N° 755 – extraits (2006)

Entretien avec Jean-François Besançon

(paru dans La Révolution prolétarienne n°755)

Jean-François Besançon tu es délégué du personnel à la Bibliothèque Nationale de France depuis 1997 du syndicat SNASUB-FSU. Cette bibliothèque a été une vitrine du dernier septennat de François Mitterrand, dont elle porte le nom. Peux-tu nous la présenter en quelques mots, et nous dire comment ses salariés y travaillent?

La Bibliothèque nationale de France est née d’un projet à l’origine généreux mais en grande partie irréalisable pour des raisons tant financières que liées à des choix qui se sont avérés erronés. Si la nécessité même de sortir du site historique de Richelieu aux capacités d’accueil et de conservation insuffisantes justifie amplement la conduite et la réalisation d’un projet architectural ambitieux, la conception de la TGB, rigide, excentrée, ne répond pas aux exigences de fluidité des espaces publics d’accueil comme de ceux réservés aux personnels. L’absence de centre, la présence d’un jardin certes agréable mais impraticable, démultiplient les durées des trajets et comme celles liées à la communication des documents aux lecteurs et concourent à isoler les quatre tours placées aux angles du bâtiment. De même, la conservation des ouvrages dans les tours et l’affectation des personnels chargés des collections patrimoniales dans un socle enfoncé dans la terre des berges de la Seine et où règne une nuit permanente relève d’une conception absurde des fonctionnalités. Ainsi, depuis 10 ans, des milliers d’agents publics sont relégués dans des espaces insalubres dont l’inconfort et les nuisances génèrent fatigue, usure physique prématurée et pathologies anxio-dépressives. Les conditions de travail déjà dénoncée par l’inspection générale des bibliothèques à l’issue de la grande grève de 1998 n’ont presque pas été améliorées parce que, je le répète, les distances et l’absence de lumière naturelle ne sont pas solvables, mais aussi parce que l’administration, qui bénéficie d’un budget de plus en plus réduit, préfère maintenir l’illusion d’une vitrine luxueuse qu’améliorer le cadre de travail des personnels. A cela il faut ajouter la récente crise sanitaire due à la présence de fortes concentrations d’amiante dans les collections et les conséquences potentielles de maladies futures pour les agents qui ont été délibérément exposés au risque quand cela aurait pu être aisément évité.

Le budget de fonctionnement a t-il suivi ces dernières années?

Le budget de fonctionnement de la BnF ne cesse de baisser de même que l’effectif. Ils sont devenus insuffisants à permettre le maintien d’un service public de qualité, aussi la direction multiplie-t-elle les opérations de prestige et les manœuvres de communication telles que l’installation des « Globes de Coronelli » alors que les crédits destinés aux acquisitions « ordinaires » fondent comme neige au soleil et n’autorisent plus, par exemple, le renouvellement des abonnements de certains périodiques ou l’achat de livres nouveaux. Mais la façade continue à briller. Nous avons à présent une bibliothèque Potemkine qui coûte de moins en moins cher au gouvernement de la bourgeoisie et de plus en plus cher au, peuple et aux usagers. Il fallait entendre une représentante de ce gouvernement expliquer lors du dernier CA que les parlementaires avaient été contraints de faire des coupes franches dans le budget de la Culture en raison de l’envoi de « soldats de la paix » au Liban et la FSU de lui répondre qu’il était très étonnant que soit préféré au rayonnement culturel international d’un grand établissement l’occupation d’un pays venant d’être libéré et le désarmement de la résistance libanaise.

Y a t-il des contrats précaires à la BNF?

Bien entendu. La moitié de l’effectif est constitué de précaires, qu’il s’agisse de contractuels A et B dont certains ont obtenu une sorte de “statut” hybride ou de “contractuels sur crédits de vacation”, à savoir taillables et corvéables, dont l’avenir semble aujourd’hui plus qu’incertain en l’absence de prorogation du décret Sapin. En tout état de cause, la BnF fonctionne officiellement avec taux incompressible de non titulaires puisque cela a été décidé dès sa fondation. Le maintien d’une forme de précarité chronique est un des effets funestes de la réforme de l’Etat puisque le projet de loi Jacob – dit de “modernisation de la fonction publique” – prévoit clairement la pérennisation du CDI.

Dans quelles conditions matérielles exerces-tu tes mandats syndicaux à la BNF?

Dans des conditions difficiles puisqu’il nous faut faire face à une administration extrêmement rouée et très compétente et défendre près de deux mille agents, envoyer des représentants dans une dizaine d’instances propres à la BnF – CA, CTP, CHS, commissions sociales, etc. – et maintenir un niveau de compétence en terme de droit statutaire et surtout en matière d’hygiène et de sécurité. Le rythme de travail syndical est très élevé et nous sommes constamment débordés en les cas individuels et collectifs. En outre, nous faisons face à une augmentation des situations individuelles de harcèlement due à une pression toujours plus grande de la direction et de l’encadrement sur les personnels. L’effectif fondant comme neige au soleil, la charge de travail se trouve répartie sur un trop faible nombre de collègues qui tombent de plus en plus souvent malades ou tentent de quitter l’établissement, ce qui, de manière perverse rend la situation encore plus difficile. Il me semble qu’aujourd’hui, nous sommes à l’étiage et ne pourrons tolérer un baisse supplémentaire de l’effectif sans que cela n’entraîne une explosion sociale similaire à celle de 1998 quand, après une ouverture prématurée, les personnels s’étaient mis massivement en grève pendant 3 semaines. Enfin, l’établissement public étant placé sous une double tutelle, il faut se battre sur le terrain de l’Education Nationale – statut de près de 80% des agents – et de la Culture – qui gère leurs carrières, ce qui relève de la gageure. La BnF est une petite ville et une immense usine semi souterraine. Aussi la section SNASUB-FSU – 45 camarades – a-t-elle, par la force des choses, une autonomie qui pourrait être celle d’un syndicat. Elle produit, édite et diffuse son propre bulletin d’information, tiré à plusieurs milliers d’exemplaires, lien social indispensable.

Quelles sont les principales revendications actuelles des salariés de la BNF?

Les revendications des salariés de la BnF sont liées à la casse progressive des statuts et sont donc les mêmes que celles de centaines de milliers de fonctionnaires. Pour ce qui est de celles propres à la bibliothèque, il vaut mieux considérer ce dont-ils ne veulent plus : baisse constante de l’effectif depuis 1998, budget en récession, conditions de travail dégradées, abaissement de nos missions et des services aux publics de la bibliothèque, mobilité interne et externe réduite des agents. Mais aussi : gestion inégalitaire des « ressources humaines », « évaluation » arbitraire des personnels, casse des statuts par la création de « groupes d’emploi », maintien de la précarité, fatigue, découragement, multiplication des pathologies liées au travail, incompréhension des agents faisant les frais d’une politique d’affichage insensée d’une direction pour qui la Grande Bibliothèque inaugurée il y a 10 ans n’est plus qu’une vitrine dont-il faut maintenir coûte que coûte l’apparence trompeuse.

La BnF est en passe de devenir ce que seront non seulement les autres bibliothèques demain, mais aussi les grands établissements de service public : des entités de plus en plus autonomes, séparées de la tutelle traditionnelle de l’Etat, de grandes entreprises d’économie mixte, employant de plus en plus de salariés de droit privé, nourries par le sponsoring et le mécénat, des «business librairies » dont les droits d’accès ne seront pas accessibles à la plupart. Le bien public, celui du peuple historiquement dépossédé de sa culture et de ce que produit sa culture, continuera alors – A. Gramsci l’écrivait déjà il y 70 ans – à être aliéné aux intérêts de la bourgeoisie, mais dans une mesure jusqu’alors inédite.

(Propos recueillis par Stéphane Julien)

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Prix Maitron 2006

“La source Perrier face aux restructurations (1990-2000)”

Le prix Jean Maitron (1000 euros) 2006 a été décerné le 30 novembre à Irène favier pour son mémoire sur “La source Perrier face aux restructurations ou comment déstabiliser les stables” (1990-2000). Histoire sociale d’une entreprise à l’heure des changements culturels“.

Son mémoire a été soutenu à l’université Paris VIII sous la direction de Michel Margairaz.

Signalons la parution du premier volume (de A à Be) d’une série de 12 du Dictionnaire Maitron du mouvement ouvrier-mouvement social. cette nouvelle série couvrira la période de 1940 à 1968. onze autres ouvrages paraîtront prochainement aux Editions de l’Atelier.

Les éditions de l’Atelier lancent une souscription d’autant plus intéressante qu’elle permettra de recevoir un cd-rom regroupant les 44 premiers volumes.

Editions de l’Atelier, 51-55 rue Hoche, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél: +33 (0)1 45 15 20 20 – Fax: +33 (0)1 45 15 20 22) – Site: www.editionsatelier.com ou www.maitron.org

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