N° 064 – Pourquoi la Russie importe du blé

(1er septembre 1928)

Pourquoi la Russie importe du blé

La victoire du koulak et ses conséquences

Le mois dernier, parvenaient simultanément de Russie deux nouvelles qui se complètent, et qui sont les plus graves de celles reçues depuis l’époque où Ioudenitch était aux portes de Pétrograd.
On sait qu’au lendemain du jour où Staline excluait et exilait l’opposition, une série de mesures étaient prises, afin de montrer qu’on n’était pas un gouvernement de Koulaks, pour obliger les Koulaks ( 1 ) à vendre leur blé aux organisations commerciales soviétiques. Ces mesures, Staline vient de les rapporter.
Si elles étaient rapportées parce qu’ayant atteint leur but, parce que le Koulak dompté avait livré son blé, il n’y aurait rien à dire, si ce n’est crier bravo à Staline.
Mais, malheureusement, l’autre nouvelle, arrivée en même temps, montre que tel n’est pas le cas. Au même moment où l’on abandonnait les mesures destinées à faire venir le blé dans les magasins soviétiques, afin d’avoir de quoi ravitailler les villes et exporter, il était annoncé officiellement que la Russie, loin d’exporter allait importer, qu’elle allait acheter à l’étranger le blé nécessaire au ravitaille¬ment de sa population urbaine !
Pour la première fois depuis la famine de 1921, la Russie devenait importatrice de blé.
Avant la guerre, la Russie fournissait le quart de la totalité des blés exportés dans le monde ; dès 1926, la superficie ensemencée avait atteint la même grandeur qu’avant-guerre ; la récolte de 1927 fut la troisième bonne récolte consécutive, et celle de 1928 s’annonce dans d’excellentes conditions. Depuis trois ans, les exportations ne cessèrent de croître, pas¬sant de 167.000 tonnes en 1924-1925 à 723.000 ton¬nes en 1925-1926 et 1.196.000 tonnes en 1926-1927. Or cette année 1927-1928, l’exportation va se chan¬ger en importation ! L’importation de millions de tonnes, si on en juge par cette dépêche du Canada d’après laquelle durant la semaine qui a suivi le H juillet les achats soviétiques ont atteint 8 millions de livres sterling, soit 1 milliard de francs.
Cette situation entraîne des. conséquences formidables, les unes d’ordre intérieur, les autres d’ordre extérieur.
L’impossibilité où s’est trouvé Staline d’obtenir le blé du Koulak, le fait qu’il a dû capituler devant le Koulak, rend manifeste que le centre de gravité du régime s’est déplacé. Ce n’est plus le prolétariat qui dirige, ce n’est plus lui qui ordonne, c’est le Koulak, car celui qui dispose véritablement de la force politique ce n’est pas celui qui édicté des ordonnances, c’est celui qui en empêche l’application et les fait rapporter. La « dictature du prolétariat » est donc devenue la dictature du Koulak.
(1) 3-.es mesures ne pouvaient viser que les Koulaks, te paysan pauvre n’ayant pas de blé à. vendre. Je rappelle les chiffres fournis, il y a quelques années, et qui n’ont pas dû sensiblement varier : 14 % de la population rurale vendent les 61 % du blé vendu.

Après tous les encouragements donnés aux Koulaks depuis cinq ans, affermage des terres, salariat agricole, il ne pouvait en être autrement. « Enrichissez-vous ! » leur a dit Boukharine ; ils ont suivi le conseil, et, comme qui dit richesse dit puissance, en s’enrichissant, ils sont devenus puissants. Suffisamment puissants pour pouvoir se rire des mesures « in extremis » prises par Staline, et les briser.
Or quelle conséquence entraîne ce passage de la force politique réelle entre les mains du Koulak ?
Koulak, paysan, cela veut dire : économie privée. Cela veut dire : production privée et accumulation privée. Pouvoir du Koulak cela signifie pouvoir de celui qui fait produire sous sa direction personnelle pour un gain personnel. Pouvoir de celui qui représente exactement le contraire d’une économie socialiste. Comment un pareil pouvoir pourrait-il conduire au socialisme? Il ne peut qu’y tourner le dûs.
Au point de vue extérieur, les conséquences ne sont pas moins graves.
Il y a quelques années, un ancien secrétaire du Parti Communiste russe, actuellement en exil comme tous ceux qui furent aux grands postes de combat à l’époque de la Révolution, nous disait combien les deux questions ; arrêter l’enrichissement du Koulak et assurer l’indépendance à l’égard du capitalisme étranger, étaient en fait liées.
On s’en rend compte maintenant.
Tant que les organisations soviétiques purent s’assurer l’excédent de récolte pour l’exporter, le commerce extérieur russe se maintint en équilibre, les exportations égalant, ou même dépassant, les importations. L’an dernier, d’octobre 1926 à avril 1927, Ses exportations avaient dépassé les importations de plus de 120 millions de roubles; cette année, pendant les mêmes mois, d’octobre 1927 à avril 1928, du fait de la diminution des exportations agricoles, ce furent les importations qui dépassèrent les exportations, de près de 90 millions de roubles. Avec les achats massifs de céréales de cet été, l’exercice s’achèvera avec un déficit encore bien plus considérable.
Ce déficit, comment le combler ?
En U. R. S. S., on ne peut compter pour payer l’excédent de ce qu’on achète à l’étranger sur ce qu’on appelle les « exportations invisibles », ces paiements qu’on reçoit de l’étranger sans qu’ils figurent dans les statistiques commerciales. Il n’est point, en effet, de touristes étrangers qui viennent en U. R. S. S. dépenser leur argent, l’U. R. S. S. à vrai dire, reçoit bien quantité de touristes, mais c’est elle qui paie leurs frais. La Russie, particuliers ou soviets, ne possède point de titres étrangers, fonds d’État ou titres de sociétés, dont le paiement des coupons ferait rentrer en U. R. S. S. de l’argent étranger. Pas non plus de transports maritimes effectués par des navires russes pour le compte d’étrangers. Tout au contraire, un grand nombre de transports sont effectués pour la Russie par des navires étrangers, pour lesquels les frais à payer s’ajoutent au déficit de la balance commerciale dans le total des sommes qui sont à payer.
Dès lors comment faire ? Comment payer au capitalisme étranger ce qu’on lui achète puisque l’on ne reçoit pas, pour ce qu’on lui vend, des sommes équivalentes?
Comment un industriel qui achète par an pour 10 millions de marchandises et qui n’en vend que pour 5, pourra-Mi payer ses fournisseurs? Il n’est pour lui que deux moyens : Emprunter les 5 millions qui lui manquent, ou bien payer avec son capital même, en vendant son fonds de commerce. Mais si emprunter pour des buts productifs c’est souvent s’enrichir, emprunter pour simplement combler ses pertes, c’est s’enfoncer davantage. L’année suivante, l’industriel aura, en effet, à emprunter en plus des 5 millions nécessaires pour faire face à la perte de son année, les sommes nécessaires pour payer l’intérêt des 5 millions empruntés l’année précédente ; et ainsi de suite ; c’est la boule de neige. Bientôt, il ne trouvera plus à emprunter, et il ne lui restera plus que la seconde solution : payer par l’abandon de son capital, par la vente de son fonds.
Il n’est pas d’autres solutions pour un État. Un État dont la balance des comptes avec l’étranger est en déficit d’une manière permanente, ne peut en payer la différence qu’en empruntant à l’étranger, ce qui peut durer quelque temps, mais pas longtemps, puis, en vendant à l’étranger chaque jour un nouveau morceau de son capital, un nouveau morceau de son sol, de ses mines, de ses usines. Remettre entre les mains du capital étranger les éléments les plus productifs de son patrimoine, c’est-à-dire revenir à la situation de l’époque tsariste, à la situation

d’avant l’expropriation, telle est donc la voie sur laquelle est inévitablement conduite l’U. R. S. S., du fait de la cessation, à laquelle l’a obligée le Koulak, de l’exportation des céréales.
Le Koulak dictant ses conditions entraîne le capitalisme étranger dictant les siennes.
Sombres perspectives. Perspectives dont la réalisation est malheureusement absolument sûre, tant qu’il n’y aura pas un renversement complet de la situation, tant que la Révolution eusse ne reprendra point son cours, actuellement interrompu.

* **

Si on laisse de côté les questions subsidiaires posées par les événements, les formules de charabia, et les réticences diplomatiques, l’opposition russe a consisté depuis 1923 à revendiquer deux choses : d’une part la « démocratie ouvrière », d’autre part, la lutte contre l’accumulation privée, et particulière¬ment contre la plus menaçante, celle du Koulak. Les deux choses pour lesquelles nous avons soutenu et continuerons à soutenir l’opposition communiste russe, parce que sans la première, il n’est pas de pouvoir prolétarien, et sans la seconde, il n’est pas de marche vers le socialisme.
Les affaires du Donetz, de Smolensk, abcès purulents révélateurs d’un état général, ont apporté la démonstration éclatante que sans démocratie ouvrière, sans libertés et sans garanties pour le prolétariat, la bureaucratie omnipotente soustraite à tout contrôle réel, devient une bureaucratie pourrie. Elles ont donc apporté sur le premier point à l’opposition une confirmation éclatante. Les millions de tonnes
de blé actuellement achetés à l’étranger, lui apportent sur le second point une confirmation non moins
complète.

R. LOUZON.

Un autre aspect de la victoire thermidorienne

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UN GROUPE DE REVOLUTIONNAIRES RUSSES DEPORTES CHEZ LES KIRGHIZ

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