », Frustration, n° 14, été 2018, p. 51.

[2] « La galère du vacataire », ancmsp.com, 11 février 2018.

[3] « ‘Parcoursup’, vers des études à prix d’ORE », Frustration, n° 14, été 2018, p. 53.

[4] Jean-Luc Godet, « Vacataires : pérennisation d’une situation intenable ? », supplément au mensuel Le SNESUP, n° 653, mars 2017, p. 8.

[5] Laura Raim, « Aux États-Unis, du nouveau à gauche », La Revue du Crieur, n° 8, octobre 2017.

[6] Voir par exemple : « En Allemagne, un autre syndicalisme est possible », Le Combat Syndicaliste, n° 436, juin 2018.

Solidarité avec le Rojava

janvier 1, 2019

Déclaration de l’Union syndicale Solidaires :
rojava

Victoire de la grève du Hyatt Vendôme

décembre 22, 2018

Sécurisation du statut des salarié.e.s sous-traité.e.s, droit à des représentant.e.s du personnel, alignement des salaires vers le haut : victoire exemplaire des grévistes du Hyatt Vendôme, au bout de 87 jours d’une grève dont nous avons parlé dans notre dernier numéro.
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Dossier VISA : Ces gilets bruns qui polluent les gilets jaunes

décembre 20, 2018

VISA est une association intersyndicale composée d’une cinquantaine de structures syndicales : la FSU et plusieurs de ses syndicats, l’Union Syndicale Solidaires et plusieurs de ses syndicats, des fédérations et des syndicats de la CGT, de la CFDT, de la CNT, de l’UNEF et le syndicat de la Magistrature.

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Journée Internationale des Migrants le 18 décembre

décembre 16, 2018

« Nous marcherons toutes et tous ensemble, contre la montée des nationalismes, des racismes et des fascismes qui s’étendent sur l’Europe et le monde. (…) Nous marcherons contre l’idée que l’immigration crée du dumping social, pour la régularisation des sans-papiers et pour l’égalité des droits. »

À l’appel notamment de : CGT, CNT, CNT-SO, Émancipation tendance intersyndicale, FSU et Union syndicale Solidaires.

migrants

Les RDV locaux sont répertoriés à https://www.facebook.com/pg/18decembre/events/?ref=page_internal

N° 803 (décembre 2018)

décembre 5, 2018

Au sommaire de La R.P. de décembre :

◊ Les menaces populistes (S. Julien)
◊ 1918-2018 (Ch. Mahieux)
◊ Des enjeux de la formation professionnelle… (Ronan)
◊ Bonnes pages : La Révolution allemande (C.S.) | Trois légendes (S. Haffner) | Lettre de Pierre Monatte à Marcel Martinet | La victoire du syndicalisme intégrateur et ses revers (Ch. Reeve)
◊ « 14-18 », avant, après ! (J. Demorgon)
◊ Le travail et le crédit (J.L. Debry)
◊ Le langage inclusif n’est pas une nouveauté ! (E. Viennot)
◊ Morceaux choisis | Brèves | Portfolio | A.G. 2019
◊ Revues : Autogestion N°2
◊ Livres : Pierre Monatte, Lettres d’un syndicaliste sous l’uniforme 1915-1918 | Bernd Langer, Antifa – Histoire du mouvement antifasciste allemand | Guillaume Goutte, Vive la syndicale !| Le désir libertaire (Le surréalisme arabe à Paris 1973-1975)| Élisée Reclus, Lettres à Clarisse | Vivek Chibber, La théorie postcoloniale et le spectre du Capital | Max Hoelz, Un rebelle dans la révolution – Allemagne 1918-1921
◊ Contre la haine, le mépris, la condescendance ou l’ignorance… Tout un programme ! (J.K. Paulhan)
◊ Lettre d’Amérique : Après les élections (D. Ball)

RP 803 - une

Lettres d’un syndicaliste sous l’uniforme (1915-1918)

novembre 4, 2018

Pierre Monatte, Lettres d’un syndicaliste sous l’uniforme 1915-1918, Smolny (Collectif d’édition des introuvables du mouvement ouvrier), 2018. http://www.collectif-smolny.org/

Un siècle ! Il aura fallu attendre un siècle pour qu’un petit éditeur militant de province publie une partie de la correspondance de Pierre Monatte pendant son passage dans les tranchées de la Grande Boucherie. On ne présente pas ici Monatte, le fondateur de notre revue, ni son opposition persistante à la guerre et à l’Union sacrée quand la majorité du mouvement ouvrier retourne sa veste en 1914. Certes, de cette période, on connaissait les lettres reçues par Monatte (Syndicalisme révolution et communisme : les archives de Pierre Monatte, Maspero 1968) et une série d’articles envoyés à L’École émancipée (Réflexions sur l’avenir syndical, publié en 1921, réédité dans La Lutte syndicale, Maspero 1976), mais pas les lettres de Monatte lui-même. Celles, publiées ici et annotées par notre ami Julien Chuzeville, sont principalement adressées à sa femme, à Marcel Martinet et à Fritz Brupbacher. Julien Chuzeville explique qu’ « une grande partie des lettres écrites par Monatte depuis la caserne ou les tranchées ont été détruites ou perdues – ses lettres à Rosmer, notamment, ont été brûlées par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale ».
Alors que Léon Jouhaux est nommé « commissaire de la Nation », Pierre Monatte, âgé de 34 ans, passe en conseil de révision et est donc envoyé au front en 1915. Il s’inquiète de ne plus être bon à rien pour la cause s’il doit tuer des gens, est affectueux avec sa femme, demande constamment des journaux, reçoit des colis alimentaires, poursuit prudemment une correspondance politique car l’effondrement général du mouvement ouvrier nécessite l’effort de reconstruction par tous ceux qui n’ont pas lâché (d’où l’importance des notes pour déchiffrer certains passages), semble bien intégré aux autres soldats, etc. La guerre prend ici une tonalité calme et intime, c’est sur son temps de pause qu’on fait sa correspondance : «  je ne peux aller me coucher ; mon tour de garde vient dans une heure et demie ; les manilleurs ont quitté la table. C’est le bon moment pour répondre à ta lettre arrivée cet après-midi. »

Une inquiétude concrète saisit Monatte au départ : « Je ferai tout le possible pour être de ceux qui resteront et je ne renonce pas à l’espoir d’en être. Mais si les circonstances me contraignent à prendre un autre chemin, il y a des choses que, pour moi-même, je ne puis accepter de faire. Si je les faisais, je n’aurais plus demain la force intérieure de reprendre la vie d’hier et de m’adresser à autrui. Vous avez, tous, pensé surtout à l’intérêt de la propagande, examiné la situation sous cet angle. J’y pense aussi, mais autrement et en partant d’un point différent. Si je revenais jamais avec des mains salies, je ne pourrais plus rien faire, rien du tout. En moi, le moteur serait cassé et je vaudrais moins qu’un mort de plus. » Il réussit à éviter de tuer en se portant volontaire comme signaleur-télégraphiste.

Des moments de découragement ne peuvent pas être évités dans une telle épreuve. Dans une lettre à Martinet, Monatte écrit : «  Il nous voit trop beaux et trop braves ; nous ne sommes guère que des hommes de bonne volonté, moins lâches que le restant des syndicalistes et des socialistes. Mais faisons-nous bien tout ce que nous pouvons ? Tu as été envahi ces temps derniers par une vague de découragement et c’est pour cela que tu ne m’as pas écrit. C’est curieux, je viens de passer par le même état d’esprit. J’étais rentré de Paris trop joyeux de ces paquets de lettres que j’avais parcourues. Je voyais tout ce monde d’isolés grouiller, se réunir et cogner dans le boulot tous ensemble, chacun dans son coin et entamer la grande opinion publique. Mon imagination m’avait joué un mauvais tour. Quand je m’en suis rendu compte et que j’ai revu le pas de tortue presque fatal de notre mouvement, entravé de tant de manières, j’ai eu le cafard. »

Même s’il se plaint qu’on ne lui écrive pas assez, Monatte semble très bien informé sur le front. Par exemple, il écrit en juillet 1915 à Marcel Martinet : « T’ai-je dit que les syndicats d’instituteurs allaient sortir un manifeste en faveur de la paix ? »

Le livre, au format de poche, ne coûte que 10 euros. Autant dire que c’est un achat absolument indispensable pour toute bibliothèque militante. Mais c’est surtout une occasion précieuse de retrouver la voix d’une génération héroïque, non ici dans ses déclarations, ses tracts et autres productions militantes, mais dans l’intimité sobre et émouvante d’une correspondance qui garde le cap en plein enfer.

S. J.

(Note de lecture à paraître dans La R.P. N°803)

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La RP dans le Diplo

octobre 31, 2018

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