N° 080 Max Tobler

Max Tobler
par Fritz Brupbacher

La Révolution prolétarienne, n°80, 15 mai 1929, p. 147-148. Mis en ligne par http://www.pelloutier.net

Avant la guerre, nous étions, Max Tobler et moi, les correspondants de la Vie Ouvrière pour la Suisse, mais un peu mieux que cela, quelque chose comme les représentants de la Suisse dans le noyau de la Vie Ouvrière – qui était en même temps un noyau international révolutionnaire – et comme les représentants de la Vie Ouvrière dans le mouvement ouvrier suisse. Ensemble, avec notre ami Pierre Monatte, nous fûmes les grands amis de James Guillaume, du père Guillaume, ainsi que nous l’appelions.

Aujourd’hui, Monatte continue dans la Révolution Prolétarienne les traditions de l’ancienne Vie Ouvrière. Mais notre père Guillaume est mort en 1916, brisé par la guerre. Et voilà que notre pauvre Max Tobler vient de mourir. Les pauvres n’est-ce pas nous plutôt, qu’il vient de quitter, sa vaillante compagne Minna [1], ses fils, le prolétariat révolutionnaire de la Suisse, nous, ses intimes ?

Issu d’une famille bourgeoise aisée de Saint-Gall, Max Tobler était de ces natures qui, dès le premier éveil de l’intelligence, se sentent en révolte continuelle contre l’esprit bourgeois. Le confort et la sécurité que lui offrait sa classe, ne l’ont pas tenté, ne l’ont jamais tenté. Il imaginait d’autres cultures, d’autres terres et d’autres routes où s’engager et courir, des routes non tracées, d’autres royaumes à découvrir…

Tobler est né en 1876. A l’âge de dix-huit ans, les études au collège finies, il quitte la maison paternelle. Afin de se rendre indépendant, il s’installe instituteur. Poussé par une curiosité en éveil, il commence ensuite ses études se sciences naturelle à Genève, « pour chercher la vérité ». Il a beau poursuivre ses études avec ardeur, obtenir le grade de docteur ès sciences naturelles, il n’est toujours pas en possession de la vérité. Ce n’est pas la science officielle qui la lui fait découvrir. Ses yeux clairs et perçants ne regardaient pas seulement le microscope, ils regardaient, avec la même pénétration et la même persévérance, le monde autour de lui. C’est alors qu’il prit connaissance d’une grande et triste vérité qui devait bouleverser sa vie entière : il vit des millions et des millions d’êtres humains, doués de mille talents et d’infinies possibilités, capables d’être heureux et auxquels le système économique régnant, le capitalisme, ne permet pas de s’épanouir parce qu’il les écrase. Avant d’avoir trouvé le chemin de libération, il ne sentait qu’une chose : il faut changer ce système. Anxieusement, il se demandait si vraiment un homme pourrait y faire quelque chose.

Il se mit à la recherche d’alliés dans sa lutte contre une classe qui détruit tant de vies et tant d’espérances de culture. Un beau jour, il découvrit le marxisme. Le marxisme lui affirmait qu’il existe, en effet, une classe qui serait son alliée dans cette lutte, la classe qui souffre le plus cruellement sous le régime du capitalisme et que cette classe était la classe ouvrière.

Depuis ce moment, Max Tobler est devenu un révolutionnaire, un socialiste. Il a quitté définitivement la bourgeoisie et la science pure, où s’offrait à lui, grâce à ses facultés prodigieuses d’observation et de pénétration, une brillante carrière académique ; il a lié sa destinée à celle des déshérités, des « derniers qui doivent devenir les premiers ».

Que ces derniers ne puissent devenir les premiers que par leurs propres forces, que l’« émancipation des travailleurs ne puisse être l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes », cela, Max Tobler l’a conçu dès ses premiers pas dans le mouvement ouvrier.

Dorénavant, le but de Tobler fut d’éveiller les ouvriers à la conscience d’eux-mêmes, de les maintenir en état de révolte, de les pousser à l’action.

Après avoir renoncé à sa carrière académique, il se mit à gagner son pain comme instituteur privé, en Angleterre, où il alla pour prendre contact avec le mouvement ouvrier anglais. Mais bientôt, ayant reconnu toute la contradiction entre l’état de révolutionnaire et celui de précepteur payé par les capitalistes, il revint en Suisse. C’était en 1903. Attiré par quelques brillants articles de Tobler, les sociaux-démocrates zurichois firent appel à lui en qualité de rédacteur à leur quotidien, le Volksrecht.

L’année 1905 devait être décisive pour Tobler. Ce fut l’année de la première révolution russe, en même temps que l’année de la propagande de la CGT pour la journée de huit heures.

Tobler prit énergiquement parti, et pour la Révolution russe et pour le syndicalisme révolutionnaire, en même temps que pour l’antimilitarisme, l’action directe, la grève générale expropriatrice et la révolution sociale.

Il fut, en 1905, parmi les fondateurs de la Ligue antimilitariste suisse. Au congrès socialiste de 1906, dans un discours fulminant contre le patriotisme, il défendit cette idée : « Notre patrie est l’Internationale ».

Pendant les grandes grèves de 1904 à 1909, Tobler fut le « général » des syndicats de Zurich.

Tant que la Révolution russe tenait en haleine tout le mouvement ouvrier européen (1905-1907), les réformistes zurichois supportaient, en serrant les dents, le rédacteur révolutionnaire du Volksrecht. Mais les vagues révolutionnaires une fois tombées, la marée des sentiments révolutionnaires de la masse une fois descendue, les réformistes se mirent à ourdir une sourde et tenace lutte contre Tobler. Celui-ci jouissant d’une grande popularité parmi les ouvriers zurichois, les réformistes n’osèrent pas l’attaquer ouvertement, mais ils sabotaient son travail au journal et dans l’Union ouvrière ; ils lui rendaient la vie insupportable par leurs mesquineries et leurs intrigues.

En 1910, Tobler donna sa démission du Volksrecht. Ayant refusé un poste bien payé que lui offrait la politicaille, il redevint étudiant. Cette fois, étudiant en médecine afin de pouvoir gagner son pain en pleine indépendance à l’égard du parti socialiste. Après quatre ans d’études, son examen d’état passé, il se spécialise comme urologiste et s’établit comme médecin et comme propagandiste.

C’est à ce moment qu’il publie la meilleure brochure qu’il y ait en langue allemande sur le syndicalisme révolutionnaire. Déjà, pendant son activité comme rédacteur au Volksrecht, il avait traduit un travail de Pouget [2].

Pendant la guerre, il collabore avec l’extrême gauche, devient zimmerwaldien, fait la connaissance de Lénine et salue la Révolution russe d’Octobre avec enthousiasme.

Après la scission du parti suisse, il sort du parti socialiste sans entrer officiellement dans le parti communiste. Mais il y travaille comme s’il en était membre. Ses expériences avec les politiciens socialistes l’avaient mis en garde contre tout parti politique. Il est l’organisateur du Secours Rouge en Suisse, dont il est resté le président jusqu’à sa mort.

Ayant fait en 1927 un voyage en Russie, il en rentre communiste officiel de parti. L’atmosphère de l’Etat soviétique a fini par triompher de son scepticisme ; elle lui a rendu sa foi, l’a rajeuni, et de 1927 jusqu’à sa mort, il travaillera presque fiévreusement dans notre mouvement.

Tobler était l’un de ces rares intellectuels issus de la bourgeoisie qui s’identifient avec les intérêts du prolétariat révolutionnaire, qui sacrifient sans peine non seulement les postes de choix de leur classe, mais qui renoncent encore aux joies d’un développement individuel, scientifique ou artistique. Sa personnalité, il l’avait dissoute dans l’idée de Révolution, s’oubliant complètement pour se donner, corps et âme, à l’émancipation de la classe ouvrière. Il espérait la réalisation de tout ce qu’il y a de sublime dans la nature humaine. C’est ce sublime qui fut son rêve, le rêve qui l’avait exilé de la classe possédante et dominante, qui l’avait rendu socialiste d’abord, syndicaliste révolutionnaire ensuite, et finalement communiste.

Notes

[1] Minna Tobler-Christinger (1886-1936), issue d’une famille bourgeoise, fut l’une des premières femmes médecin en Suisse ; militante féministe, co-fondatrice du PC suisse, puis communiste oppositionnelle (tout en restant membre du parti).

[2] Max Tobler, Der revolutionäre Syndikalismus, Zürich, Sozialistische Verlagsgenossenschaft, 1919, 23 p. [cette brochure fut rééditée par Fritz Kater, à Berlin, en 1920] ; Emile Pouget, Die Gewerkschaft [Le Syndicat], Zurich, R. Aeschbacher, 1907, 31 p. [avant-propos et traduction de M. Tobler].

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