N° 075 – L’exil de Trotsky

L’exil de Trotsky

Camarades, les dirigeants de la politique russe ont obtenu le résultat qu’ils recherchaient : amortir le coup que devait porter sur l’opinion ouvrière, sur l’opinion publique, la nouvelle de l’expulsion de Trotsky.

On peut apprendre maintenant que Trotsky fut débarqué à Constantinople le 12 février; la préparation journalistique a été si bien faite, la curiosité si habilement émoussée, l’émotion si artistement dissociée d’avance qu’un événement important de l’histoire révolutionnaire, peut-être de l’histoire tout court, est regardé comme un vulgaire fait divers, pittoresque certes, mais banal.

Il y a un an, la Révolution russe déportait en Sibérie quelques centaines de ses fondateurs. Aujourd’hui ils sont quelques milliers de déportés.

Un an après, les déportations ne suffisant pas, c’est l’exil. Trotsky est jeté hors de Russie. Il est « rendu au monde bourgeois auquel il appartient » ; mais c’est à qui, parmi les gouvernements bourgeois, lui refusera l’accès. Staline n’a trouvé que son ami Mustapha Kemal, un ami dans le genre de Chang Kaï Chek, pour accepter l’exilé du soviétique.

Trotsky exilé, les meilleurs combattants de 1917 déportés, n’est-ce pas le communisme refoulé, à mesure que le capitalisme se réinstalle et qu’il se voit offrir les concessions des services publics ?

Quelles raisons donne-t-on pour justifier ces milliers de déportations et l’expulsion de Trotsky ?

Il est commode de parler d’organisation trotskyste contre-révolutionnaire, de Trotsky et ses partisans passés ouvertement dans le camp des ennemis de la Révolution russe et de l’Internationale communiste, secondant l’assaut capitaliste extérieur par des agissements à l’intérieur de l’U.R.S.S., et n’ayant absolument plus rien de commun avec le prolétariat révolutionnaire international. C’est à la portée de l’intelligence du Comité central du parti communiste français. Cette volière de perroquets n’y a pas manqué; voyez sa résolution dans l’Humanité du 23 février.

Deux jours avant, s’abritant derrière les Izvestia, l’Humanité écrivait : « On peut constater que le nouveau programme de Trotsky tient dans les mois d’ordre suivants : vote secret, liberté des grèves et préparation des cadres pour une nouvelle guerre civile éventuelle… Il prouve que Trotsky est devenu le véritable porte-parole de la contre-révolution, car ce fut précisément autour du mot d’ordre du « vote secret » que les gardes blancs, les social-révolutionnaires et les mencheviks se groupèrent pendant l’insurrection de Cronstadt en 1921. »

Ainsi, le mot d’ordre du « vote secret » aurait en 1929, dans la douzième année de la Révolution, le même sens qu’en 1921, en pleine lutte douloureuse et héroïque pour asseoir, la Révolution ? La dictature nécessaire d’un moment ne devait-elle jamais se desserrer et permettre enfin, non aux classes bourgeoises mais à la classe ouvrière elle-même de dire sa véritable pensée, dans le parti qui est paraît-il sa chose, dans ses syndicats, dans ses soviets ? Je trouve, au contraire, que l’opposition trotskyste a trop tardé à dire : « Pour que l’autocritique existe, il faut enlever le bâillon; laissez-nous voter selon nos convictions, sans peur d’être congédiés, c’est-à-dire au bulletin secret. » Je trouve qu’elle est singulièrement prudente quand elle ajoute : « Il faut commencer par le parti et terminer par les syndicats. Quant aux Soviets, où différentes classes participent aux élections, il faudra poser la question en troisième lieu, après qu’on aura accumulé l’expérience. »

Liberté des grèves ? Les ouvriers russes, comme les ouvriers de partout, n’ont pas d’autre arme que la grève pour se faire entendre de l’industrie d’État. Que n’y ont-ils recours plus souvent ! Des scandales comme ceux du Donetz en auraient été évités. Dans sa lettre du 21 octobre 1928, qu’a dit Trotsky ? « La grève, comme l’indique la résolution du XI° Congrès du parti, est un moyen extrême, mais il n’est ni illicite, ni anti-soviétique, ni dirigé contre le parti. Participer à une grève, voire la diriger, peut être un devoir pour un bolchevik-léniniste, si toutes les autres possibilités ont été tentées pour faire aboutir les légitimes, c’est-à-dire effectivement réalisables, aspirations des masses ».

Que faut-il entendre par cette « préparation des cadres pour une nouvelle guerre civile » ? Rien d’autre que la préparation, hier au sein du parti russe, aujourd’hui forcément en dehors, de la reprise du contrôle de la Révolution par les révolutionnaires, par les ouvriers, malgré l’appareil bureaucratique et au besoin contre lui.

Pour donner un caractère « coupable » à cette action, un simple tour de passe-passe juridique, de juridiction de parti, a suffi : exclure du parti ceux qui étaient partisans de cette action. Tant qu’ils étaient membres du parti russe, ils pouvaient élever ces revendications. Du jour où, exclus, ils continuent à dire les mêmes paroles et à réclamer les mêmes actes de salut révolutionnaire, ils sont frappés comme ennemis du régime soviétique.

L’explication paraît si fragile que Thorez, le nouvel homme de confiance de l’Internationale dans le parti français, éprouve le besoin de souligner, en le faisant composer en italique (Humanité du 22 février), comme crime principal de l’opposition la tentative de manifestation lors du X° anniversaire d’Octobre. Mon pauvre petit Thorez, si les révolutionnaires de 1789 ressuscitaient et se hasardaient dans les rues de Paris un jour de 14 juillet et voulaient rappeler aux danseurs de carrefour la signification historique de cette journée, ils seraient à peu près aussi bien reçus que le furent Préobrajenski et Trotsky. Avec cette simple différence que le Guépéou n’aurait pas besoin de lancer à ces carrefours ses contre-manifestants.

Ces jours derniers, deux hommes, de retour de Russie, ont publié leurs impressions, Albert Thomas et Panaït Istrati, un homme d’État et un poète.

L’homme d’État qui veut intégrer au régime capitaliste les forces nouvelles, faire entrer dans la vieille ménagerie le fauve révolutionnaire enfin apprivoisé, trouve que le moment est proche où la Russie des Soviets prendra place à la Société des Nations. Bien souvent, nous nous sommes étonnés, entre nous, de l’acharnement que continuaient à montrer nos réformistes contre la Révolution russe et ses hommes d’aujourd’hui. Elle devrait enfin leur plaire, pensions-nous. Albert Thomas, le plus compréhensif d’entre eux, vient de montrer qu’elle ne lui déplaisait pas. Après tant d’autres, c’est un signe d’adaptation de la Russie qui mérite d’être noté.

Et le poète ? Je suis un révolutionnaire-né, un révolutionnaire de tempérament, déclare Istrati. Il n’a pas tort. Mais le poète en lui parle souvent avant que ses yeux aient vu et que sa tête ait jugé. Il y a plus d’un an, il partait en Russie et n’était pas plus tôt arrivé qu’il télégraphiait au monde son émerveillement et décidait de vivre désormais là-bas. Seize mois ont passé; il a roulé sa bosse d’un bout à l’autre de la Russie; il sait ce que c’est que le peuple, il en est, il peut le comprendre. Il a vu derrière le rideau officiel la vraie vie de l’ouvrier et du paysan. Ce n’est plus un chant d’émerveillement qu’il entonne, c’est un cri d’alarme. Les grands chefs de la Révolution sont de vrais révolutionnaires, mais un appareil bureaucratique formidable étouffe et empoisonne la Révolution. Les meilleurs sont traqués. Trotsky est-il exilé pour que quelque wrangélien l’assassine ? – L’hypothèse du wrangélien poussé par un provocateur tchékiste n’est pas plus à écarter. – Pour lui, Trotsky et l’opposition c’est la réserve d’or de la Révolution russe.

Il y a un an, les déportations ne trouvèrent ni dans les partis communistes ni dans la classe ouvrière de partout la désapprobation vigoureuse qu’elles méritaient.

On ne comprit pas que défendre la Révolution russe, dans la période présente, consistait à la défendre contre elle-même, à l’empêcher de se déchirer elle-même, à l’empêcher de glisser dans le sang de ses véritables défenseurs.

Nos révolutionnaires professionnels regardèrent les déchirements russes comme de vulgaires querelles de politiciens, incapables qu’ils sont de se représenter ce que peut être un brasier révolutionnaire et de comprendre à la lumière de la Révolution française ce qu’est la Révolution russe.

Sous la pression de la bourgeoisie extérieure, aux prises avec les difficultés de l’organisation économique intérieure, la Révolution russe cède du terrain, recule, glisse. Si elle s’écroulait, il n’est pas de révolutionnaire, à quelque école qu’il appartienne, qui n’en puisse prévoir les répercussions certaines, c’est-à-dire une vague de réaction forcenée sur le monde entier. L’Europe connut de 1795 à 1848 une période de restauration blanche de cinquante ans. Si la révolution russe s’écroulait, le monde entier connaîtrait pareille période.

Piètre consolation que de penser, comme certains marxistes, que le mouvement momentanément épuisé en Russie, reprendrait en d’autres pays, que d’autres foyers s’allumeraient. Dans l’intervalle, le prolétariat universel, que l’élan de la Russie révolutionnaire avait soulevé, retomberait lourdement, brisant en lui pour un temps toute espérance.

L’exil de Trotsky frappera-t-il assez fortement les esprits pour les obliger à voir les dangers qui menacent la Révolution russe et le mouvement révolutionnaire dans le monde entier ?

Etes-vous donc de simples trotskystes pour attacher tant d’importance à cet événement ? Il y a eu d’autres expulsions. Nous le savons. Il y a eu celle de Lazarevitch, il y a deux ans. Lazarevitch a été des nôtres, plus que Trotsky peut-être, parce qu’il était syndicaliste, et parce qu’il n’était pas un chef. C’est par le cas de Lazarevitch précisément que nous avons mesuré le danger pour la classe ouvrière russe de la justice administrative.

Trotsky est un chef, un grand chef révolutionnaire; par son exemple nous avons mieux compris combien la classe ouvrière pour réaliser son destin a besoin de tels chefs. En ce mois de mars, où l’on va célébrer l’anniversaire de la Commune, nous pensons une nouvelle fois, nous qui ne sommes pas blanquistes, que si Blanqui n’avait pas été dans une prison de province, s’il avait été libre le 18 mars 1871, la Commune ne s’appellerait probablement pas la troisième défaite du prolétariat français, mais sa première victoire.

P. Monatte

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