N° 357 complet (1951)

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 Extrait:

Simone Weil que nous avons aimée


Source: Avant-propos à La Condition ouvrière de Simone Weil (Gallimard, 1951) publié dans La Révolution prolétarienne n°353 (décembre 1951).


Le hasard n’est pour rien dans le fait que le petit groupe des syndicalistes-révolutionnaires de la Loire connut Simone Weil en 1932. De bonne heure, ainsi qu’elle le raconte elle-même, elle avait été émue par les injustices sociales et son instinct l’avait porté du côté des déshérités. La permanence de ce choix donne à sa vie son unité.Très tôt elle fut attirée par les révolutionnaires. La révolution russe, porteuse à l’origine d’un immense espoir, avait dévié, et les prolétaires y étaient maintenus en état de servage par la bureaucratie, nouvelle caste de privilégiés, confondant volontairement industrialisation et socialisme. Simone avait trop l’amour et le respect de l’individu pour être attirée par le stalinisme qui avait créé un régime dont elle devait dire en 1933: « A vrai dire, ce régime ressemble au régime que croyait instaurer Lénine dans la mesure où il exclut presque entièrement la propriété capitaliste; pour tout le reste il en est à peu près le contre-pied. »Ayant ainsi éliminé du monde révolutionnaire les staliniens, elle se rapprocha des autres groupes: anarchistes, syndicalistes-révolutionnaires, trotskystes. Elle était trop indépendante pour qu’il soit possible de la classer dans un de ces groupes; cependant celui pour lequel elle eut le plus de sympathie à l’époque où nous l’avons connue était symbolisé par la Révolution prolétarienne.

Fondée en 1925, cette revue qui portait au début en sous-titre « Revue syndicaliste-communiste » rassemblait autour d’elle des syndicalistes qui, emportés par leur enthousiasme pour la révolution d’Octobre, avaient adhéré au parti communiste et en avaient été exclus ou l’avaient volontairement quitté en constatant que peu à peu la bureaucratie se substituait à la démocratie ouvrière du début. Les deux figures les plus marquantes en étaient et en sont encore Monatte et Louzon, tous les deux syndicalistes-révolutionnaires et de formation libertaire.

Simone entra en contact avec plusieurs des hommes qui animaient cette revue, et lorsqu’en automne 1931 elle fut nommée professeur au lycée du Puy ce fut à eux qu’elle demanda de la mettre en rapport avec des militants de cette région. C’est ainsi qu’un soir d’octobre elle vint chez nous pour y rencontrer Thévenon, alors membre du conseil d’administration de la Bourse du Travail à Saint-Étienne, secrétaire-adjoint de l’Union départementale confédérée de la Loire, qui s’efforçait de regrouper la minorité syndicaliste et de ramener à la C.G.T. la Fédération régionale des mineurs, alors minoritaire dans la C.G.T.U. et dont le secrétaire Pierre Arnaud venait d’être chassé du parti communiste.

Par Thévenon, Simone se trouva du même coup plongée en plein milieu ouvrier et en pleine bagarre syndicale. Elle ne demandait que cela. Chaque semaine, elle fit au moins une fois le voyage du Puy à Saint-Étienne et deux ans après de Roanne à Saint-Étienne, pour participer à un cercle d’études organisé à la Bourse du Travail, assister à des réunions ou à des manifestations.

*

Son extraordinaire intelligence et sa culture philosophique lui permirent une connaissance rapide et approfondie des grands théoriciens socialistes, en particulier de Marx. Mais cette connaissance théorique de l’exploitation capitaliste et de la condition ouvrière ne la satisfaisait pas. Elle croyait utile de pénétrer dans la vie de tous les jours des travailleurs.

Au syndicat des mineurs, Pierre Arnaud représentait une beau type de prolétaire. Bien que permanent, il avait gardé toutes ses habitudes de mineur: son langage, ses vêtements et surtout sa conscience de classe. Il était un mineur et ne cherchait pas à passer pour rien d’autre. Simone l’estima, appréciant sa fierté, sa droiture et son désintéressement. Autour de lui gravitaient des hommes habitués à se heurter durement à la vie, dont quelques-uns avaient servi dans les bataillons disciplinaires. Simone essaya de s’intégrer à eux. Ce n’était pas facile. Elle les fréquenta, s’installant avec eux à la table d’un bistrot pour y casser la croûte ou jouer à la belote, les suivit au cinéma, dans les fêtes populaires, leur demanda de l’emmener chez eux à l’improviste, sans que leurs femmes fussent prévenues. Ils étaient à peu surpris par l’attitude de cette jeune fille si instruite qui s’habillait plus simplement que leurs femmes et dont les préoccupations semblaient si extraordinaires. Cependant elle leur était sympathique, et c’est toujours avec amitié qu’ils recevaient « la Ponote1 ». Ils ne l’ont pas oubliée. L’un d’entre eux, homme simple s’il en fut, lui garde une fidèle affection; un autre, rencontré il y a peu de temps, exprima ainsi ses regrets en apprenant sa mort: « Elle ne pouvait pas vivre, elle était trop instruite et elle ne mangeait pas. » Cette double constatation caractérise bien Simone. D’une part une activité cérébrale intense et continue et d’autre part la négligence à peu près totale de la vie matérielle. Déséquilibre ne pouvant aboutir qu’à une mort prématurée2.

*

Quelle fut sa participation au mouvement syndical à cette époque ? Non seulement elle participa au cercle d’études de Saint-Étienne, mais elle l’aida à vivre en employant à l’achat de livres sa prime d’agrégation qu’elle considérait comme un privilège intolérable. Elle renforça la caisse de solidarité des mineurs, car elle avait décidé de vivre avec cinq francs par jour, prime allouée aux chômeurs du Puy. Elle milita dans le syndicat des instituteurs de la Haute-Loire, où elle se rapprochait du groupe de l’Ecole émancipée. Au Puy, elle se mêla à une délégation de chômeurs, ce qui lui valut une belle campagne de presse et des ennuis avec son administration. Et, par-dessus tout, elle mit au point, après maintes discussions avec des militants, ses réflexions sur l’évolution de la société dans un article paru dans la Révolution prolétarienne d’août 1933, sous le titre général de « Perspectives ». Cette étude – portant en sous-titre « Allons-nous vers une révolution prolétarienne » – donne une idée précise de ce que Simone entendait par socialisme qui est la « souveraineté économique des travailleurs et non pas celle de la machine bureaucratique et militaire de l’Etat ». Le problème est de savoir si, l’organisation du travail étant ce qu’elle est, les travailleurs vont vers cette souveraineté. Contrairement à une espèce de credo révolutionnaire qui veut que la classe ouvrière soit la remplaçante du capitalisme, Simone voit poindre une nouvelle forme d’oppression, « l’oppression au nom de la fonction ». « On ne voit pas, écrit-elle, comment un mode de production fondé sur la subordination de ceux qui exécutent à ceux qui coordonnent pourrait ne pas produire automatiquement une structure sociale définie par la dictature d’une caste bureaucratique. » Le danger de cette dictature bureaucratique s’est précisé depuis, ainsi qu’en témoigne Burnham dans son livre sur les managers. Ces constatations d’une clairvoyance si pessimiste qu’elle craint qu’on les taxe de défaitisme sont-elles une raison de désespérer et d’abandonner la lutte ? Pour elle, il n’en est pas question. « …Etant donné qu’une défaite risquerait d’anéantir, pour une période indéfinie, tout ce qui fait à nos yeux la valeur de la vie humaine, il est clair que nous devons lutter par tous les moyens qui nous semblent avoir une chance quelconque d’être efficace. » Nul langage ne saurait être plus courageux.

Enfin, c’est également dans le temps qu’elle fut des nôtres qu’elle se rendit en Allemagne où les nazis commençaient à faire parler d’eux et de leurs horribles méthodes. Je la revois essayant de persuader un de nos jeunes camarades de l’accompagner. Pour elle, c’était simple: des hommes se battaient pour défendre leur liberté, ils avaient le droit à l’aide de tous. Je la revois à son retour, ulcérée jusqu’au fond du cœur par ce qu’elle avait vu là-bas et s’effondrant sur un coin de table, les nerfs à bout, au souvenir des cruautés subies par les Allemands anti-nazis. Avec une grande lucidité elle analysa la situation allemande dans un article paru dans la Révolution prolétarienne du 25 octobre 1932 et annonça la victoire de Hitler. Elle avait, hélas! vu juste.

*

Fréquenter les mineurs, vivre avec la paie d’un chômeur, réfléchir et écrire sur le mouvement ouvrier ne pouvait lui suffire. Ce qui paraissait essentiel à la fois à son intelligence et à sa sensibilité -deux forces à peu près égales en elle – c’était de pénétrer intimement les rapports du travail et des travailleurs. Elle ne pensait pas qu’on pût parvenir à cette connaissance autrement qu’en se faisant travailleur soi-même; aussi décida t-elle de devenir ouvrière. Ce fut un gros point de friction entre nous deux. Je pensais et je pense encore que l’état de prolétaire est un état de fait et non de choix, surtout en ce qui concerne la mentalité, c’est-à-dire la manière d’appréhender la vie. Je n’ai aucune sympathie pour les expériences genre « roi charbon » où le fils du patron vient travailler incognito dans les mines de son père pour retourner, son expérience faite, reprendre sa vie de patron. Je pensais et je pense encore que les réactions élémentaires d’une ouvrière ne sauraient être celles d’une agrégée de philosophie issue d’un milieu bourgeois. Ces idées étaient aussi celles des trois ou quatre copains qui formaient le petit groupe des amis de Simone à Saint-Étienne. Nous les lui exprimâmes crûment, et peut-être même brutalement, car nos rapports -affectueux- étaient exempts de mondanités. D’autres raisons nous poussaient à la dissuader de mettre son projet à exécution : son manque d’habileté manuelle et son état de santé. Elle souffrait de maux de tête terribles dont elle m’écrivit par la suite « qu’ils n’avaient pas eu l’obligeance de la quitter ».

Si nous avions raison en général, nous nous sommes trompés en ce qui concerne Simone. D’abord, elle mena son expérience à fond et avec la plus grande honnêteté, s’isolant de sa famille, vivant dans les mêmes conditions matérielles que ses compagnes d’atelier. Les lettres qu’elle m’écrivit alors et l’article qu’elle publia à la suite des grèves de 1936 dans la Révolution prolétarienne prouvent que sa possibilité d’adaptation et son pouvoir d' »attention », pour employer une de ses expressions, lui ont permis de saisir avec acuité le caractère inhumain du sort fait aux travailleurs, surtout les non-qualifiés, « tous ces êtres maniés comme du rebut » dont elle se sentait la sœur, ce qui chez elle n’était pas littérature. « J’ai oublié que je suis un professeur agrégé en vadrouille dans la classe ouvrière », écrivait-elle. De cette expérience elle resta marquée jusqu’à la fin de sa vie.

*

Elle quitta la Loire en 1934 et je ne devais plus la revoir. Je reçus d’elle encore une carte alors qu’elle était milicienne en Espagne chez les Rouges. Thévenon la revit à un congrès en 1938 à Paris. Puis ce fut la guerre. Et à la fin de la guerre, l’annonce de sa mort.

*

Peut-être un jour un militant ouvrier averti qui la connut aussi bien que nous éprouvera-t-il le besoin de tirer les enseignements de ses diverses expériences sociales. Pour moi – qui ai toujours vécu à l’intérieur du mouvement syndical sans y militer – je voudrais simplement porter témoignage du souvenir de Simone Weil laissé aux quelques copains avec lesquels elle vécut en confiance dans une atmosphère de chaude camaraderie. Plusieurs ont été des militants ou le sont encore. Tous se souviennent des discussions qu’ils eurent avec elle, de son exigence, de la rigueur impitoyable avec laquelle elle obligeait à penser, et plus d’une fois leur pensée se tourne vers cette Simone toujours insatisfaite.

Je voudrais dire aussi cette chance qu’ont eue ceux qui la connurent et l’apprécièrent; comme il faisait bon près d’elle quand on avait sa confiance. Un des ses amis m’écrivait il y a peu de temps qu’elle fut « plus poète dans sa vie que dans ses œuvres ». C’est vrai. Elle était simple, et bien que sa culture générale fût tellement supérieure à la nôtre nous avions avec elle de longues conversations sur un ton fraternel, nous la plaisantions, elle riait avec nous, nous demandait de chanter (et pas toujours des choses très orthodoxes). Elle-même, assise au pied d’un petit lit de fer dans une chambre sans beauté qui ne comportait pas d’autres meubles, nous récitait parfois des vers grecs auxquels nous ne comprenions rien, mais qui nous réjouissaient quand même à cause du plaisir qu’elle y prenait. Enfin, un sourire, un coup d’œil faisaient de nous ses complices dans certaines choses cocasses. Ce côté de son caractère qui n’apparaissait pas souvent à cause du sérieux avec lequel elle envisageait d’ordinaire toutes choses avait un charme inoubliable.

Non moins séduisante était son absence de conformisme, et le souffle de liberté qu’elle portait avec elle. Encore fallait-il l’apprécier. Toutes ces manifestations qui nous la rendaient chère lui valurent d’irréductibles hostilités. Aussi est-ce une joie profonde pour nous de l’avoir aimée quand il en était temps.

Car enfin, s’il est relativement facile de l’admirer et de comprendre sa grandeur lorsque, dans la solitude d’un cabinet de travail, un livre ouvert devant soi, plus rien ne cache sa pensée profonde, il faut bien reconnaître que bon nombre de ceux qui sont passés près d’elle n’ont même pas soupçonné l’être exceptionnel qu’elle fut. Pourtant, à ceux qui l’ont bien connue et aimée alors qu’elle était incroyante, puis l’ont retrouvée si profondément religieuse, sa vie apparaît avec une unité parfaite, malgré son changement apparent. Le mouvement qui la poussait à se considérer et à se traiter comme le plus déshérité des déshérités est contraire à l’aspiration normale d’un être humain ordinaire. Il procède à la fois du désir de connaître le malheur – ce qui est gratuit -, de le traduire – ce qui peut être efficace- et du sentiment de justice absolue: je n’ai droit à rien, puisque tant d’autres êtres n’ont droit à rien. Or, cette tendance était très nette et facilement décelable. C’est elle qui la faisait vivre avec l’allocation d’un chômeur en 1933, et qui la fit mourir sur un lit d’hôpital de Londres en 1943. Si cruelle qu’elle soit pour nous, cette mort est la condition logique de la vie que Simone avait choisie. Comme le dit Albert Camus, c’est une voie solitaire: la voie de Simone Weil.

Lorsqu’il m’est arrivé de parler de Simone Weil à mes amis, deux réflexions ont presque toujours été faites: « C’était une sainte » ou bien alors: « A quoi sert une vie comme la sienne ? » En vérité, je ne sais si elle était une sainte, mais beaucoup de révolutionnaires – parmi les meilleurs – ont ce détachement des biens matériels et ce désir de faire corps avec les plus malheureux. On devient révolutionnaire par le cœur d’abord. Chez Simone, cet état d’esprit se haussait au niveau d’un principe rigoureux. Quant à savoir « à quoi a servi sa vie », c’est la question essentielle. Pour mon compte, je me suis souvent insurgée contre les privations qu’elle s’infligeait, contre la vie dure qu’elle s’imposait, et encore aujourd’hui je m’insurge en pensant qu’elle a disparu si tôt en grande partie à cause des souffrances qu’elle a délibérément endurées. Mais n’est-ce pas à toutes ces souffrances gratuites qu’elle doit son extraordinaire « pouvoir d’attention », attention qui lui a permis de retrouver dans la poussière de la vie quotidienne le grain de pureté qui s’y trouvait ? N’est-ce pas ces souffrances gratuites qui ont fait d’elle un témoin dont la pureté et la sincérité ne peuvent jamais être mis en doute ? N’est-ce pas elles enfin qui lui ont donné cette admirable compassion qui la rendait perméable à toute misère humaine ? Le grand mérite de Simone est d’avoir mis une harmonie totale entre son besoin de perfection et sa vie, cela antérieurement à toute influence religieuse. Ce besoin de perfection était tel d’ailleurs qu’il l’a empêchée d’entrer dans l’Eglise qui, étant l’œuvre des hommes, porte les stigmates de l’imperfection, tout comme les mouvements révolutionnaires auxquels elle est restée attachée par tant de liens visibles.

Les rasions qui nous avaient fait l’apprécier et l’aimer restent entières. Aussi, même si nous l’abandonnons au seuil de sa vie mystique, qui nous est étrangère, lui gardons-nous une affection intacte et un souvenir fidèle.

Albertine Thévenon

Roche-la-Molière, décembre 1950

[THEVENON Albertine, La Révolution prolétarienne n° 357 (décembre 1951)]

Une Réponse to “N° 357 complet (1951)”

  1. me19 Says:

    Bonjour,
    Je trouve très intéressant cet article. Je faisais des recherches pour un cours de sciences politiques sur la vie de Simone Weil. Je trouve que l’article est très complet.
    Je voulais juste réagir sur la réaction des amis quant à la vie de Simone Weil. Je trouve ces réactions puériles. A quoi a servit sa vie ? Je pense que sa vie, et plutôt son expérience nous ont permis de comprendre la condition des ouvriers. Lorsque nous lisons l’article publié dans La révolution prolétarienne, nous ne pouvons pas rester insensible à cette connaissance du milieu ouvrier. Pour ma part, je ne pense pas que Simone Weil a vécu ce genre de choses dans le but qu’un jour, nous disions d’elle que son travail est admirable. Mais tout de même, nier qu’une expérience comme la sienne ne peut nous servir de modèle. Même sans parler de modèle, elle a apporté un regard objectif aux conditions ouvrières qu’elle a vécu. Rester elle même et donner un peu pour la recherche. Pour moi en tout cas, elle a permis aujourd’hui de faire avancer mon objet de recherches.

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