N° 160 complet (1933)

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L’expérience Roosevelt

Article paru dans La Révolution prolétarienne n° 160, 25 septembre 1933

Cette année 1933 aura vu les deux événements les plus graves, les plus gros de conséquences de notre époque : le triomphe de Hitler et l’« expérience » Roosevelt. En mars 1932, commentant ici même une conférence de Caillaux, je croyais pouvoir écrire : « Nous voici donc en présence d’une certitude : le capitalisme va faire un effort désespéré
pour se transformer. Dans les deux pays où la concentration capitaliste est la plus avancée, où la rationalisation a exercé ses plus grands ravages, où la crise mondiale a le plus durement sévi, où la persistance catastrophique du chômage mettait en cause “l’ordre social” lui-même, la transformation est commencée. Des structures différentes, comme prédisait Caillaux, s’élaborent. »
Tel n’est pas l’avis de Jean Longuet et de nos camarades réformistes. Faire un parallèle entre fascisme et « rooseveltisme » est, paraît-il, une assimilation tout à fait fantaisiste et arbitraire (Le Populaire, 18 août).
C’est ce que nous voudrions examiner.

JUBILATION RÉFORMISTE

Depuis longtemps, en effet, nos camarades réformistes n’avaient manifesté un pareil enthousiasme. Il faut remonter aux heures mémorables du voyage de Spinasse et Dubreuil au « paradis » yankee pour en retrouver l’équivalent. L’Amérique exerce toujours sur eux le même prestige.
C’est Jean Longuet qui affirme encore : « Les travailleurs d’Europe suivent avec un intérêt passionné… l’effort si remarquable du président des États-Unis… si conforme à leur programme. » Et il vante le National Recovery Act qui doit substituer l’ordre au chaos. Lenoir, dans Le Peuple (29 juillet), se réjouit de ce que le président Roosevelt se soit attaqué au problème avec une « éclatante simplicité », n’en déplaise aux « fossiles qui pataugent dans les marais desséchés du libéralisme économique ». Le même Peuple est plein de titres flamboyants : « Un bolide dans la mare aux grenouilles… »; « La bataille contre les magnats de la grande industrie » ; et il ne craint pas d’écrire : « La défaite de l’oligarchie industrielle et financière montre qu’il y a quelque chose de changé aux États-Unis » (19 août). Lacoste, dans La Tribune des fonctionnaires, vante « cette équipe d’intellectuels désintéressés taillant dans le vif et construisant, contre le grand capitalisme privé, un capitalisme d’État voisin d’une organisation économique à caractère socialiste [sic] et réduite aux limites de la nation ».
Même éloge chez les trade unions anglaises dont le dernier congrès a été jusqu’à voter une motion d’éloges à Roosevelt.
Inconscience? Aveuglement? L’explication est beaucoup plus simple : nos camarades réformistes ont mis le doigt dans un engrenage, et ils sont obligés aujourd’hui d’encaisser l’Aigle bleu, sous peine de se démentir.
Lorsqu’ils ont inscrit dans leurs programmes la semaine de 40 heures, ils ont placé cette revendication – est-il besoin de le rappeler ? – sur un terrain faux et dangereux : celui du sauvetage du capitalisme. Jouhaux a réclamé la réduction de la durée du travail pour éviter le déluge (Le Peuple, 14.01.1933). Il s’est grisé – et il a tenté de nous griser – de l’illusion que l’on peut, dans le sein même du régime capitaliste, instaurer de nouvelles méthodes préparant l’équilibre entre la production et la consommation (Le Peuple, 13.01.1933). Blum est venu à la rescousse et a promis monts et merveilles au pays « assez résolument novateur pour oser, sans attendre l’accord international, réduire le premier chez lui la semaine de travail » (Le Populaire 02 et 05.01.1933).Au lieu d’arracher les « 40 heures » par l’action ouvrière, au lieu d’invoquer l’argument de la misère physiologique du travailleur surexploité, on a présenté la revendication comme destinée à remettre la mécanique capitaliste en marche ; on a laissé croire que la mécanique capitaliste pouvait être remise en marche.
Bien mieux : cette « économie dirigée » vers laquelle s’oriente aujourd’hui la bourgeoisie – en dépit des résistances de ses éléments les plus arriérés et afin de tenter de se survivre –, elle est aussi l’enfant chéri de nos camarades réformistes. Ils l’ont adoptée sans même se demander qui la « dirigerait », du capitalisme ou du prolétariat ; et ils ont affirmé qu’elle pouvait être réalisée « dans le cadre et sur la base de l’économie capitaliste actuelle…» (revendications immédiates de la CGT).
Et voici que, de l’autre côté de l’Atlantique, un homme surgit, au beau visage de magicien, qui entreprend de sauver le capitalisme, par la semaine de 40 heures, par l’économie dirigée. Comment ne pas être fier d’un pareil appui ? Comment ne pas penser, dans son for intérieur, que décidément les grands esprits se rencontrent ?
On omet pourtant de rappeler que Mussolini lui aussi est un ardent champion de la réduction du temps de travail, de l’économie dirigée en fonction des besoins, et que Hitler en personne impose actuellement à l’industrie allemande les « 40 heures ». Rien d’étonnant à cela : qu’est-ce que le fascisme, sinon la tentative la plus audacieuse de prolonger, en le transformant, le système capitaliste ?
Et si nos camarades réformistes portent aux nues le président Roosevelt, qu’attendent-ils pour exalter de même Hitler ou Mussolini ?

DES APPARENCES AU RÉEL

Mais trêve de considérations théoriques ! Examinons un peu cette expérience américaine qu’on propose à notre admiration ; et voyons, d’une part, ce qu’elle apporte à la classe ouvrière ; d’autre part, en quoi elle a des chances ou non de remettre en marche la mécanique.
Remarquons, tout d’abord, que Roosevelt n’applique nullement les « 40 heures » avec maintien des salaires hebdomadaires, mais bel et bien le short time, c’est-à-dire une redistribution des emplois destinés à réintégrer le plus possible de chômeurs dans l’industrie et à faire assisterceux-ci, non plus par la charité gouvernementale ou bourgeoise, mais par les ouvriers au travail : « Il y a encore des millions d’hommes en chômage et la nation dépense chaque jour des millions de dollars pour soulager ces masses », déplore le général Johnson. Désormais ce sont les ouvriers au travail qui, par « solidarité », paieront.
Comme Louzon l’a signalé ici même, lorsqu’une entreprise réduit la durée du travail de 48 heures à 40, cela fait une réduction du salaire hebdomadaire de 16 %. Et il y a des industries, comme le textile, le vêtement, où la durée du travail a été brusquement abaissée, de 70 voire 75 heures à 40.
En compensation de ces réductions, dans quelle mesure les salaires horaires ont-ils été relevés ? Les codes approuvés par le président Roosevelt fixent le salaire minimum à un niveau si bas (10,50 à 14 dollars par semaine) que nombreux sont les ouvriers qui gagnaient plus que cette somme (la moyenne des salaires hebdomadaires était de 16,71 dollars en mai). De larges couches de travailleurs n’ont donc pas été augmentées.
Bien au contraire, du fait de la réduction des heures de travail, ils touchent un salaire hebdomadaire réduit. Mieux encore : en fixant un minimum obligatoire si bas, les codes tendent à transformer en réalité ces minima en maxima et à avilir le niveau général des salaires : déjà de nombreux patrons employant du personnel au tarif syndical renvoient
celui-ci et embauchent de nouveaux ouvriers au tarif minimum prévu par les codes.
Ajoutons que d’importantes catégories de travailleurs, parmi les plus mal payés, comme les apprentis, les balayeurs, nettoyeurs, garçons de courses, auxiliaires, etc. sont exclues du tarif. Et naturellement des patrons annoncent qu’ils n’embauchent que des « débutants », afin d’éviter de payer même ce salaire minimum.
Comme le signalait également Louzon, la réduction des heures de travail se traduit par une intensification de l’effort. C’est le New York Time Analyst du 30 juin qui avoue : « Les entrepreneurs s’efforceront partout d’atteindre la production que l’on obtenait autrefois avec la durée de travail plus grande…» Dans d’autres cas, des patrons qui travaillaient déjà à semaine réduite et à salaire très bas ont débauché une partie de leur personnel afin de ne pas augmenter le total de leurs frais de main-d’oeuvre en relevant les salaires de leurs ouvriers comme les y oblige le code. Et naturellement ce sont les ouvriers conservés qui, par une accélération de la cadence, compensent le travail des ouvriers jetés sur le pavé.On cite d’autres chefs d’entreprise qui font faire à leurs ouvriers, pour se dédommager de la hausse légère des salaires, des heures supplémentaires non payées. Bref, les codes, si insuffisants soient-ils, sont partout tournés, ouvertement violés par le patronat. Comme le constate un représentant de la Fédération américaine du travail, Googe : « Je ne connais pas d’usine où le code signé par le président soit intégralement respecté. » Et l’administration impuissante admet déjà des « circonstances atténuantes », autorise les dérogateurs à arborer l’Aigle bleu avec une barre blanche !
Signalons enfin que les fonctionnaires et les cheminots sont privés des « avantages » concédés à leurs camarades de l’industrie et que leurs salaires ou traitements ont été diminués, ce qui est une singulière façon d’augmenter leur « pouvoir d’achat ».
Quant à l’encourageante attitude des manufacturiers du textile sur laquelle s’est extasié Green, le Jouhaux américain, celle-ci a été toute gratuite : en acceptant la suppression du travail au dessous de seize ans, les patrons n’ont fait qu’entériner une situation de fait ; depuis la crise, il leur paraît plus intéressant de faire travailler à des salaires d’enfants…
des adultes !

ILS NE REMETTRONT PAS LA MÉCANIQUE EN MARCHE

Pendant qu’ici nos camarades réformistes étaient tout à leur jubilation, un délégué américain à la conférence de l’Internationale socialiste, le très modéré juge Panken, venait déclarer : « La NRA ne résoudra pas les problèmes économiques des États-Unis… Elle ne suffira pas à compenser les hausses des prix et l’augmentation du coût de la vie. » Le voilà, le pavé dans la mare aux grenouilles ! Et nous touchons ici au point crucial, comme on dit, de l’expérience Roosevelt. C’est qu’en effet les salaires, déjà réduits hebdomadairement par le short time, s’avilissent chaque jour du fait de la hausse des prix. En quelques semaines, le prix de la farine a augmenté de 18 %, du beurre de 10 %, des oeufs de 22 %; les produits manufacturés grimpent à leur tour. Cette hausse s’explique :
1. par la dévaluation du dollar qu’accentuera demain l’inflation ;
2. par la politique gouvernementale de hausse systématique des matières premières, des produits agricoles et même des prix de détail ;3. par le fait que les patrons récupèrent leurs charges nouvelles, non pas en rognant sur leurs bénéfices ou leurs réserves, mais en élevant leurs prix de vente.
C’est ici qu’apparaissent, en pleine lumière, les contradictions insurmontables dans lesquelles se débat, à son déclin, l’économie capitaliste. Roosevelt est pris entre la nécessité, d’une part, de sauver de la faillite les fermiers endettés et les producteurs de matières premières ; d’autre part, d’augmenter le pouvoir d’achat des travailleurs industriels. La dépréciation du dollar et la hausse des prix font l’affaire des premiers,
mais retombent lourdement sur les seconds.
Cette expérience nous prouve également l’impossibilité qu’il y a, dans le cadre du régime capitaliste, c’est-à-dire du profit, de remettre en marche la mécanique par la fameuse chiquenaude chère à Léon Blum et au fasciste Agnelli. Chaque industriel fixe ses prix de vente en fonction de ses prix de revient et non avec la généreuse intention de fabriquer
du « pouvoir d’achat ».
En vain Roosevelt fait-il un effort désespéré pour obliger les banques à consentir des crédits supplémentaires à l’industrie. Mais les banques ne peuvent s’amuser à investir à long terme les dépôts de leur clientèle ; et le gouvernement semble s’orienter vers une immense entreprise de crédit d’État. Mais le crédit d’État… c’est l’inflation, c’est-à-dire l’amputation du pouvoir d’achat des masses. Cercle vicieux.
Certes l’« expérience » est en cours, mais d’ores et déjà on peut, en la distinguant soigneusement d’une légère reprise cyclique des affaires qui lui était antérieure, en prévoir l’échec.
Les hommes qui se targuaient de remettre la mécanique en marche ne parviennent même pas à appliquer efficacement la semaine de 40 heures : loin d’entraîner une augmentation des salaires réels de l’ensemble de la classe laborieuse, celle-ci se traduit en fait par un avilissement de son standard of life. Constatation d’autant plus éloquente que pour adapter le machinisme à l’homme, pour combler l’écart entre la production et la consommation, il faudrait une diminution des heures de travail beaucoup plus importante. N’est-ce pas le général Johnson lui-même qui déclare devant une commission du Sénat que, même si on atteignait à nouveau le niveau de la production de 1929, on ne pourrait occuper que 55 % des chômeurs? D’après d’autres chiffres, l’activité industrielle
atteignait en juin 76 % de celle de 1929, mais le niveau de l’emploi ne dépassait pas 64 %. La résorption du chômage ne suit pas la reprise.
On sent le président Roosevelt hanté par l’idée d’un rajustement permanent des heures de travail au niveau de la technique. Mais il apprendra bientôt à ses dépens, et avec lui le « trust des cerveaux », les technocrates, les chefs réformistes de la Fédération du travail et toute la masse des « Américains moyens », que le capitalisme ne « s’aménage » pas, et que plus on s’y essaie, plus ses contradictions éclatent.
Cette hantise poussera-t-elle Roosevelt jusqu’à sa conclusion logique, c’est-à-dire la suppression du profit ? Il est permis d’en douter.

QUE DEVIENT LA LUTTE DE CLASSES ?

Si vous poussez nos camarades réformistes jusque dans leurs derniers retranchements, ils vous répondront par cet ultime argument : la NRA reconnaît les syndicats, la NRA facilite le recrutement syndical ! C’est ainsi que Longuet, dans Le Populaire du 18 août, se félicite du renforcement de l’organisation syndicale des travailleurs hautement affirmée et voulue par Roosevelt ; de même dans Monde (nouvelle manière), un rédacteur, pourtant orthodoxe, ne craint pas d’affirmer que la NRA permet « aux organisations ouvrières de s’emparer de positions extrêmement fortes dans les entreprises, ce qui donnera à l’action syndicale une efficacité jusqu’ici inconnue aux États-Unis » (9 septembre).
Ne nous emballons pas ! Certes, le général Johnson a imposé aux patrons – pour se concilier les travailleurs dont l’appui à la NRA est indispensable – la suppression de la clause de l’« usine ouverte » et l’acceptation du « marchandage collectif »; désormais les ouvriers d’une usine ne seront pas obligés d’appartenir à un syndicat jaune ; ils pourront
s’affilier à une organisation de leur choix et traiter, par l’intermédiaire de celle-ci, avec le patron. Mais les syndicats jaunes subsisteront et les organisations ouvrières ne pourront nullement imposer la clause de l’« usine fermée » (fermée aux non-syndiqués) : « C’est un devoir, a déclaré le général Johnson, de veiller à ce que tous les travailleurs obtiennent un traitement convenable… Mais ce n’est pas notre devoir d’agir comme un instrument pour unifier les travailleurs, et nous ne ferons rien pour cela. »D’ailleurs, par suite d’un « moment d’abandon » au moins singulier, et dont il se repentit publiquement par la suite, le général Johnson laissa subsister dans le code de l’automobile, un des plus importants, cette fameuse clause de « l’usine ouverte ». Voilà une exception de taille, qui doit déjà tempérer notre enthousiasme.
Il convient aussi de préciser que, dans l’élaboration des codes, le travail conserve une position nettement inférieure. Les organisations ouvrières n’y prennent aucune part, sauf à titre purement consultatif, sous la forme « d’un conseil consultatif du travail » dans lequel siègent quelques bonzes syndicaux. Les codes sont signés par les patrons, non par les ouvriers. En outre, aucune forme de représentation ouvrière n’est admise dans la gestion des entreprises.
Pourtant nos camarades réformistes ne contiennent pas leur joie, et ils appuient celle-ci sur deux raisons :
1. grâce à Roosevelt, les syndicats, qui avaient conservé la forme archaïque des syndicats de métiers, sont obligés de se transformer en syndicats d’industrie ;
2. grâce à Roosevelt, les syndicats recrutent à tour de bras ; la Fédération américaine du travail, qui était en nette décadence, renaît à la vie.
N’affirme-t-on pas qu’elle a déjà enrôlé un million d’adhérents nouveaux en moins de trois mois ?
Voyons cela d’un peu plus près.
En effet, les syndicats, qui n’avaient su se moderniser d’eux-mêmes, sont contraints par les circonstances de se créer une structure nouvelle. Mais quelle structure ? On sait que, dans les industries de masse comme l’automobile, l’acier, le caoutchouc, etc., la répulsion patronale à l’égard des syndicats unionistes provenait de ce que ces messieurs ne voulaient traiter qu’avec des ouvriers de leur usine et non avec des « meneurs » du dehors, représentant chacun une spécialité différente. Et c’est ainsi qu’ils avaient des syndicats d’entreprise jaunes ou company unions.
Qu’à cela ne tienne ! Green, le secrétaire de la Fédération du travail, a imaginé de créer à son tour des syndicats d’usine ne comprenant que des ouvriers de l’usine, sans distinction de spécialité ; mais ces syndicats d’usine (dont une cinquantaine sont déjà organisés) n’auront aucune liaison avec les autres entreprises de la même société ou avec les ouvriers qui travaillent dans la même industrie. Si, par exemple, une grève éclate dans une usine du trust de l’acier, toutes les autres usines appartenant à cette industrie continueront à travailler sans se solidariseravec la première. Et les ouvriers d’une usine, s’ils entrent en conflit avec leur patron, ne devront faire appel à aucun membre de la Fédération américaine du travail n’appartenant pas à l’entreprise. On voit donc que ces unions nouveau style ne diffèrent pas beaucoup des « syndicats d’entreprise » jaunes qu’elles visent à remplacer. Elles ne pourront qu’entretenir l’égoïsme de « boîte », le mirage de la communauté d’intérêts avec le patron. Nous voilà encore loin du syndicalisme !

Et lorsqu’on nous raconte que, dans une « boîte », mille syndiqués nouveaux se sont enrôlés en une nuit, il est permis de mettre en doute la valeur de ce genre d’adhésions.
Comme l’écrit le Bulletin quotidien du comité des Forges : « Les partisans admiratifs du président Roosevelt font remarquer avec emphase que les nouvelles unions seront et sont déjà fort différentes à la fois des unions antérieures [comprenez des unions antérieures de l’AFL et des syndicats socialisants européens]. Leur but n’est pas, en effet, de dresser en face d’organisations patronales des instruments de lutte, mais de créer des facteurs de coopération. À la place de l’ancien meneur de grève, un nouveau type de leader ouvrier doit, paraît-il, surgir. Les ouvriers éclairés par leurs unions deviendront de plus en plus, au lieu de salariés hostiles, des partenaires. »
Et le Bulletin économique de l’AFL (cité par Le Peuple du 19 août) précise sans vergogne : « Dans ce pays, nous travaillons à ouvrir un chemin qui mène au sauvetage [sic] d’un système basé sur l’initiative individuelle, en établissant une méthode coopérative… Nous travaillons à partir de la base, ce qui est la plus sûre méthode : d’abord, en prévoyant une
action collective entre les travailleurs et la direction des entreprises… »
Mais il y a beaucoup plus grave.
Un délégué américain à la conférence de l’Internationale socialiste, Krüger, l’a signalé dans une déclaration qui est passée à peu près inaperçue : le pouvoir du gouvernement peut être employé à frapper les grèves d’illégalité et par suite à priver le travail de son arme la plus efficace.
Certes, Roosevelt est beaucoup trop habile pour supprimer ouvertement le droit de grève, mais le National Recovery Act met, en fait, les grèves hors la loi. Il vise à éliminer comme facteur de concurrence les conditions du travail, en donnant à ces conditions un certain degré d’uniformité à l’intérieur de chaque branche d’industrie. Il est bien clair que,lorsque chaque corporation aura son code, que des conditions de travail uniformes lui auront été imposées par l’État, celui-ci ne tolèrera pas que ces conditions soient remises en question par des conflits. Le NRA stipule même que les simples contrats collectifs pouvant intervenir par la suite entre patrons et ouvriers devront être approuvés par le président.
Leur violation n’exposerait donc pas qu’à des dommages intérêts, comme jadis en Allemagne, mais serait considérée, sans aucun doute, comme une désobéissance envers l’État. Et le NRA prévoit que les violateurs des codes pourront être frappés d’amende, voire emprisonnés.
Ceux qui cherchent à saboter le NRA ne manqueront pas d’être punis, menace le général Johnson. La mise en garde s’adresse davantage aux grévistes qu’aux patrons récalcitrants. Et, de plus en plus, les grèves, sauvagement réprimées, sont considérées comme « antipatriotiques » (mineurs de Pennsylvanie, laitiers).
Le NRA annonçait également la constitution d’un organisme d’arbitrage. Et Roosevelt, en effet, n’a pas tardé à créer un Bureau d’arbitrage du travail comprenant des chefs de l’AFL ainsi que des représentants patronaux; dans chaque localité des comités de médiation complètent le mécanisme. Ici encore le président démasque lentement son jeu ; mais il n’est pas douteux, de l’avis des socialistes américains les plus modérés, qu’il vise à transformer cet essai en un système d’arbitrage permanent et obligatoire. Pourtant – ô ironie –, au moment même où l’on prépare la mise hors la loi de la grève, les grèves font rage. De larges masses de travailleurs, sachant combien, une fois les codes adoptés, il leur sera difficile d’en obtenir l’amélioration, font pression pour obtenir des conditions d’existence minimales. En Pennsylvanie, au début d’août, 700 000 mineurs ont quitté le travail. Ces batailles exaspèrent Roosevelt, contrarient ses plans. La force armée intervient, le sang coule. Il décide alors de frapper un grand coup. Sur son instigation, les
« comités consultatifs » patronal et ouvrier lancent un appel théâtral en faveur de l’union sacrée. Et le président, feignant de saisir l’occasion, fait signer le 5 août aux représentants de l’AFL une trêve entre le capital et le travail, qui couvre toutes les unions et industries et restera en vigueur pendant toute la durée de la « reconstruction industrielle » !
Voilà le renforcement des organisations syndicales voulu par Roosevelt ! Cette trêve entre le capital et le travail – l’expression est identique – que Hitler a dû imposer en Allemagne par la force, cette renonciation solennelle au droit de grève et à la lutte de classes pour une durée indéterminée, le président des États-Unis est parvenu, sans matraques ni chemises brunes, à l’imposer au mouvement ouvrier américain.
Mais Le Peuple, lui, appelle cela un arrangement provisoire… pour ne pas compromettre les chances d’une expérience en cours (12 août).
Nos camarades réformistes sont incorrigibles.

SAUVER LA CLASSE DOMINANTE

L’expérience Roosevelt nous apparaît déjà sous son jour véritable : un gigantesque effort pour renforcer et sauver les privilèges de la bourgeoisie américaine.
Le Labour Magazine (cité par Le Peuple du 19 août), organe du travaillisme anglais, l’avoue dans un instant de lucidité : « Après tout, M. Roosevelt n’est pas socialiste. Son but, presque ouvertement avoué, est de préserver le capitalisme privé en persuadant les possesseurs de l’industrie »… de faire quelques concessions.
Pour comprendre la partie qui se joue de l’autre côté de l’Atlantique, il ne faut pas oublier qu’à la fin de l’hiver dernier le capitalisme américain a frôlé la catastrophe. « Pendant quelques semaines, raconte l’écrivain André Maurois dans Marianne, l’Amérique a cru que la fin d’un système, d’une civilisation, était venue. Le nombre des chômeurs augmentait si rapidement que l’on se demandait comment les organisations qui s’occupaient d’eux pourraient suivre cette croissance. Si elles n’avaient pu le faire, si des milliers de familles avaient été réduites à la famine, alors Dieu seul sait ce qui serait arrivé. » Après avoir exposé son programme dans son livre Regards en avant, Roosevelt avoue, avec une angoisse non dissimulée : « Faute de quoi… un flot grandissant de misère nous entraînera tous au fond du gouffre. »
Cette peur, la bourgeoisie allemande l’avait, la première, éprouvée : impossible d’affronter un nouvel hiver comme celui que nous avons vécu! C’est Roosevelt ou la mort, disent les banquiers, les industriels. Et les plus puissantes banques, les plus grandes usines promettent leur concours au président (Maurois). Derrière Roosevelt, derrière Johnson, il y a le banquier Bernard Baruch, le banquier Owen Young, magnats « éclairés » du capital financier, les chambres de commerce. Certes le président a déclamé contre les « requins de la finance », mais il s’est gardé de prendre contre Wall Street une mesure de contrôle quelconque. Les businessmen, jadis adversaires acharnés de l’étatisme, voient dans l’immixtion de l’État une promesse de subventions, de crédits à bon marché, voire de renflouements. Enfin et surtout, Roosevelt est le sauveur. On grognera certes un peu lorsqu’il imposera tel ou tel sacrifice, telle ou telle contrainte, mais on cèdera en fin de compte pour éviter le pire : Roosevelt ou la mort !
Loin d’être vaincue, comme l’imaginent nos camarades réformistes, l’oligarchie industrielle est au contraire en train de se renforcer, sous la tutelle de l’État.
Et pour ceux qui en douteraient encore, il suffira d’indiquer que Roosevelt, d’un trait de plume, a fait ce qu’aucun président des États-Unis n’avait osé avant lui. Il a purement et simplement aboli la fameuse loi de 1890 contre les trusts, connue sous le nom de Sherman Act. Cette loi ridicule, pour laquelle avaient bataillé jadis les réformistes américains, n’avait d’ailleurs jamais été sérieusement appliquée. Mais, en lui donnant le coup de grâce, en rendant les « ententes industrielles » non seulement licites mais obligatoires, Roosevelt invite les grands « mammouths » à renforcer leur concentration et leur puissance, sur le dos des consommateurs, sur le dos des ouvriers.
Et si l’on ajoute que les codes sont beaucoup plus difficiles à appliquer pour les petits producteurs indépendants, dont la marge bénéficiaire est très réduite, que pour les grandes entreprises, la « reconstruction industrielle » aboutit en réalité au triomphe définitif du monopole, à l’élimination radicale de la petite et de la moyenne industrie.
Roosevelt, l’idole, comme Hitler, des petites gens, sauve ce qui peut être sauvé des grands privilèges. Si, comme nous l’avons signalé, son projet de renaissance industrielle n’est qu’un vaste bluff, et à la faveur de ce bluff un formidable capitalisme d’État est en train de naître, qui enserrera dans ses liens toute la vie économique de cet immense pays : c’est à l’heure actuelle, en Allemagne comme aux États-Unis, comme dans le monde entier, tout ce que la bourgeoisie est capable de faire. Faute de pouvoir trouver uneissue, elle emprisonne le chaos dans un carcan de fer. Elle ne résout rien, mais elle prolonge artificiellement sa domination. Et dans cette voie, Roosevelt semble aller plus loin encore que Hitler. L’État américain fixe la production du pétrole, détruit lui-même les ensemencements du coton, achète des millions de porcs et les livre aux chômeurs, réglemente les prix dans les magasins de détail, interdit l’introduction de nouvelles machines ou l’investissement de nouveaux capitaux, etc.
Et Roosevelt, comme ses collaborateurs, ne cache pas qu’il s’agit, non de mesures provisoires, mais de dispositions « permanentes ». L’industrie des États-Unis, s’écrie Baruch, s’embarque pour un voyage dont l’itinéraire ne figure sur aucune carte.
Un autre conseiller, Richberg, affirme, à la mode de Rome et de Berlin : « Une révolution est en cours. »
Et plus l’« expérience » actuellement tentée s’avérera un échec, plus les contradictions s’aggraveront, et plus le carcan de fer se resserrera. La dictature économique se transformera en une véritable dictature politique.
Un mot vient irrésistiblement sous la plume :

FASCISME ?

Dans le reportage d’André Maurois, ce fragment de dialogue est particulièrement suggestif ; un Américain moyen parle : « Nous étions prodigieusement individualistes ; nos fils et nos filles ne le seront plus.
—Socialistes ?
—Pas exactement… Ils créeront un nouveau parti. »
Le drame allemand nous permet, hélas ! de donner à ce « nouveau
parti » un nom.
Et Krüger, le délégué américain à la conférence de l’Internationale socialiste, met les pieds dans le plat : le danger le plus grave de tous est que la nouvelle organisation industrielle peut devenir l’ossature d’un État fasciste.
Aussi Mussolini a-t-il tout de suite flairé dans Roosevelt un imitateur.
Après avoir lu Regards en avant, il écrivait, radieux, dans L’Agence économique (1er juillet) : « En commun avec le fascisme […], il y a le principe que l’État ne peut rester étranger aux événements économiques. M. Roosevelt se réfère à la nécessité de la collaboration de tous les facteurs dans le domaine de la production, et ceci rappelle les principes fondamentaux de l’État corporatif fasciste. »

Et il ajoutait ces phrases, qui prennent aujourd’hui des allures prophétiques : « Mais alors que le fascisme a fondé des institutions adéquates pour résoudre organiquement les problèmes dont les États-Unis souffrent également, M. Roosevelt, au cours de son livre, ne se met en face d’aucun de ces problèmes tels que la reconnaissance juridique des syndicats
de travailleurs, la mise hors la loi des luttes et des grèves, les tribunaux du travail et enfin les corporations qui conduisent chaque branche de l’activité économique à se diriger elle-même sous la protection de l’État…»
Ce qui, selon Mussolini, manquait au programme Roosevelt pour mériter le qualificatif de fasciste, le président s’est empressé par la suite, presque mot pour mot, de l’y introduire !
Sachant qu’un capitalisme d’État, qu’une économie dirigée ne sont possibles que si les travailleurs, au lieu d’être dispersés ou inorganisés, sont groupés dans des syndicats officiellement reconnus, il a imposé aux patrons la reconnaissance des syndicats. Il a mis très habilement les grèves hors la loi. Il a imposé un organisme d’arbitrage. Et, pour chaque industrie, il a créé ces fameux codes qui ressuscitent l’archaïque corporation, ou amalgament dans chaque profession – sous l’égide de l’État – les intérêts des patrons et des ouvriers.
« Opposer une politique de réaction au danger de révolution pousserait au désastre », avoue-t-il dans son livre. Il a fait quelques concessions aux travailleurs, il a fait miroiter devant leurs yeux la réduction de la durée du travail, la hausse des salaires ; il les a grisés, comme Hitler en Allemagne, d’habiles tirades anticapitalistes : « Je ne crois pas qu’au nom de ce sacro-saint individualisme quelques pouvoirs puissants aient la faculté de faire de la chair à canon de la moitié de la population des États-Unis ! » (Regards en avant).
Il est, comme le Führer, l’ami du peuple, il se place en dehors de toute notion de classe et de parti : « Je plaide, non pour la prédominance d’une classe, mais en faveur d’un concours sincère des intérêts en cause… » Il fait figure de messie : « Le peuple des États-Unis veut une direction et une discipline. Il m’a choisi pour exercer un commandement.
Que Dieu me donne sa bénédiction ! Qu’il soit mon guide dans les jours qui viennent ! » (Discours d’inauguration). Comme Hitler, il s’adresse familièrement et directement à son peuple à l’aide de la radio : Il n’y a plus d’intermédiaire entre lui et la nation, applaudit Mussolini.
Avec le vieux soudard Johnson, ce Goebbels yankee, et son « armée de la restauration nationale », il s’entend merveilleusement à développer dans la masse une véritable « hystérie collective ». L’Aigle bleu de l’impérialisme américain remplace la croix gammée. On baptise une petite fille NIRA comme en Allemagne tous les nouveau-nés s’appellent Adolf. Les journaux, la TSF, le théâtre, les cinémas, les églises entretiennent la fièvre populaire. Un bureau de presse, spécialement consacré au bourrage de crâne, est créé. Des réunions monstres sont organisées ; et le 4 septembre, jour du Labour Day, rappelle étrangement, par sa formidable mise en scène, le Premier Mai hitlérien.
On lance des pourcentages : près de 80 % des employeurs et salariés ont adhéré au NRA mais nous devons amener ce chiffre à 100 %; on publie des « communiqués du front économique »; on annonce des « offensives contre le chômage » ; et des télégrammes annoncent bruyamment les victoires obtenues sur ce terrain. Et tandis qu’on affiche un tableau d’honneur des « bons patrons », on joue le simulacre d’arrêter, comme en Allemagne, les « mauvais ».
C’est au point qu’une femme éminente, miss Van Kleech, exprime dans une interview la crainte que « l’émotion publique surexcitée par une politique de bonne volonté et de coopération […] ne déviât vers le fascisme ».
Et, en attendant, Roosevelt consolide fébrilement sa dictature. Comme Hitler, il s’attaque aux pouvoirs des États et renforce, à leurs dépens, la puissance du gouvernement central. Le ministre de la guerre annonce : « Si le NRA échoue nous serons obligés de prendre des mesures encore plus énergiques, car l’existence nationale est en jeu. » Ces mesures draconiennes, on en parle sans cesse à mots couverts, sans préciser leur nature. Mais déjà le directeur du comité du NRA de New York s’écrie : « Les agitateurs rouges ont appelé aux armes contre le NRA. Nous acceptons ce défi et nous ne tolèrerons pas leur propagande. »
Les fermiers, hier en révolte, qui ont poussé Roosevelt à la présidence puis à sa gigantesque « expérience », lui savent gré de la dévaluation du dollar, qui les délivre de leurs dettes, et forment, pour l’avenir, une clientèle sûre.
L’administration fédérale est débordée et une formidable bureaucratie est en train de se créer, composée d’intellectuels petits-bourgeois, désaxés par la crise, de techniciens ambitieux rêvant, comme les technocrates, d’un régime dont ils constitueraient la classe gouvernante. Les cadres d’un État fasciste sont déjà prêts.
La jeunesse, à laquelle Roosevelt adressait dans son livre un significatif appel, est militarisée, dans des camps de travail analogues à ceux de Hitler, envoyée au fond des forêts, pour un an, occupée à raison d’un dollar par jour à de durs travaux, sous la surveillance d’adjudants de l’armée.
D’autres millions prévus pour donner du travail aux chômeurs sont employés à construire, à la hâte, trente-deux navires de guerre nouveaux.
Et l’autarcie, qui exaspère dangereusement l’isolement des peuples, est érigée, comme dans les pays fascistes, à l’état de dogme : « Il faut que nous tracions par nos forces la route de la délivrance », proclame Johnson. On connaissait ce langage.

À NOTRE TOUR

Voilà la vérité sur « l’expérience » américaine. Voilà de quoi donner à réfléchir à nos camarades réformistes, toujours prompts à prendre des vessies pour des lanternes.
En Allemagne, pour faire l’économie d’une révolution, l’ADGB avait rêvé, dans le sein même du régime capitaliste, cette fameuse démocratie économique chère au coeur de Naphtali. Mais le capitalisme ne peut plus connaître un cours paisible ; l’heure n’est plus à la démocratie.
Le mythe de la collaboration des classes et de l’intérêt général, l’arbitrage obligatoire, l’économie dirigée, tout cela a eu un aboutissement fatal, logique, dans le fascisme. Les beaux syndicats de masse sont devenus la clé de voûte de l’État hitlérien.
Et voici maintenant que le pays capitaliste par excellence tente d’échapper à la crise, par une « expérience » du même genre. Croyez-vous que nos camarades réformistes vont ouvrir les yeux ? Non! ils tombent encore une fois dans le panneau ; sous leurs applaudissements, l’AFL s’apprête à jouer le même rôle, dans l’État corporatif américain, que l’ADGB dans le Troisième Reich.
À quand notre tour ? Il est des épidémies qui courent le monde. Déjà M. Serruys écrit dans L’Information (7 septembre) que « plus contagieuxsera, peut-être, l’exemple des codes industriels, car notre pays aime l’autorité au service de l’ordre…».
Je pose la question : si demain un gouvernement – appelez-le néosocialiste ou comme vous voudrez – tente d’introduire chez nous, sous le masque de collaboration avec le syndicalisme, de conciliation obligatoire, de contrats collectifs, un fascisme à peine déguisé, laisserons-nous notre CGT jouer le rôle de ses sœurs allemande et américaine ? Subirons-nous la croix gammée ? arborerons-nous l’Aigle bleu ?

DANIEL GUÉRIN

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