N° 335 complet (1950)

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rp335-1

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Les noces d’argent de la R. P.

VINGT-CINQ ANS CONTRE LE COURANT

C’est bien de célébrer le quart de siècle de notre R. P. Ce qui est mieux, c’est de constater que nous pouvons relire les premiers numéros, non seulement sans gêne, ni regret, non seulement en une attendrissante évocation de notre jeunesse mais. avec la conviction – étonnante même pour nous – que vingt-cinq ans d’une histoire lourde de catastrophes et de phénomènes cosmiques n’en ont pas diminué l’intérêt actuel.

Entre nous, aucune solidarité professionnelle ou bureaucràtique, rien de cette conjugaison d’intérêts sordides qui assure la pérennité des institutions et des partis. Rien que les liens – non pas d’une doctrine – mais d’une tendance commune, d’un esprit commun. Le groupe s’est maintenu, même pendant les quatre-vingts mois de silence imposés à notre revue. Et dès que celle-ci a repris sa publication, nous avons retrouvé un public qui s’était renouvelé en partie sans que varient les raisons de son attachement.

Je ne force pas la vérité en affirmant que la R. P. offre un exemple unique de permanence. Je vois bien des raisons sociales et des titres plus vieux que les nôtres. Je vois bien des militants encore en activité, de la même génération que les anciens de notre noyau. Je vois bien persister des formules plus vieilles que les nôtres. Je ne retrouve nulle part une telle constance dans le titre, les hommes et l’esprit.

VOCATION ET NON DOCTRINE

En 1935, lorsque notre R. P. célébrait son dixième anniversaire j’avais tenté d’en esquisser l’histoire dans un article: « Dix ans contre le courant ». Il me suffit aujourd’hui de changer le nombre d’années.

Notre noyau se composait au départ des vieux du syndicalisme de 1906 et de la Vie ouvrière d’avant 1914… et de jeunes nés de la guerre et de la Révolution russe. Les uns et les autres avaient cru trouver dans l’Internationale communiste le groupement de tous les travailleurs révolutionnaires décidés à liquider la politique de guerre et d’union sacrée et à ouvrir l’ère du socialisme par la libération du prolétariat. En 1925, Staline commençait la liquidation de l’héritage de Lénine, en opposant pour mieux les abattre séparément les hommes d’Octobre. Et toute l’Internationale subissait déjà la pression de la bureaucratie russe. Proclamant que des révolutionnaires pouvaient désormais agir hors de l’Internationale communiste les fondateurs de la R. P. s’engageaient dans une opposition qui s’est durcie de jour en jour davantage, sans se laisser séduire comme tant d’autres par l’antibolchevisme bourgeois.

En dix ans, l’expérience avait prouvé que la « bolchevisation » de 1924 n’était pas un phénomène accidentel, ou même la dernière étape d’une révolution – mais bien au contraire une institution permanente, la première étape d’une nouvelle forme d’exploitation du prolétariat qui nous ramène, au delà du salariat, au delà du servage médiéval, au delà de l’esclavage antique, à un « pharaonisme » utilisant toutes les ressources d’une technique moderne. Il ne s’agissait déjà plus en 1935 d’une rupture entre révolutionnaires. Il s’agissait d’armer intellectuellement et moralement le prolétariat pour la résistance à une confiscation – au nom de la Révolution – de toutes ses libertés, de tous ses droits, à l’anéantissement de tous ses espoirs. La « Révolution prolétarienne », prolongement d’une action ouvrière libre et spontanée, s’opposait déjà pour nous aux formules mensongères de « prolétariat révolutionnaire » et de « dictature du prolétariat » par lesquelles on traduit la volonté d’une caste de « révolutionnaires professionnels » d’imposer au prolétariat sa révolution et sa dictature.

Mais cela nous a permis de nous distinguer de tous ceux qui craignent, pour des motifs divers, la libre détermination ouvrière – de tous ceux qui s’arrogent le privilège de penser, d’agir, de légiférer pour le prolétariat. Les gens du patronat et de l’Etat… sans nul doute. Mais les autres… qui ne se différencient des staliniens que par une plus grande prudence, une plus grande souplesse, un « humanisme » au moins superficiel et quelquefois moins de fermeté, de courage et de constance… les autres qui ont souvent recruté leurs éléments les plus dynamiques parmi les transfuges du stalinisme. Je pense à de multiples variétés de « pIanistes » et de « dirigistes » que leur impatience à planifier, à diriger, à « harmoniser », conduisit soit à l’alliance avec Moscou, soit à l’imitation de Mussolini, soit à la « Révolution nationale », soit. à la soumission à Hitler, soit tout simplement à la réalisation sinon de leurs idées tout au moins de leurs personnes dans les conseils du gouvernement

En vingt-cinq ans, bien des communistes ont abandonné après nous, un parti tombé de l’asservissement à l’automatisme le plus inconscient. Les aventuriers ont sauté à pieds joints dans les formations réactionnaires ou fascistes. Doriot en demeure le type le plus illustre. Ceux qui avaient cru sincèrement que le communisme rajeunirait simplement la social-démocratie sont revenus au parti socialiste, où ils se sont souvent classés à l’extrême droite…

Il en est d’autres, demeurés fidèles aux origines de l’Internationale communiste et mieux garantis contre toutes les corruptions. Selon qu’ils avaient adhéré au communisme par intransigeance doctrinale ou par vocation prolétarienne, ils ont choisi les multiples courants trotskystes et dérivés du trotskysme – ou il nous ont rejoints, après quelques vagabondages plus ou moins longs. C’est peut-être là notre première originalité : préférer la vocation à la doctrine.

TOUT NE FINIRA PAS PAR UNE APOTHEOSE !

On nous reproche à tort notre « anticommunisme systématique ». Ce n’est certes pas au communisme que nous nous opposons. Non que nous ne songions à une révision des valeurs acceptées sans discussion à l’aube de notre vie militante. Si grands que nous paraissent encore Marx et Lénine, nous sommes bien obligés de constater que les abus commis en leur nom ne sont pas simples déformations de leur pensée et déviations de leurs descendances. Leur génie a pesé lourdement sur le mouvement ouvrier et en a sans doute contrarié la bienfaisante spontanéité.

Mais on constate une telle identité des moyens et des effets du stalinisme et des autres systèmes totalitaires – qui ne doivent rien à Marx et à Lénine – que nous ne pouvons confondre dans le même effort la condamnation de celui-là et l’examen critique de l’œuvre de ceux~ci.

Ce qui est vrai, c’est que nous sommes d’abord antistaliniens. Notre rupture avec l’Internationale communiste menait logiquement à cette prise de position définitive – comme la bolchevisation de 1924 menait fatalement à l’univers « concentrationnaire ». La glorification actuelle de Staline marque le point culminant de cette évolution. Nous avons écrit ici même qu’entre Dieu et César nous choisissions l’Homme. Derrière le rideau de fer, César et Dieu s’incarnent en la même personne : soit la tyrannie parfaite, d’un Etat, militarisé et une infaillibité supérieure à celle du pape – car Staline est omniscient autant qu’omnipotent. On nous objecte la nécessité de la lutte anticapitaliste. Aberration !… Car le régime capitaliste le plus féroce laisse à la classe ouvrière une certaine liberté de mouvement… tout au moins un espoir d’amélioration et de libération. Le stalinisme détruit plus que la liberté… il annihile l’espoir de libération…

Louzon a écrit dans le dernier numéro de la R.P. que les travailleurs polonais n’espèrent plus qu’en la guerre pour se débarrasser du régime stalinien. Ainsi pensaient des travailleurs allemands, subissant le régime hitlérien. Si atroces que soient ces confidences, elles témoignent encore d’un reste de révolte. Ce qui est pire, c’est que des millions de travailleurs russes n’ont même plus la force de concevoir cette solution désespérée. Ils subiront la guerre avec la même apathie qu’ils subissent la servitude et comme il y a huit ans ils se feront tuer dans une héroïque passivité sans que se pose dans leur esprit la possibilité d’un choix.

Sinistre effacement de l’homme ! Nous aboutissons à cette conclusion au terme de vingt-cinq années d’expérience vécues. Car nous vivons le mouvement ouvrier et ne nous contentons pas de l’observer. Ce qui est original dans notre cas, ce n’est pas le terme du, processus. D’autres que nous formulent le même jugement. Mais Ia vérité leur est apparue comme une révélation brutale. Il a fallu pour les convaincre un événement sensationnel : la déportation de Trotsky, la politique nationaliste des communistes de 1935 à 1939, les procès de Moscou, le pacte Hitler-Staline de 1939… ou dans ces derniers temps la déchirure titiste et les procès de Rajk et de Kostov…

Ce qui est original, en notre cas, c’est que nous n’avons subi aucune de ces influences, c’est que ces événements, loin de « faire sensation » en notre esprit – n’ont pu que confirmer la position prise au départ de la R. P., en 1925. J’ai eu tort d’écrire que l’évolution de la bolchevisation, à la sanglante mythologie stalinienne, s’imposait, fatalement. Un peu moins de duplicité, de lassitude ou d’orgueilleuse confiance en soi chez les hommes de la Révolution russe d’octobre 1917. Un peu plus d’initiatives révolutionnaires dans les prolétariats occidentaux. Plus de clairvoyance dans les partis socialistes et démocrates de France, d’Angleterre, des Etats-Unis. On aurait peut-être évité Hitler, Staline… et la dernière grande guerre !

Rien ne nous autorise à proclamer l’impuissance.

Fi de volontés humaines qui ne se sont pas manifestées. Mais cette évolution commandait fatalement la nôtre.

En imposant brutalement la politique d’une fraction russe à tous les partis communistes, « Moscou » détruisait l’héritage de Zimmerwald, annulait la charte de l’internationalisme révolutionnaire, prenait la responsabilité de la rupture avec tous ceux qui voyaient dans la Révolution d’octobre le prolongement de Zimmerwald. Les fondateurs de la R. P. l’ont reconnu et proclamé en 1925. Peut-être ne prévoyaient-ils pas les conséquences de leur geste… parce qu’ils n’entrevoyaient pas tout ce qui résulterait pour le prolétariat russe et international de ce tournant décisif des vainqueurs de Moscou. En 1925, Staline était-il assuré de son triomphe final ? A ceux qui après Lénine soupesaient le péril qu’il représentait dès Ia première étape de sa brutale ascension, il a suffi de demeurer fidèles à ce qu’ils étaient en 1925 pour condamner définitivement, lors d’une apothéose monstrueusement grotesque le Dieu son culte ses prêtres et ses bourreaux.

SYNDICALISTE DE STRICTE OBEDIENCE

Cependant de 1925 à 1935 la R. P. ne fut pas seulement le centre d’opposition au stalinisme le plus solidement établi. Elle tenta aussi de créer le climat favorable à la reconstitution de l’unité syndicale détruite en 1921. Ce n’était pas contradictoire. Nous avons déjà cité la phrase écrite par Amédée Dunois en 1930, lorsque évoquant les « Premier Mai » héroïques du début du siècle, il précisait nos tâches en une .formule lapidaire « Nous avons tout à refaire, refaire un socialisme, refaire un mouvement syndical, refaire une classe ouvrière, car il n’y a pas de classe ouvrière lorsque les syndicats sont divisés. » Née du noyau de la R.P., la Ligue syndicaliste orientait la lutte sur deux fronts : contre le rôle dirigeant du parti accepté par la G.T.U., contre la politique de présence sans mandat ni garanties dans les organismes gouvernententaux menée par la vieille C.G.T. réformiste.

Mais en 1935, nous étions au lendemain de la tentative fasciste du 6 février 1934, à la veille de la formation du Rassemblement populaire, à la veille de la reconstitution de l’unité syndicale. L’esprit de classe semblait en veilleuse. Des deux côtés, fasciste et antifasciste, on entrevoyait des cohues aussi mouvantes, aux contours aussi mal tracés et une confusion générale au milieu de laquelle des équipes d »intellectuels tentaient d’imposer l’ordre par un plan économique et un gouvernement autoritaire. La C.G.T. se prêtait à ce jeu, et son plan ne se distinguait pas nettement de celui élaboré par un cénacle que dominait Jules Romains, Knock préparant…sérieusement, le triomphe de sa médecine.

Vous cherchez des formules nouvelles, en cas de vacances du pouvoir… Nous vous en offrons une proclamait-on à la R.P. : « Tout le pouvoir aux syndicats ». Et ce fut développé dans une sorte de manifeste où l’on esquissait sur cette base une transformation totale de tous les rapports sociaux.

Ce qui, avec notre résistance au projet de désarmement des syndicats au profit du Rassemblement populaire nous fit qualifier par l’ami Vivès, de « syndicalistes de stricte obédience ». Injustement d’ailleurs, car aucune discipline formelle ne nous liait. Nous réagissions individuellement, et spontanément, et notre concert, en chaque circonstance grave, apparaissait plus dans les conclusions que dans les prémisses de nos déclarations. Nous nous gardions déjà de donner à notre R.P. la figure d’une revue théorique et doctrinale.

Mais il est vrai que pour nous le syndicat demeurait le groupement essentiel de la classe ouvrière, l’institution de base de la société future et que le syndicalisme était révolutionnaire dans la mesure où il s’affirmait indépendant à l’égard des partis, des sectes, des idéologies et des Etats.

Seulement nous offrions le pouvoir à des syndicats que n’animaient pas des syndicalistes authentiques.

Dans ma retraite forcée de 1943, j’avais médité sur ce problème humain et rédigé hâtivement quelques notes que je soumets ici à l’attention de nos amis avec toutes les précautions d’usage.

UN JUGEMENT SOMMAIRE

« On » avait pris l’habitude de décorer du titre de syndicalistes, les militants des organisations syndicales responsables de l’administration et de l’action de ceIles-ci. C’était sans doute pour les distinguer des simples syndiqués et établir une hiérarchie qui ne correspondait guère à une véritable échelle de valeurs.

Sans doute, des secrétaires de la C.G.T., des fédérations, des unions et des syndicats s’étaient ils formés dans l’action syndicale. Mais selon la formule de Renan, reprise par Monatte en 1919 : « en eux l’administrateur avait tué l’apôtre ». Et, c’était chez eux que l’on rencontrait le plus de scepticisme quant aux possibilités créatrices de la classe ouvrière, le plus d’indifférence ou même d’hostilité à l’égard des ambitions sociales qui caractérisaient le syndicalisme héroïque de 1906. D’autres avaient été formés exclusivement dans un parti politique sévèrement discipliné, et « fournis » par celui-ci aux organisations syndicales vassales. Quelquefois le syndicaliste d’origine, conquis par ce parti politique, s’alignait avec d’autant plus d’empressement sur « les révolutionnaires professionnels » qu’il se sentait plus suspect à leurs yeux.

Le syndicalisme des services publics connaissait une variété de militants assez différente de celles qui fleurissaient dans le syndicalisme purement ouvrier. Des « associations corporatives », des « amicales » s’étaient lentement transformées en syndicats, et leurs dirigeants n’avaient pas renoncé aux méthodes de collaboration avec les administrations publiques, de pression sur le gouvernement par le jeu des partis, parlementaires, qui leur avaient permis de remporter, dans le passé, des succès appréciables. La C.G.T. par leur influence, devenait une machine politique, jouant son rôle dans la formation et la dislocation des majorités parlementaires, dans la chute, et l’avènement des ministères, dans la mêlée électorale.

Le syndicalisme des instituteurs se distinguait cependant par la valeur de ses militants de base. Mais l’action syndicale prolongeait simplement pour ceux-ci l’action laïque et démocratique. Sans doute, constatait-on une heureuse évolution assez nette et rapide dans les générations nouvelles, où le syndicalisme gagnait du terrain, à chaque renouvellement des cadres, après chaque action exceptionnelle. Et, en province, ce n’était pas le partisan politique qui « noyautait » le syndicat, mais l’âme du syndicat qui perçait sous le partisan, dans les délibérations des partis politiques. Seulement, ce « n’était là qu’une promesse » dont on attendait les fruits.

C’est encore dans le syndicalisme des fonctionnaires que l’on rencontrait ce type « d’homme d’Etat » en puissance qui exerçait ses talents dans les cadres de l’organisation syndicale, sans être attaché à celle ci par quelque chose qui tienne du cœur et du sang. On prêtait son intelligence, son énergie, son éloquence, son habileté, au grand syndicat dont la puissance vous ouvrait des portes et vous hissait à des tribunes que l’on n’aurait pas franchies où gravies sans un long apprentissage, sans un long piétinement dont l’issue favorable n’était pas certaine, dans les sinuosités et les rangs pressés des formations politiques.

Chez chacun de ces hommes, on retrouvait les traits marquants de « la phalange qui menait au combat la classe ouvrière » avant 1914. Ni la confiance exclusive dans l’institution syndicale, ni la « foi » exclusive en les « vertus » sociales. et morales de l’action ‘syndicale. On ne se référait à la charte d’Amiens qui fut au mouvement ouvrier, ce que la Déclaration des droits de l’homme fut à l’État libéral et bourgeois, que pour y ramasser des arguments contre la tendance rivale. Les uns opposant ses formules d’indépendance aux entreprises politiques; les autres condamnant la « collaboration avec l’État et le patronat » au nom du constat de la lutte « de classes qu’elle précise » en termes définitifs.

L’unité réalisée en 1936 aurait pu, sans modifier les hommes en place, favoriser la formation d’équipes de remplacement… Mais tout fut emporté dans les flots du Rassemblement populaire, la C.G.T. perdit son individualité propre. C’est au sommet que l’on négociait les conventions collectives et l’on attendait du ministre ou du législateur les décisions contraignant peut-être des patrons, mais en détruisant le moteur du mouvement ouvrier. La promotion de 1936 n’avait pas suivi la voie normale du Syndicat de métier à la Fédération industrielle à l’Union régionale et à la C.G.T. Elle était d’abord confédérale, par l’effet direct, du Rassemblement populaire. L’adhésion au syndicat s’imposait à elle comme un geste du même ordre que la participation aux élections et aux cortèges du 14 juil1et. Rien de spécifiquement syndical dans son attitude. Et la spontanéité indéniable des grandes grèves de juin 1936 naquit dans le « climat » de la victoire électorale des partis d’extrême gauche, et s’alanguit jusqu’à se perdre dans les « réalisations sociales » du gouvernement Blum.

On espérait beaucoup des efforts de l’Institut supérieur ouvrier et des Collèges du travail. Et il serait injuste de les dédaigner. Mais avait-on réussi à éduquer des syndicalistes déjà formés dans la bataille quotidienne, ou n’avait-on pas plutôt appris à des ouvriers, à « penser » en marge du mouvement ? En fin de compte, on aboutissait à une nouvelle forme d’évasion… Une aristocratie ouvrière, fort sympathique par ailleurs se constituait ainsi, hors de l’influence de la bureaucratie en place, ce qui était bien, mais aussi en rébellion contre les tendances élémentaires de la masse, ce qui présentait d’autant plus de dangers que certains animateurs de l’Institut supérieur appartenaient à la phalange des intellectuels socialistes, constructeurs de « plans », que les instincts et les sentiments de classe ne gênaient guère.

LA CONSTANCE DE NOTRE EFFORT

Je ne prétends pas que cette analyse soit incontestable. Mais je n’ai pas révisé mon jugement, si sommaire qu’il soit. Je crois fermement que ces caractères des équipes en place en 1939, loin d’être atténués, furent accentués, dans lamajorité des cas – par les épreuves de la guerre et de l’occupation, les secousses de la libération et les duperies du dirigisme.

Sommes-nous donc plus isolés en 1950, qu’en 1935 et en 1925 ?

On le croirait facilement. Aucun d’entre nous ne se risquerait à lancer aujourd’hui la formule : « Tout le pouvoir aux syndicats ». Celui d’entre nous qui en était le promoteur recommande aux travailleurs et aux militants de se maintenir exclusivement dans la défense des revendications immédiates et d’abandonner au moins provisoirement toute ambition révolutionnaire. Il n’est pas exclu qu’en France – comme en Tchécoslovaquie – les staliniens engagent la bataille décisive sous la bannière de leur C.G.T. et que leurs syndicats – encore massifs malheureusement – deviennent les instruments et les moyens de leur dictature.

De 1925 à 1935 nous avions défini l’unité syndicale, non seulement comme un but à atteindre par priorité, mais comme « l’idée-force » orientant tout le mouvement ouvrier. En 1947, ici même dans la R.P. nous fûmes un certain nombre à saluer la scission confédérale comme une délivrance.

De 1935 à la guerre notre groupe – qui ne fut jamais, qui ne sera jamais monolithique – fut profondément divisé par des débats parfois très vifs de ton sur le Rassemblement populaire, la politique d’intervention en Espagne, pour ne pas parler du grand et vieux conflit entre pacifisme et esprit révolutionnaire. Débats qui n’aboutirent à aucune conclusion formelle.

Plus isolés qu’en 1935, serions-nous aussi appauvris de tout ce qui animait et enrichissait notre action ? D’aucuns le disent nettement. « Vous n’êtes plus ni pacifistes, ni révolutionnaires », m’écrivait quelques semaines après, la réapparition de la R.P. un vieil ami dont la longue lettre appellerait une longue réponse.

Pourtant, nous n’avons pas renoncé, et pour la plupart d’entre nous la R.P. demeure non un refuge, mais l’atelier où l’on s’équipe pour repartir vers les combats…

Sommes-nous d’ailleurs aussi isolés que l’on pourrait le croire. Les gens en place sont pires qu’en 1935 ? Peut-être. Encore faut-il constater que si l’hostilité contre nous dans la bureaucratie stalinienne a forcé les limites de la haine, nous avons gagné des sympathies là où l’on se hérissait autrefois au seul nom de notre revue.

Ce qui me parait plus important, c’est qu’en 1935, ceux qui venaient au mouvement ne nous rencontraient guère dans leurs démarches. Non seulement nous ne partagions pas la plupart de leurs espoirs, mais encore devions-nous souffler sur la plupart de leurs illusions.

Il n’en est pas de même aujourd’hui. Dans le chaos provoqué par les oppositions successives – et quelquefois divergentes – à la colonisation stalinienne de la C.G.T., on sent confusément un désir de liquidation des expériences vécues depuis dix ans, une répugnance pour les grandes constructions artificielles, un désir de voir clair et de faire « simple ». Tout ce qui oriente naturellement vers la R.P. Et au Centre confédéral d’éducation ouvrière, installé à la C.G.T.-F.O. – si le danger « d’évasion » n’est pas complètement écarté – encore faut-il se féliciter qu’il soit nettement entrevu par les animateurs de l’œuvre dont le mérite est fonction autant de leur modestie que de leur courageuse ténacité.

Des désaccords entre nous ? C’est justement si l’on n’en constatait pas que l’on pourrait nous accuser de former une « petite chapelle ». La recherche et l’expression de la vérité exigent des examens dont rien ne limite la portée – et une constante confrontation de thèses divergentes, même contradictoires. Nous avons varié dans nos conclusions ? C’est possible. Nous ne sommes donc pas figés dans une position invariable depuis cinquante ans.

Et ce n’est pas certain. Sous des expressions différentes nous tendions en 1935 comme en 1947 vers le même but : libérer le mouvement syndical.

En 1935, nous opposions l’unité de classe, à deux C.G.T. rivales, enfermées dans deux politiques exclusives et par le mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux syndicats », nous opposions à la confusion de rassemblements hétéroclites la volonté de puissance du syndicalisme. En 1947, nous approuvions la rupture avec une bureaucratie qui menait la majorité de la classe ouvrière vers des aventures sanglantes.

Il suffit de lire notre revue depuis près de trois ans, pour témoigner que nous n’avons rien abandonné de nos plus hautes préoccupations d’hier. Pas plus qu’autrefois nous ne diffusons de ces vagues formules favorisant toutes les duperies. Nous voulons connaître les réalités ou les espoirs précis que représentent la paix et la révolution. Nous voulons que l’une et l’autre soient l’œuvre et le bien d’une classe ouvrière maîtresse de son destin. Nous le proclamions au congrès confédéral de 1936 qui reconstitua l’unité syndicale. Nous le confirmons aujourd’hui. Nous nous dressions alors contre les partis et les hommes providentiels. Nous voulons briser aujourd’hui les constructions artificielles des idéologues et dissiper les fantasmagories des magiciens.

Pour cela il faut avant tout des syndicats et des syndicalistes libres, formés dans l’effort quotidien. Il faut aussi une Internationale ouvrière qu’aucun nationalisme, quelle que soit sa couleur et ses justifications, ne pourra corrompre.

Mais pour que notre noyau ait tenu pendant vingt-cinq ans et se révèle plus solide le jour de nos noces d’argent que lors de nos premiers engagements, un accord sur les tendances générales ne suffisait pas.

Une morale s’imposait. On n’en trouvera pas la définition, ni les principes dans la collection de la R.P. Elle ne se rédige pas, elle se vit. Elle n’offre à ceux qui l’adoptent aucun mirage consolant, aucune chance de succès. Elle pourrait se résumer en ce propos lourd de sens d’un personnage d’Ibsen:

Il faut monter aussi haut qu’on bâtit.

Rejetant la répugnante formule-alibi : la fin justifie les moyens, elle proposerait plutôt le contraire : les moyens justifient la fin, c’est-à-dire que chacun doit demeurer digne de la Révolution qu’il prépare et de la cité qu’il espère. Une telle attitude n’est pas toujours facile à tenir et n’est jamais facilement supportée… par les autres. Que les jeunes, qui viennent à nous, en soient avertis ! Mais c’est quelque chose, au bout de vingt-cinq ans, qu’un groupe – si restreint soit-il – où ne s’insinue aucun souvenir avilissant ou douteux. Je connais quelques grands hommes qui, au faîte de leur ascension, nous envient cette pleine sécurité.

Roger HAGNAUER.

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