N° 018 à 021 complets (1926)

N°18 (juin 1926) au format pdf:

rp18N°19 (juillet 1926) au format pdf: rp19N°20 (août 1926) au format pdf (extrait plus bas): rp20

N°21 (septembre1926) au format pdf: rp21

Où va la révolution russe?

Article de Boris Souvarine paru dans La Révolution prolétarienne n°20, août 1926.

La crise qui ronge le Parti communiste russe depuis l’absence de Lénine est entrée, il y a plusieurs mois, dans une phase nouvelle – dont le mouvement communiste international ignore tout. C’est pourquoi des faits récents, publiés par les dirigeants du Parti, ont surpris les ouvriers révolutionnaires préoccupés des destinées de la Révolution russe, conscients de l’identité des intérêts de celle-ci et de leur propre avenir.

Une fois de plus, il a fallu que la presse bourgeoise les avertisse d’un nouveau “ tournant ”, annoncé par La Pravda du 10 juillet sous forme d’un immense article intitulé : “ Le danger de droite dans notre Parti. ” Quelques jours après, les agences communiquaient certaines décisions de la dernière session du Comité central bolche­vik. L’article annonçait des mesures répressives contre l’opposition ouvrière et ses principaux représentants, Chliapnikov et Medvediev, les décisions frappaient l’opposition de Leningrad et quelques-uns de ses meneurs, Zinoviev, Lachévitch, Bielenky.

Les commentaires des journaux, sans distinction de nuances, n’étant pas pour éclairer la question, il revient à La Révolution prolétarienne d’aider les révolutionnaires sincères à se former une opinion motivée, scrupuleuse, objective, inspirée de l’intérêt supé­rieur de la révolution.

Le “ danger de droite ”

La Pravda s’est donc avisée, soudainement, de dénoncer une fois de plus un “ danger de droite ”, mais en termes plus violents encore que lors des “ discussions ” antérieures. Elle commence par mettre en cause “ l’opposition de Bakou ”, groupe d’ouvriers communistes exclus du Parti en raison de leurs liens avec “ l’opposition ouvrière  » et conseillés par les inspirateurs de celle-ci, Medvediev et Chliapni­kov. Medvediev, dit-elle, “ inspirait idéologiquement tout son travail, entièrement dirigé contre notre Parti et son Comité central ”.

Le point de vue de cette opposition est précisé dans un “ très important document politique ”. C’est une lettre de Medvediev adres­sée à ses camarades de Bakou. “ La lettre est datée de 1924. ”

On se demande, naturellement pourquoi une lettre privée de 1924 est un objet d’alarme, et seulement en 1926. Nous le saurons peut-être plus tard. “ Cependant, à l’heure actuelle, la lettre n’a pas vieilli et a même acquis une fraîcheur politique de choc. ” (Nous ne prenons pas la responsabilité du style.)

La lettre- » brochure  » du camarade Medvediev inonde, de façon absolument inattendue, d’une lumière aveuglante la question de la dégénérescence de quelques groupements d’opposition, de leur  » croissan­ce  » directe en menchevisme. ”

Cette lettre traite des principaux aspects de la politique du Parti. “ Medvediev tombe sur toute la politique du Parti dans son ensemble, creuse jusqu’à ses fondements les plus profonds, qu’il répudie nettement et complètement. ”. Il souligne qu’il exprime des conceptions com­munes à lui et à Chliapnikov. De ces conceptions, dit La Pravda, “ il émane à des centaines de kilomètres à la ronde un menchevisme cent pour cent ”. Et, bien que Chliapnikov soit considéré par tous comme le plus “ à gauche ” des communistes, la lettre “ ne contient pas un atome de gauchisme, formule au contraire, dans une forme cynique dépouillée, des revendications les plus extrême-droitières, triplement menchevistes ”.

On se demande, dans ces conditions, pourquoi les deux “ dégéné­rés ” ont été conservés dans le Parti et comment l’un d’eux, Chliapnikov, a pu être envoyé en 1924 à l’ambassade soviétique de Paris comme suppléant de Krassine. Le “ menchevisme cent pour cent ” serait-il officiellement protégé par les dirigeants du Parti ? C’est à n’y rien comprendre.

Mais cela ne fait que commencer.

La politique économique

Dûment averti dès le début, le commun des lecteurs s’attend à prendre connaissance du document révélateur. Nouvelle surprise : le document n’est pas publié. I1 faudra se contenter d’extraits, sans liens, parfois même tronqués. A défaut de citations intégrales, on aura un commentaire énergiquement péjoratif. C’est ce qu’on appelle une “ large démocratie ouvrière ”…

La politique économique du Parti, aurait écrit Medvediev,

 » … assigne à toutes les branches de l’industrie lourde d’État, au fond, le rôle d’annexe, de complément aux petites et même aux infimes entreprises rurales.

 » … Quand le Comité central proclame que pour l’industrie d’État ce marché paysan est la limite qu’elle ne peut franchir, que c’est dans ce sens qu’il résoudra toutes les questions industrielles, nous voyons, naturellement, dans une telle politique, une menace à la grande industrie et à l’existence même de la classe ouvrière. ”

Tel est le caractère essentiel de la politique économique du Parti pour la plus prochaine période de notre règne. Il s’y cache, à notre avis, un grand danger pour les intérêts de la classe ouvrière et les destins de l’industrie lourde d’État. ”

Cela n’est pas très clair et l’on ne sait s’il faut l’attribuer à Medvediev lui-même ou à la méthode de citation du journal, qui nous prive du contexte. La suite est plus explicite :

Nous estimons que la petite et infime production, sous la N.E.P., en dépendance du marché étranger, est vouée à sa perte. ”

Toutes les tentatives de la sauver, de l’aider à se maintenir et même à se développer, sont utopiques et réactionnaires. ”

L’issue d’une telle situation de ces masses paysannes ruinées ne peut être qu’une industrie d’État croissante, développée, sur l’arène de laquelle ces masses puissent trouver l’emploi de leurs bras, de leurs forces. ”

A part les masses en question, la partie de la campagne qui reste est la grosse bourgeoisie rurale, qui ne nous est pas moins ennemie que la bourgeoisie de vieille formation. ”

On comprend un peu mieux, mais pas encore très bien. Peut-être est-ce la faute de l’auteur, mais, en ce cas, comment la lui reprocher puisqu’il s’agit d’une lettre privée et non d’un document destiné au public ? Peut-être le texte intégral serait-il édifiant ? On ne peut se prononcer, les tronquages étant évidents, et maladroitement faits, au point de laisser des “ ces ” qui se rapportent à des phrases qu’on n’a pas sous les yeux.

En tout cas, si l’on ne voit, jusqu’à présent, rien de génial dans ce qui est cité, on peut se demander ce qu’il y a de si effrayant ? Il faut, sans doute, la patience d’aller plus loin.

Penser que nous puissions constituer la masse indispensable de capital pour développer l’industrie éteinte au moyen d’impôts serait se bercer d’une vaine illusion. ”

Croire que ce capital puisse être accumulé sou à sou, mais plus lentement, signifie compléter l’illusion précédente d’une illusion d’épigones petit-bourgeois. ”

Alors que faut-il faire ? demande La Pravda. Réponse du docu­ment :

Nous demandons que le Gouvernement fasse des recherches plus énergiques de ces ressources au moyen d’emprunts d’État extérieurs et intérieurs et en admettant des concessions avec des pertes plus grandes, des sacrifices matériels plus grands que ceux acceptés par notre État pour l’obtention de tels crédits. Nous estimons que dans la situation actuelle de l’économie de notre pays… de grands sacrifices matériels au capital international disposé à ranimer nos rayons industriels ruinés, sont le moindre mal, plutôt que la situation dans laquelle nous pouvons nous trouver, lors de prochaines années, en matière d’économie industrielle et rurale, et qui peut s’avérer pour nous désastreuse. ”

Les concessions

Cette fois, c’est net. Medvediev est d’avis de faire plus de concessions au capital étranger, comme “ moindre mal ”. La Pravda, aussitôt de lui imputer une politique de concessions sans aucune limite, de l’accuser de vouloir que la classe ouvrière se mette à genoux devant les messieurs Urquhart.

Un peu de sang-froid… Où est-il question de concessions sans aucune limite ? Nous avons traduit minutieusement le texte, le texte cité par La Pravda elle-même, et n’y avons rien lu qui ressemble à sans aucune limite. Sans aucune limite, c’est de La Pravda, et non de Medvediev. Celui-ci parle simplement en 1924, n’oublions pas la date, de faire plus de concessions, plus de sacrifices que par le passé. Or, qu’a fait le gouvernement soviétique en 1925 ? Exactement ce que demandait Medvediev : les concessions à la Lena Goddfields et à Harriman, commentées ici plusieurs fois par Louzon, et qui repré­sentaient précisément des sacrifices comme l’État soviétique n’en avait jamais consentis jusqu’alors. La Pravda du 12 mai 1925 a publié les déclarations suivantes de Piatakov, négociateur de ces conces­sions : “ Il nous a fallu consentir des concessions très sérieuses et essentielles et je ne peux pas ne pas reconnaître que des conditions du projet de contrat sont pour nous assez pénibles… II nous a fallu faire des concessions telles que nous n’en avions jamais faites jusqu’à présent.

Medvediev a donc préconisé en 1924 ce que le Comité central a fait en 1925. Nous ne discutons pas, pour l’heure, le fond; nous n’étions pas d’accord avec Louzon sur ce point, et ne le sommes pas sur le même point avec Medvediev qui exagérait dans l’autre sens; nous pensons avec Trotski, avec Préobrajenski, qu’à part les conces­sions, il y a d’autres moyens d’accumuler des capitaux pour l’industrie, principalement en vendant des objets manufacturés aux paysans. Mais sans discuter le fond, nous constatons que l’accusation ici portée contre Medvediev n’est pas établie. Il ne s’agit, dans sa lettre, que de mesure, que de degré. On sait que Lénine a changé quatre fois d’avis le même jour, pour ne pas se résoudre à accepter la concession Urquhart. S’il avait changé d’avis seulement trois fois, il aurait signé… Eût-il mérité, pour cela, l’accusation de vouloir que la classe ouvrière se mette à genoux devant les messieurs Urquhart ?

Le lecteur consciencieux appréciera.

L’Internationale communiste

La lettre s’exprime en ces termes, sur la politique internationale du Parti :

Le terrain sur lequel l’l.C. s’alimente, les masses ouvrières européennes, est évidemment sans espoir. Non seulement il ne nous rapproche pas des masses du prolétariat international, mais au contraire, il nous en isole .

Dans tous… les pays d’Europe centrale ayant une importance décisive pour la révolution internationale, cette tactique a conduit à arracher les forces des parcelles communistes de la masse d’en­semble des forces organisées du prolétariat… ce qui a désorganisé tant le mouvement ouvrier en général que sa partie communiste, isolant celle-ci de la masse générale du prolétariat organisé et la privant de la possibilité d’une action permanente sur ces masses, à l’intérieur de leurs rangs. Nous sommes les plus acharnés adversaires de cette politique. ”

Ce point de vue n’est pas nouveau. Il y a, dans le Parti russe, des personnages beaucoup plus haut placés que Medvediev, et nom­breux, qui le partagent. Pour notre part, nous ne l’approuvons pas. Mais il n’y a qu’à discuter sérieusement. Cela vaudrait mieux que de tronquer les textes.

D’après La Pravda, Medvediev considère l’existence des partis communistes comme une tentative d’implanter mécaniquement nos méthodes de travail dans tous les pays occidentaux.

… ces tentatives conduisent littéralement à la désorganisation du mouvement ouvrier de ce pays, à la création de sections  » communistes  » matériellement impuissantes et à leur entretien au compte de ces ressources des masses ouvrières russes… qu’elles ne peuvent utiliser ( ?) dans les conditions actuelles. ”

En fait, il se crée des ramassis de valets petits-bourgeois qui, pour de l’or russe, se font passer pour le prolétariat et se présentent dans l’I.C. comme les ouvriers les plus révolutionnaires. ”

Il est à constater que La Pravda, tout en attaquant violemment Medvediev, ne dit pas un mot au sujet de “ ramassis de valets ”. Cette expression est très fréquemment employée en Russie, dans toutes les tendances du Part:; y compris celle de la majorité actuelle, pour caractériser depuis deux ans les opérateurs de la “ bolchevisa­tion

Medvediev écrivait encore ce qui suit, à propos du mouvement socialiste :

Notre appréciation des partis socialistes diffère profondément de celle de nos dirigeants. ”

Mais ici La Pravda ne se donne même plus la peine de citer un paragraphe intégral. Elle découpe des membres de phrases pour les intercaler dans son commentaire. Dans quel but ?

La lettre protesterait contre la chasse systématique et la discrédita­tion des unions prolétariennes de classe du prolétariat occidental, contre une semblable discréditation de tout gouvernement socialiste en général, par exemple le gouvernement ouvrier en Angleterre.

Ce dernier est présenté complètement comme un gouvernement de la bourgeoisie. Nous ne pouvons accepter un iota d’une pareille politique et d’une telle tactique.

Elles sont désastreuses pour la cause de la révolution socialiste réelle.

Si Medvediev a vraiment écrit cela, et nous ne pouvons juger d’après un texte haché, nous ne sommes évidemment pas d’accord avec lui sur ce point. Mais pourquoi La Pravda a-t-elle peur de citer loyalement ?

Nous estimons, en raison du véritable état des choses, que des organisations comme l’I.S.R. sont, qu’elles le veuillent ou non, des instruments d’isolement des masses ouvrières russes et des masses ouvrières occidentales des masses décisives de tout le prolétariat. ”

Nous sommes pour que les masses ouvrières communistes restent partie intégrante des masses ouvrières organisées dans les syndicats, les coopératives, les partis socialistes, etc., pour que toutes tentatives de s’organiser, hors de ces masses spécialement des organisations du même ordre soient répudiées de façon décisive comme des aventures désorganisant le mouvement ouvrier. ”

Il est difficile de savoir si Medvediev préconisait de dissoudre les partis communistes. Repoussant un tel point de vue, nous n’en sommes que plus à l’aise pour déclarer qu’aucune discussion sérieuse n’est possible si l’on ne laisse pas s’exprimer les personnes en cause.

En tout cas, la conception qui est, ou a été momentanément, peut-être celle de Medvediev, est sûrement celle de Tomski. C’est un secret de polichinelle. Pourquoi Tomski n’est-il pas accusé de menchevisme ?”

Le sens de l’attaque

La Pravda déclare que ce document a une signification politique profonde. Puis, que le poids spécifique du groupe Chliapnikov-Medve­diev est extrêmement insignifiant. Alors ? Pourquoi cet article de vingt colonnes en feuilleton ? Il paraît que tout cela est très instructif comme développement de la déviation antibolchevique en général.

L’Opposition ouvrière en est arrivée à un menchevisme presque chimiquement pur. Suivent les formules connues, employées en 1923 contre Trotski et Radek, en 1925 contre Zinoviev et Kamenev : danger de droite, anti-léninisme, liquidateurs, etc. Le répertoire n’a pas varié. Il est seulement enrichi de quelques injures qui n’ajoutent rien au prestige des commentateurs.

Finalement, on se trouve devant cet… argument inattendu : Au lieu de Lénine, MacDonald et Noske. Et l’article se termine ainsi :

Et c’est pourquoi tout le Parti peut poser à tous la question : “ Pourquoi, au fond, sont-ils :

Pour le renforcement de l’I.C. ou pour sa liquidation ?

 » Pour considérer les P.C. comme des  » ramassis de valets petits-­bourgeois  » ou comme la force révolutionnaire du mouvement ?

Pour le renforcement de l’I.S.R. OU pour entrer dans Amster­dam ?

Pour le bloc avec les  » chiens sanglants  » du genre de Noske ou pour la lutte contre eux ?

Pour la construction socialiste, ou pour l’esclavage urquhar­tien ?

Pour le bloc ouvrier-paysan ou pour la subordination au capital international ?

Pour Lénine ou pour MacDonald ?

Tout le Parti repoussera d’une manière décisive les tentatives de trahison menchevique de l’I.C. et de la révolution. Tout le Parti, évidemment (!!) repoussera les receleurs, alliés et protecteurs des tendances mencheviques à l’intérieur du P.C. panrusse léniniste. ”

N’est-ce pas édifiant ? On voit d’ici les communistes russes répondant à l’intelligente question : “ Pour Lénine ou pour MacDo­nald ? ” Pour MacDonald, cela va sans dire…

Mais quel est le sort de ces Medvediev et Chliapnikov, objet d’un si impitoyable réquisitoire ? Sans doute celui de ces mencheviks, de ces alliés de Noske auxquels ils sont assimilés ? Pas le moins du monde. Ces camarades sont toujours traités en camarades et l’on n’a même pas osé les exclure du Parti.

Après cela, celui qui ne comprend pas a décidément la tête dure.

Beaucoup de bruit pour rien, alors ? Non plus. Qu’on relise attentivement les dernières lignes de l’article furibond. II y est question de certains “ receleurs, alliés et protecteurs ” des tendances mencheviques. Pour qui a l’habitude des polémiques de là-bas, le sens était clair. Ce n’est pas contre Medvediev que l’article était dirigé, mais contre ses alliés en opposition, plus importants et dangereux pour les dirigeants actuels, contre Zinoviev et Kamenev et leurs partisans.

La nouvelle opposition

La nouvelle opposition, celle de 1925, dont Zinoviev est le représentant le plus en vue, battue, ne s’est pas avouée vaincue. Refoulée par une sévère répression dans la vie illégale, elle s’est résignée à une activité souterraine.

On sait que le XIV° congrès russe n’avait été précédé d’aucune discussion; au congrès même, l’opposition ne pouvait espérer déplacer une seule voix, les délégués étant triés sur le volet; après le congrès, environ trois mille fonctionnaires de Leningrad, suspects d’opposition, furent révoqués, tous les partisans de la nouvelle opposition déplacés, dispersés; aucune velléité d’expression ne fut tolérée, aucune expli­cation, aucune défense permises; depuis, nulle critique ou discussion n’ont été autorisées. Cependant que Zinoviev et Kamenev étaient l’objet d’un dénigrement soigné. Un beau jour, le Bureau politique s’avisa de la nécessité de répandre une lettre de Lénine (d’octobre 1917) de circulation jusqu’alors interdite, caractérisant sévèrement les deux opposants la veille encore tout-puissants, les traitant de jaunes, de briseurs de grèves, de traîtres à exclure du Parti, etc. Zinoviev et Kamenev ripostèrent en réclamant la publication de la pièce connue sous le nom de “ testament ” (zavechtchanié) de Lénine, c’est-à-dire des suprêmes conseils donnés au Parti par Lénine avant sa mort. Ce bref document, non encore publié, est de ceux où se révèle le mieux le génie de Lénine : les principaux protagonistes de la direction actuelle y sont caractérisés avec une extraordinaire sûreté d’appréciation et la crise présente y est prévue avec une clairvoyance à peine croyable. A qui la faute si Lénine y disait des choses pénibles pour Staline, Zinoviev, Kamenev et Boukharine, et si Trotski et Piatakov, les deux hommes le plus en vue de la gauche du Parti, de l’opposition prolétarienne, étaient les mieux partagés ? Hier encore, c’était un crime de faire allusion à ce document; ceux que Medvediev appelle “ ramassis de valets ” osaient même ici en nier l’existence; maintenant, c’est Zinoviev et Kamenev qui en réclament la publicité. C’est qu’une des dernières volontés de Lénine, exprimée à deux reprises dans ce texte, était d’écarter Staline du Secrétariat du Parti.

Un tel conflit en dit long sur l’atmosphère des sphères dirigeantes et sur les relations entre militants, groupes et tendances. La majorité, non contente de disposer de l’appareil du Parti, de l’État, des syndicats, etc., éprouva le besoin de s’organiser en fraction pour mener la lutte contre toute opposition. Les oppositions de toutes nuances, à leur tour, s’organisèrent clandestinement. Et dans le Parti “ monolithique ”, ce fut, c’est encore aujourd’hui un pullulement de cercles secrets, de groupes conspiratifs, de réunions souterraines. Des documents se colportent sous le manteau. Le régime intérieur du Parti, après avoir produit la stérilité intellectuelle et favorisé les dégénérescences de toutes sortes menace de provoquer la scission organique prévue par Lénine.

Un jour, dans un bois des environs de Moscou, se tint une massovka 1, une réunion de partisans de Zinoviev, organisée par Bielenky et où prit la parole Lachévitch, vice-commissaire du peuple à la Guerre. Il s’y trouva, naturellement, un mouchard. Le prétexte d’une nouvelle répression était trouvé.

L’espionnage, les dénonciations, les investigations policières avaient fourni à la Commission centrale de contrôle du Parti assez de matériaux pour impliquer un bon nombre de notables opposants dans une “ affaire ”. II s’agissait d’intimider le gros de l’opposition en frappant quelques-uns de ses membres marquants. Des serviteurs du pouvoir, dûment excités, se mirent à préconiser des sanctions exemplaires. On entendait réclamer l’exclusion de Zinoviev et de Kamenev du Parti. Certains allaient même plus loin…

Du 14 au 23 juillet, le Comité central et la Commission centrale de contrôle furent réunis en séance plénière pour condamner une fois de plus la nouvelle opposition et prendre des mesures de rigueur contre les moins prudents.

Où conduit le “ monolithisme ”

La session plénière avait à son ordre du jour cinq questions : 1° le Comité syndical anglo-russe; 2° les résultats du renouvellement des soviets; 3° l’affaire Lachévitch; 4° la question du logement; 5° la récolte et la campagne d’approvisionnement.

La première question était, depuis l’échec de la grève générale anglaise (présenté par L’Humanité comme une victoire) l’objet d’un désaccord au Bureau politique. Zinoviev estimait impossible pour les bolcheviks de rester dans le Comité avec des “ traîtres ” et ses adversaires en jugeaient autrement. On le battit facilement de nouveau, avec des majorités automatiques. Là n’est pas l’intérêt, d’ailleurs; il est dans l’analyse et l’appréciation de la situation anglaise, conduisant à telle ou telle conclusion tactique; le Comité anglo-russe est un moyen, non un but, et des divergences ont toujours existé dans nos partis quant aux moyens; en outre, ledit Comité, tel qu’il est, ne compte plus et c’est trop l’honorer que d’en discuter comme s’il existait…; pour de modestes marxistes, le Comité importe moins que son contenu, sa valeur représentative, sa capacité d’action; ce sont là, évidemment, des déviations de droite. Nous n’en persistons pas moins à penser que l’intérêt du mouvement exigeait de faire connaître les thèses de Zinoviev et de les discuter sérieuse­ment. Cela. eût peut-être épargné à l’I.C. bien des sottises dans le genre de celles qu’elle a dites ou faites déjà au sujet de l’Angleterre et qu’elle répétera au renouvellera tant que la critique et la discussion seront interdites. Mais on préfère reprocher à un membre du Bureau politique d’avoir une opinion; c’est moins fatigant que d’étudier le problème.

On ne daigne pas faire connaître aux communs des mortels communistes les discours de Kroupskaïa et de Trotski pourtant non dénués d’intérêt. Par contre, on nous offre intégralement la prose de la résolution contre la nouvelle opposition et les “ explications d’usage ”.

D’autres publieront cette “ littérature ”. Elle est digne d’eux, ils sont dignes d’elle… Ici, le papier est cher et le lecteur a un minimum d’exigences. Au reste, qu’on se rappelle le pathos officiel des accès de crise antérieurs : rien n’a changé, que les noms propres. Mêmes couplets sur l’unité, la discipline, le léninisme et le reste. Les pires procédés, employés par Zinoviev contre nous, maintenant utilisés contre lui…

Comme nouveauté, ceci seulement :

Dans les derniers temps, le Parti se trouve devant toute une série de mesures fractionnelles de la nouvelle opposition, s’exprimant dans : l’organisation de réunions conspiratives illégales; la reproduc­tion et la diffusion, à Moscou et ailleurs, de documents secrets du Parti spécialement choisis pour discréditer la ligne du Parti (certains documents secrets du Bureau politique ont été envoyés à Briansk, Saratov, Vladivostok, Piatigorsk, Omsk, Gomel, Odessa, etc.); l’envoi d’agents dans d’autres organisations du Parti afin de créer des groupes fractionnels clandestins (voyage de G. Bielensky à Odessa pour organiser une fraction illégale, avec correspondance chiffrée, etc.). ”

Il est indispensable de constater que tous les fils de ces menées fractionnelles de l’opposition conduisent à l’appareil de l’Exécutif de l’I.C. à la tête duquel se trouve Zinoviev, membre du Bureau politique.

On doit particulièrement remarquer une réunion fractionnelle illégale, dans un bois prés de Moscou, organisée par un collaborateur de l’Exécutif de l’I.C., Bielenky, comme un acte scissionniste sans précédent dans la vie de notre Parti. Organisée selon toutes les règles de la conspiration (patrouilles, sélection sévère des invités, etc.), elle n’a pas seulement été menée et présidée par un collaborateur de l’Exécutif, mais ce qui est également inouï dans notre parti, un rapport y a été fait par Lachévitch, membre suppléant du C.C., qui a appelé les assistants à s’organiser pour la lutte contre le Parti et le C.C. élu par lui. ”

Suivent, naturellement, les accusations connues : scissionnisme, anti-parti-isme et autres ismes à faire bâiller. II manque, hélas, l’essentiel, et même la seule chose qui compte, à savoir la réponse à la question suivante : Comment se fait-il que le président de l’Inter­nationale communiste, que le vice-commissaire du peuple à la Guerre, que deux bolcheviks à toute épreuve, en soient réduits à se réunir dans les bois, ou ailleurs, sous la protection de patrouilles, etc. ? Voilà l’inexpliqué, voilà l’explicable. Est-ce parce que Zinoviev est un méchant, Lachévitch un désobéissant, Bielenky un polisson ? Mais alors, depuis quand ?

Comment, en un plomb vil, l’or pur s’est-il changé ?

Il y a seulement six mois, il fallait approuver par ordre, admirer par ordre, flagorner par ordre ce même Zinoviev qu’il faut mainte­nant flétrir, toujours par ordre ? Encore quelques mois de « bolche­visation « , de cette sorte et il ne restera plus grand-chose à bolchevi­ser.

Accusations et sanctions

La résolution accuse encore un camarade Mikhaïlov de l’ancien “ groupe ouvrier ” de Miasnikov, d’avoir reproduit des documents secrets avec l’aide de dactylos sans-parti…; un camarade Chougaiev, de l’ancienne “ Opposition ouvrière ”, d’avoir fait de l’agitation antisoviétique parmi les spécialistes… ( ?); un camarade Iatsek, de l’ancien groupe “ Vérité ouvrière ”, d’avoir diffusé des documents, etc.

Parmi tous les péchés dont se trouve chargée la nouvelle opposi­tion (la plupart déjà imputés à l’opposition de 1923, comme le “ pessimisme ”, la sous-estimation du paysan moyen, etc.) on trouve celui de “ protéger et de couvrir ” le groupe de Medvediev (ce qui donne tout son sens à l’article cité plus haut) et enfin le suivant, qui a au moins le mérite de l’inattendu :

La tendance au bloc, à l’échelle internationale, tant avec l’ultra-gauche du type de Korsch qu’avec l’ultra-droite du type Souvarine (!?!?), qui, exclus de l’I.C. mènent une attaque enragée (où ? quand ? comment ?) contre 1a dictature du prolétariat en Russie (! ?! ?) sous le prétexte d’une prétendue dégénérescence koulako­-paysanne de notre parti. ”

De telles élucubrations ne relèvent que du bromure. Cependant, puisque l’occasion nous est offerte de dire deux mots du sort de Zinoviev, nous la saisirons : nous avons attaqué 1a politique et les méthodes de Zinoviev, en sachant ce que cela nous coûterait, quand celui-ci était tout-puissant; nous n’avons rien à en retrancher; quant à piétiner un vaincu, nous laissons cette besogne au “ ramassis de valets ” qui s’est escrimé sur Trotski il y a deux ans, qui se manifeste déjà contre Zinoviev aujourd’hui, et qui s’acharnera demain sur Staline si un nouveau maître commande. Pour ce qui est de l’ultra-droite, on s’y trouve mieux que dans une gauche où Boukharine invite les paysans à s’enrichir et ou Rykov félicite Mussolini de la prospérité fasciste.

La résolution parle encore de tentatives d’engager dans la lutte l’appareil de l’Exécutif de l’I.C. Dans tout cela, il n’y a qu’histoire d’appareils. Les ouvriers, dont on a plein la bouche, y sont bien étrangers. II est fait allusion à une affaire Gouralsky-Vouiovitch, maladroits auxiliaires de Zinoviev qui se sont fait pincer dans l’exercice de leurs manigances, et à des sanctions prises le 12 juin dernier par la Commission de contrôle contre Bielenky, I. S. Tcher­nichev, B. G. Schapiro, M. V. Vassilieva, N. M. Vlassov et K. A. Vol­guina.

Zinoviev est exlu du Bureau politique, c’est-à-dire du seul organisme qui compte, et son élimination officielle de la présidence de l’I.C. n’est plus qu’une question de semaines; Lachévitch est exclu du Comité central et révoqué de ses fonctions de vice-commissaire à la Guerre. De fidèles staliniens reçoivent de l’avancement : un Roudzoutak entre au Bureau politique et les suppléants de celui-ci, portés à huit, seront, dans l’ordre hiérarchique : Pétrovsky, Ouglanov, Ordjonikidzé, Andréiev, Kïrov, Mikoyan, Kaganovitch et Kamenev.

I. Gouralsky, sous le nom de Klein en Allemagne, de Lepetit (et de Lep) en France, a saboté les deux partis de son mieux et s’est livré à des besognes dont la nature défie toute qualification. C’est lui qui, en 1924, se permettait d’assimiler Trotski à Danton, révélant à la fois son ignorance crasse de l’histoire et la laideur de son âme, et qui a constitué en France le “ ramassis de valets ” qui a déshonoré le Parti que nous avions eu tant de mal à fonder. Quart à Vouiovitch, c’est celui qui est venu accomplir, dans les jeunesses, la besogne faite par l’autre dans le Parti, et qui répandait la légende d’une tentative d’insurrection des élèves officiers du Kremlin, organisée par Antonov-Ovséienko pour soutenir Trotski. Et l’on se plaint des racontars de la presse bourgeoise…

Ainsi, les vilains sont punis, les bons récompensés… Mais toutes les questions restent a résoudre.

Le fond du tableau

Cette lutte intestine, dont l’issue aura une répercussion profonde sur les destinées de la Révolution, est favorisée par une situation générale, économique et politique, qu’il ne faut pas perdre de vue si l’on veut se rendre pleinement compte du sens de la crise.

La production industrielle, en voie de restauration depuis la N.E.P., a subi cette année un ralentissement sensible. Elle a même diminué dans certains domaines. Le niveau d’avant-guerre, qui est loin d’être un idéal, n’est pas atteint et ne le sera que l’an prochain, d’après les données conjoncturales officielles. Le capital fondamental s’use, l’outillage a besoin d’être renouvelé, et le budget ne permet pas d’élever les fonds de roulement. Les crédits extérieurs font défaut. L’industrie, dans son ensemble, travaille encore à perte. Les trans­ports eux-mêmes sont déficitaires.

L’agriculture est également près d’atteindre son niveau de pro­duction d’avant-guerre, lequel était médiocre en raison du caractère retardataire de la technique d’exploitation. Mais les profits de l’agriculture vont aux paysans, c’est-à-dire à l’économie individuelle, capitaliste, non à l’Etat soviétique. Les entreprises collectives sont d’importance infinie.

Les coopératives ne peuvent satisfaire les besoins des échanges, malgré la protection officielle, et sont l’objet des plus sévères critiques dans la presse soviétique. Le commerce privé, plus expéri­menté, plus souple, gagne sans cesse du terrain. Cependant, une disette aiguë de marchandises se fait sentir et favorise la spéculation, l’industrie ne pouvant alimenter le marché, non plus que le commissariat du Commerce dont l’appareil est trop lourd, trop lent, trop coûteux. Sous sa forme actuelle, le monopole du commerce extérieur, au lieu, d’entretenir l’indispensable courant d’échanges, le paralyse, au détriment même de l’économie russe; déjà réformé l’an dernier, le monopole devra subir une nouvelle réforme pour que l’application ne discrédite pas le principe.

La monnaie subit une dure épreuve. Les erreurs de l’an dernier, dans l’évaluation de la récolte et l’établissement des plans d’expor­tation et d’importation, ont abouti à l’annulation des commandes à l’étranger. Mais les contrats conclus ferme ont dû être exécutés, les paiements effectués en devises. D’où la baisse de la valeur du tchervonetz. Maintenu artificiellement à un certain cours, grâce au système bancaire et au monopole du commerce extérieur, le tchervonetz a vu sa dépréciation s’inscrire dans une hausse très sensible des prix.

La hausse des prix, c’est-à-dire la diminution du salaire réel des ouvriers, qui ne connaissent pas d’échelle mobile. Déjà, le chômage s’était accru par suite de la réduction de certains programmes industriels, imposée par la crise financière; plus d’un million de chômeurs doivent subsister dans de très pénibles conditions, le budget ne permettant pas de les secourir dans une mesure apprécia­ble. La vodka creuse un trou important dans les budgets ouvriers et les organes officiels s’alarment des ravages de l’ivrognerie. La crise du logement atteint, d’après le texte même de la résolution du C.C. du 23 juillet, un état de choses catastrophiques. La dernière baisse des salaires réels a sérieusement empiré la situation de la classe ouvrière.

C’est ce qui explique les nombreuses grèves des derniers mois. Un rapport officiel en compte 47, rien qu’en mai. La grève d’une partie des usines Poutilof a même abouti à la rédaction d’une “ pétition ”, signée par les communistes également, qui mériterait publication et commentaire.

Une telle situation engendre des mécontentements qui cherchent leur expression, dans le Parti et ailleurs. Rien d’étonnant, donc, si les courants d’opposition se renforcent dans le Parti, si les groupes de résistance se multiplient clandestinement. Rien d’étonnant si le renouvellement des soviets a donné à G. Karpinsky matière à publier, dans La Pravda des 8 et 9 juillet, une analyse et des considérations infirmant l’optimisme d’exportation à l’usage des suiveurs et des fanatiques.

Où va la Révolution russe ?

Comment le Parti se propose-t-il de résoudre ces difficultés ? On peut lire la volumineuse littérature officielle consacrée au sujet : on n’y trouvera pas la réponse à cette question. En revanche, l’histoire la plus récente du Parti montre qu’il est un groupe qui, depuis des années, a prévu bien des choses et préparé des solutions, a prévu l’évolution de la situation et préconisé un programme; ce groupe, c’est celui de Trotski.

Malgré les cliques et les cabales, malgré la coalition des médiocres et l’obstruction des “ ramassis de valets ” (Medvediev dixit), les idées de Trotski se sont imposées avec une sûreté irrésistible. On ne conteste plus maintenant la conception socialiste du plan d’ensemble, la nécessité de renforcer le poids de l’industrie dans l’économie générale, l’idée de la concentration rationnelle de la production. On a remisé au magasin des accessoires le sempiternel “ face aux campagnes ” et l’intempestif “ enrichissez-vous ”. Mais les insulteurs d’hier sont les rabâcheurs d’aujourd’hui : ils récitent des formules de Trotski sans les comprendre mieux que les formules de Lénine précédemment ânonnées. Ils parlent de plan, d’industrialisation, mais ne savent rien faire pour les réaliser. Ils ne voient pas que la condition préalable à tout progrès économique, c’est un régime politique qui le rende possible, et que dans les conditions actuelles, aucun développement des forces productives, aucune amélioration du sort de la majorité laborieuse ne sont concevables sans démocratie ouvrière, sans rétablissement du droit de critique et d’initiative, sans responsabilité individuelle, sans droit, pour la classe ouvrière, d’élection et de rappel de ses représentants, délégués ou fonction­naires.

Ce dont l’Union soviétique a besoin par-dessus tout, c’est du rétablissement de sa constitution. La Constitution soviétique est traitée par la bureaucratie au pouvoir comme un chiffon de papier : il s’agit de la remettre en vigueur. En recouvrant le droit de parole, le prolétariat russe saurait résoudre les problèmes qui le sollicitent. Dans le Parti, il y a une résolution du X° congrès, vieille de cinq ans, sur la démocratie ouvrière; depuis qu’elle a été votée, toute trace de ladite démocratie a disparu; il s’agit de lui donner force et vie.

Dictature du prolétariat, et non dictature du secrétariat; restaura­tion de l’autorité de la loi et abolition de l’arbitraire; démocratie ouvrière et non bureaucratie parasitaire : là seulement est le salut. Ce n’est pas avec des mesures policières qu’on tranche une question de régime, qu’on résout des problèmes de production. Si le récent Comité central avait suivi ceux qui réclamaient l’arrestation des chefs de l’opposition, cela n’eût amélioré en rien la situation tant à l’intérieur du Parti qu’à l’extérieur. Les véritables responsables de l’opposition et des fractions ne sont pas ceux qui les font mais ceux qui les rendent inévitables.

Il y a quelques mois, Trotski publiait sous le titre : Vers le socialisme ou vers le capitalisme ? une série d’articles montrant que les éléments socialistes de l’économie soviétique l’emportent sur les éléments capitalistes mais qu’il faut surveiller leur rythme de développement pour maintenir la prédominance des premiers. Les travaux de Trotski souffrent parfois d’un excès de schématisme et d’une tendance trop optimiste naturelle à tous les révolutionnaires de son envergure; en l’occurrence, son étude prêterait à critique pour cette double raison; rnais il est sûr que les positions économiques de l’État soviétique sont serrées de près par le capitalisme et qu’il n’y a pas beaucoup de fautes à commettre pour les compro­mettre.

C’est de quoi se rend compte un nombre grandissant de commu­nistes russes qui renforcent l’opposition. On parle beaucoup d’un certain bloc Trotski-Zinoviev : en réalité, la chose n’est pas aussi simple. Les conceptions principales de Trotski s’imposent à tous les communistes doués d’esprit critique et tous les opposants se rallient à sa politique ouvrière de démocratisation, à son programme écono­mique d’industrialisation. Si le Parti avait la parole, cette politique, ce programme prévaudraient à coup sûr. Que les adversaires les plus décidés de Trotski aient évolué les premiers, le fait est significatif.

Les questions posées ne sont pas simples. On a trop attendu, pour !es traiter avec le sérieux qu’elles méritent, et elles se compliquent chaque jour. La légalisation des oppositions du Parti poserait le problème des oppositions syndicales et soviétiques. Déjà, Sokolnikov rappelait, à l’avant-dernier Comité central, que l’on ne saurait toujours gouverner par la répression, a évoqué le moment de tolérer d’autres partis. Ossinsky parait partisan de légaliser les menche­viks et socialistes révolutionnaires à l’intérieur pour obliger les communistes à faire trêve à leurs conflits devant l’ennemi. Tout cela mérite discussion… Mais plus on en ajournera l’étude franche et contradictoire, moins le “ tournant ” attendu de tous sera aisé.

Où va la Révolution russe ? Elle peut encore se sauver ou se perdre, selon que le prolétariat subisse la volonté d’une bureaucratie stérile ou qu’il veuille la briser pour imposer la sienne.

P.-S. – Déjà, contre Zinoviev, la Pravda fait état de l’approbation de l’I.C. C’était prévu. Opération rondement menée : mais après ? L’I.C. condamne son président sans discussion, sans qu’il ait pu dire un mot de défense… Cela ne rehaussera pas son prestige.

Elle ne connaît pas la thèse de l’Opposition, soutenue par Trotski, Kroupskaïa, Zinoviev, Kamenev, Piatakov, Mouralov, Evdokimov, Peterson, Bakaiev, Lachévitch, Lizdïne, Soloviev, Avdélev. Elle ignore celle des “ tampons ”, présentée par Smilga, Racovsky, Ossinsky, Koutchmenko, Chklovsky.

Elle ne sait rien. Elle condamne… Comme en 1924.


Note

[1] On appelait ainsi, sous le tsarisme, les assemblées secrètes de révolutionnaires dans les bois.

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