N° 055 complet (1928)

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Extrait:

Les problèmes de la révolution prolétarienne

La mission historique du prolétariat

par Fernand Loriot


Paru dans La Révolution prolétarienne n° 55 du 1er avril 1928. Intégré dans la brochure Les problèmes de la Révolution prolétarienne (Librairie du Travail, juin 1928.


Le prolétariat est une classe nettement caractéristique et distincte des autres classes sociales. Ses intérêts ne se confondent pas avec ceux de la bourgeoisie capitaliste. La co-existence de ces deux classes est incompatible avec l’évolution des sociétés modernes. Il appartient au prolétariat d’accomplir la Révolution qui marquera la chute définitive de la domination capitaliste.Qu’on ne s’imagine pas que, en rappelant cela, je ne fais qu’énoncer des truismes sur lesquels l’accord des ouvriers soit à peu près général.

C’est un fait remarquable et dont l’importance n’a pas été suffisamment soulignée que l’évolution, au sein de la C.G.T. française, de l’idée même de prolétariat, de l’idée de classe.

A cet égard, le dernier manifeste de la C.G.T. est des plus caractéristiques. Les mots classe, prolétariat, n’y figurent nulle part, sans qu’il soit possible d’y voir une omission involontaire. Il n’est plus question que du monde du travail, dans lequel se confondent indistinctement les ouvriers et les patrons, les exploités et leurs exploiteurs. Ce n’est pas pour la défense des intérêts prolétariens que s’exerce l’action ouvrière, mais pour la sauvegarde des intérêts de la collectivité.

Cette subtitution de l’intérêt général à l’intérêt de classe a pour corollaire la collaboration pacifique des classes, c’est-à-dire l’asservissement du syndicalisme au capitalisme.

Le fait que l’expression officielle, exempte d’équivoque, d’une telle doctrine n’aitr produit chez les ouvriers confédérés aucune réaction appréciable, montre qu’il n’est pas inutile de rappeler en quelques mots ce qu’est le prolétariat et quelle est sa mission historique.

Le capitalisme n’a pas créé l’exploitation de l’homme par l’homme, mais il a profondément modifié les formes antiques et féodales de cette exploitation. Le prolétariat est directement issu des modes capitalistes de production. Aussi trouve-t-il son expression la plus parfaite et aussi la plus consciente, là où il y a vraiment production et où le caractère capitaliste de cette production est le plus accentué. La grande industrie est donc à cet égard la véritable génitrice du prolétariat. Le prolétariat industriel est l’âme du prolétariat en général, le facteur essentiel de la Révolution sociale.

Le rôle du prolétariat est déterminé par les conditions mêmes de l’évolution du capitalisme. Non seulement le capitalisme se révèle incapable de libérer l’humanité, mais il est miné de contradictions telles qu’il ne peut se développer qu’au prix d’une exploitation toujours plus grande du travail des ouvriers.

Il ne peut être question, dans le cadre limité de ce travail, d’exposer longuement les raisons matérielles et morales de la paupérisation des masses. Le bien-être humain ne doit pas être seulement considéré en soi, mais en fonction des besoins de l’individu et du degré de développement de la société.

Certes, si l’on s’en tient aux apparences, le niveau de vie des masses semble s’être élevé. L’ouvrier d’aujourd’hui se nourrit et s’habille mieux que l’ouvrier d’autrefois; encore cet avantage n’est-il marqué que pour certaines catégories d’ouvriers des grands centres. Il a plus de vacances, plus de distractions. Cependant, sa part des richesses sociales qu’il produit diminue progressivement, comme aussi sa capacité d’achat. La journée de travail est moins longue, mais les conditions de travail s’aggravent sans cesse, ruinant plus vite et plus sûrement l’organisme humain que ne le faisait autrefois la journée de douze heures. La rationalisation ne porte pas seulement en elle l’asservissement physique, c’est moralement et intellectuellement qu’elle agit sur l’homme en assimilant celui-ci à la machine.

C’est d’ailleurs sous de multiples aspects que se présente l’aggravation du sort des ouvriers. L’organisation patronale moderne, et qui ne peut que se perfectionner, limite beaucoup plus sûrement l’indépendance de l’ouvrier et sa liberté de conscience que ne le faisait jadis toutes les forces de la réaction conjuguées. L’heure est proche où l’ouvrier, renvoyé d’une usine à cause de ses opinions subversives, ne pourra plus travailler ailleurs. L’insécurité du lendemain n’est pas moins grande qu’autrefois, au contraire. Les oeuvres d’assistance sociale ne sont guère sorties du domaine de la théorie. La Société anonyme, irrésistiblement poussée à la recherche de l’homme jeune, n’a pas d’âme. Le vieil ouvrier qu’on garde par attachement n’est plus, depuis longtemps, qu’un personnage de roman.

Enfin, l’ouvrier trouvait, jusqu’au début du vingtième siècle, un soulagement à sa servitude dans le foyer qu’il créait. L’évolution du capitalisme, en rompant l’équilibre entre le salaire de l’homme et les besoin d’une famille, en soumettant la femme à la condition de salariée, menace l’existence même de ce suprême refuge. Certes, on peut voir là la réalisation de la première condition de l’émancipation des femmes. Il est certain, toutefois, que le capitalisme, qui ne s’est d’ailleurs pas proposé cette émancipation, ne la réalisera pas.

Si, dans l’ensemble (et jusqu’ici plutôt théoriquement, car la femme qui travaille au dehors n’est pas pour cela affranchie des soucis ménagers ou maternels) l’ouvrière d’usine s’est partiellement libérée de la tutelle du mari, elle n’a conquis cette liberté qu’en se soumettant à une tutelle plus lourde; celle du capitalisme. Si l’on ajoute à ce tableau d’ensemble, forcément résumé et incomplet, la guerre que le capitalisme porte sans cesse dans ses flancs et qu’il engendre inévitablement, la guerre moderne, avec ses horreurs qui réduisent à des proportions infimes les plus grandes manifestations historiques de la cruauté et de la souffrance humaines, la guerre dont la seule perspective condamne et condamnera de plus en plus les travailleurs sans distinction de sexe aux servitudes militaires et fiscales, on doit convenir que le sort de l’ouvrier d’aujourd’hui est plus pénible que celui de l’ouvrier d’autrefois, et que tout montre que le sort de l’ouvrier de demain sera plus précaire encore que celui de l’ouvrier d’aujourd’hui.

L’évolution du capitalisme, marquée par la contradiction fondamentale qui résulte du développement de la production collective et de la survivance des formes individuelles de la propriété, ne peut se concevoir comme le perfectionnement pacifique d’un régime harmonieux et stable. L’ordre capitaliste se révèle de plus en plus comme le désordre capitaliste, comme une entrave au progrès social.

Ce n’est pas seulement la guerre étrangère que l’impérialisme porte en lui, c’est aussi et fatalement la guerre civile, la Révolution prolétarienne.

Quelle classe, en effet, pourrait mettre collectivement en oeuvre toutes les forces économiques des grandes nations modernes et créer les nouveaux rapports de production si ce n’est le prolétariat ? Le rôle social, la mission historique du prolétariat est donc l’expropriation, non partielle et légale, mais révolutionnaire, totale et définitive de la bourgeoisie capitaliste; la socialisation des moyens de production et de répartition, l’organisation de la propriété et du travail; la suppression des classes sociales.

L’effort du prolétariat ne vise pas seulement à l’affranchissement d’une classe, mais à la suppression des classes, à la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme, à la libération de l’humanité.

Ce bref rappel de l’essentiel des conclusions marxistes n’offre ici rien de nouveau, rien d’original; mais dans la confusion créée par les déviations du communisme et du réformisme, il devait être fait, car ces conclusions reniées par certains dirigeants du mouvement syndical ouvrier restent la condition de l’unité révolutionnaire de tous les prolétariats du monde.

[LORIOT Fernand, La Révolution prolétarienne n° 55 (1er avril 1928)]

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