Biographie de Rosmer

Né le 23 août 1877 à Patterson (États-Unis), mort le 6 mai 1964 à l’hôpital Albert-Chennevier de Créteil ; employé aux écritures, correcteur, rédacteur de La Vie ouvrière ; représentant à Moscou du Comité pour l’adhésion à la IIIe Internationale ; membre du comité exécutif de l’IC ; membre du comité directeur et du bureau politique du Parti communiste (1923-1924) ; rédacteur de La Révolution prolétarienne(1925-1964) et de La Vérité ; membre de la Ligue communiste (1929-1930).

Peu après son second mariage, en avril 1871, à Saint-Étienne (Loire), le père de Rosmer, Griot, coiffeur, installé à Saint-Rambert-les-Barques (Loire) émigra aux États-Unis avec sa femme et son beau-frère. La crise de l’économie fluviale fut sans doute la cause première de ce départ. Les rêves d’aventure et de fortune, l’atmosphère lourde de réaction politique et sociale n’y furent pas étrangers. Deux enfants naquirent dans la petite ville de Patterson, près de New York : Lucie en 1874, André, Alfred en 1877. Ils apprirent l’anglais, fréquentèrent les écoles américaines. Alfred Rosmer évoquait souvent cette prime enfance, bercée des récits d’aventure dans les grands espaces américains qu’évoquaient son oncle et les clients du salon de coiffure où travaillait son père.

En 1884, la famille rentra en France où le père ouvrit un salon à Montrouge (Seine). Après son certificat d’études primaires, Alfred Griot passa avec succès le concours pour les bourses des écoles primaires supérieures de la ville de Paris et prépara son brevet au collège Lavoisier. Après l’avoir obtenu à seize ans, il exerça de petits métiers de coursier et de commis dans une entreprise de chauffage, un marchand de matériaux, quai de la Rapée, un cabinet d’architecte, un cabinet d’avocat conseil. En 1895, il passa le concours de la préfecture de la Seine et fut, jusqu’en 1911, employé aux écritures, expéditionnaire dans différentes mairies parisiennes. Certes, il gagnait petitement sa vie et arrondissait parfois ses fins de mois en faisant de la figuration dans les théâtres, ce qui l’amenait à faire de longs trajets à pied, à vivre frugalement (fréquentant même les restaurants de tempérance, non par conviction anti-alcoolique, mais parce qu’ils étaient très bon marché). Mais le travail était peu absorbant, laissait quelques libertés. L’idée de faire carrière était, pour lui comme pour d’autres futurs militants, d’intelligence exceptionnelle et brillante, de vaste culture, totalement étrangère à leur conception de la vie. Ce « refus de parvenir » était déjà un engagement militant.

Alfred Griot se mêla très tôt à la vie politique. Son père, dreyfusard, mettait L’Aurore dans son salon de coiffure et Alfred Griot courait les meetings dreyfusards, lisait libelles et journaux. Le socialisme, avec son parlementarisme, l’attirait peu. Sans adhérer à un groupe, il fréquentait les réunions des Étudiants socialistes révolutionnaires et les idées anarchistes le séduisaient. Il fréquentait ces milieux un peu politiques, un peu artistiques, un peu littéraires si caractéristiques de cette fin de siècle. Avec plusieurs jeunes gens, ils lisaient et écrivaient des vers, allaient au théâtre, fréquentaient des peintres, comme le douanier Rousseau dont la personnalité intriguait Alfred Griot mais dont il aimait peu la peinture. Il préférait les impressionnistes et les néo-impressionnistes, en rencontrait au salon des Indépendants, dans les expositions et dans les milieux anarchistes proches de Jean Grave*. Sa passion de la lecture l’entraînait sous les galeries de l’Odéon où l’on pouvait feuilleter et lire à volonté, classiques et nouveautés. Curieux de littérature étrangère, il apprit l’italien et le russe pour lire les grands auteurs qui le fascinaient. Sa connaissance de l’anglais était bonne et, attiré par le monde anglo-saxon, ayant un goût très vif des voyages, il put, en 1902, s’offrir un premier voyage en Angleterre. Il résuma ses lectures anglaises et les publia en 1903-1905 dans L’Oeuvre nouvelle, dirigée par Dugant.

Sa vie n’était pas austère. Il aimait les promenades et la nature. Les jeunes gens allaient souvent se promener au bois de Boulogne et sur les bords de la Marne où ils pouvaient canoter. Il rencontra sa première femme, ils s’installèrent à L’Haÿ-les-Roses (Seine), puis à Bourg-la-Reine. Sa femme le quitta assez vite pour vivre avec un émigré russe proche des milieux anarchistes et tint un magasin de bijoux artistiques rue des Écoles puis près de la gare Saint-Lazare.

Le théâtre était une passion qu’Alfred Rosmer garda toute sa vie. Il eut sur lui une influence décisive. Son goût, éloigné du conformisme, l’amena à fréquenter les groupes de théâtre nouveau tout en aimant le théâtre résolument engagé de Bernard Shaw et d’Ibsen. C’est dans le Rosmerholm, d’Ibsen, qu’il choisira son pseudonyme. Le personnage de Rosmer est fort, son idéal est la lutte pour la liberté, par l’effort individuel qui, seul, est noble et fécond, sans jamais abandonner le doute et les scrupules. « Jamais victoire n’est gagnée pour une cause qui a germé dans le crime » : cette phrase de la pièce fut souvent rappelée par celui qui avait pris ce pseudonyme.

Tout naturellement, les premiers articles, signés André Alfred, furent des critiques théâtrales dans la presse anarchiste : en juin 1906, dans Les Temps nouveaux un article sur Ibsen.

Peu à peu, Alfred Rosmer s’écarta de l’anarchisme, jugeant que l’individualisme grandissant l’éloignait du mouvement ouvrier. Syndiqué, depuis 1899, au premier syndicat des employés de préfecture fondé par Émile Janvion* et Jean Gaumont*, il n’adhéra que progressivement à l’idéologie du syndicalisme révolutionnaire, hésitant à faire un pas que certains « théoriciens » du syndicalisme rendaient difficile (« ceux qui prétendaient annexer Bergson »).

Ainsi il ne participa pas aux débuts de La Vie ouvrière fondée, en octobre 1909, par Pierre Monatte* qu’il avait connu aux ESRI et aux Temps nouveaux. Alfred Rosmer s’abonna, manifesta un grand intérêt qui amena son ami Amédée Dunois* à l’entraîner dans les locaux de la revue, alors rue Dauphine. La première fois ce fut pour servir d’interprète entre Monatte (qui était aussi rebelle aux langues étrangères qu’aux voyages) et William Foster. L’habitude s’installa et il participa aux réunions du « noyau » (son nom n’apparut officiellement dans sa composition qu’en 1913). Une vive amitié se noua avec Monatte qu’il considérait comme un roc solide auquel on pouvait s’adosser et que les années n’amoindrirent pas.

Son premier article fut une critique de La Barricade pièce sociale de Paul Bourget, jouée au Vaudeville, en février 1910. Il le signa Alfred Griot. Sa collaboration devint plus régulière, essentiellement consacrée à l’Angleterre où il allait régulièrement et aux États-Unis. En février 1912, Amédée Dunois lui demanda de le remplacer à La Bataille syndicaliste. Alfred Rosmer — il avait définitivement adopté ce pseudonyme — demanda d’abord un congé régulier, puis un congé illimité à son administration et devint rédacteur appointé à La Bataille syndicaliste, tout en continuant sa collaboration à La Vie ouvrière.

S’il aimait le théâtre (il rédigeait pour La Bataille syndicaliste de nombreuses critiques), il ne l’aimait guère à la Chambre des députés. Chroniqueur parlementaire, il souffrait des débats théâtraux, jugeant les grands discours « très Comédie Française », ce qui, sous la plume d’un amateur de théâtre moins figé, était loin d’être un compliment. Ses chroniques étaient précises, souvent virulentes, ses portraits vifs, sa critique du mauvais fonctionnement parlementaire, acérée. Alfred Rosmer détestait l’éloquence verbeuse et le débraillé dans la vie quotidienne comme dans la vie politique. Il fut particulièrement sévère pour les « braillards » de l’hervéisme et les dérivés de la bande à Bonnot. Ses intérêts le portaient vers les problèmes internationaux. Alfred Rosmer suivait l’évolution de l’Angleterre et des Balkans pour La Bataille syndicaliste. Il fit de nombreux voyages, en Angleterre, en Suisse, en Belgique, pour assister à un congrès, suivre une grève (par exemple la grève générale belge de 1913), rencontrer des militants. Journaliste méticuleux, il était aussi un touriste insatiable, avec une grande faculté d’adaptation. Homme de plume et de contacts, il aimait ces activités diverses.

Très vite, il aida Pierre Monatte dans la difficile confection de La Vie ouvrière. En 1913, il fut l’envoyé de la revue à la Conférence syndicaliste internationale qui se tint à Londres à laquelle la CGT et La VO avaient refusé de participer officiellement. Il était en désaccord avec la création d’une Internationale de ce type, mais curieux de rencontrer les militants et de jauger une atmosphère. Au début de juillet 1914, Pierre Monatte, épuisé par le travail et les difficultés, lui demanda de le remplacer à la rédaction et à l’administration de La VO et partit en vacances dans sa famille en Haute-Loire où il n’était pas retourné depuis plus de quinze ans. Vacances de courte durée…

La déclaration de guerre, l’absence de réaction des milieux syndicalistes et socialistes français et allemands, le ralliement sans nuances à l’Union sacrée furent pour Alfred Rosmer et pour Pierre Monatte, rentré immédiatement, un effondrement. Pas question de soumettre La VO à la censure : elle cessa de paraître. Monatte, pas encore mobilisé, repartit dans sa famille. Rosmer, classé service auxiliaire, partit près de Perpignan (Pyrénées-Orientales) où il aida sa famille à faire les vendanges.

Mobilisé, démobilisé, remobilisé plusieurs fois, Alfred Rosmer comptait les ballots d’habillement à Perpignan et à Coëtquidan (Morbihan), transcrivait à Paris les actes de décés des militaires tués à l’ennemi. Entre deux appels, il travaillait, grâce à Marcel Martinet*, à la préfecture de la Seine. Il fut avec Alphonse Merrheim* le plus présent à Paris du petit noyau d’internationalistes (Pierre Monatte fut envoyé sur le front en 1915, Georges Dumoulin* était parti le premier jour). Il maintint les contacts, organisant des réunions dans le bureau de Merrheim, dans le cabinet de dentiste de la femme de Losovsky, le jeudi quai Jemmapes, dans les bureaux de La VO, au grand dam d’une propriétaire inquiète. Inlassablement, il allait voir les uns et les autres, n’hésitant pas à prolonger les entretiens jusqu’à une heure tardive qui l’obligeait à rentrer à pied dans son appartement des Lilas.

Alfred Rosmer fut l’âme de cette minorité internationaliste, en plein accord avec Pierre Monatte. Épistolier infatigable (plus de quatre-vingts lettres pour 1915) il informait Monatte de son action, sollicitait ses avis. Précises et documentées, vivantes, passionnées, souvent drôles et caustiques, les lettres (et cela est vrai pour toute sa vie) sont le meilleur reflet d’un Rosmer, toujours réservé hors d’un milieu d’amis, toujours modeste. Ce fut lui qui organisa la diffusion clandestine, puis la publication en France de l’« Au dessus de la mêlée » publié en Suisse, par Romain Rolland* et qui fut une première lueur d’espoir. Il incita Alphonse Merrheim à publier, pour le 1er mai 1915, un numéro de L’Union des métaux dont il rédigea la majeure partie et qui parut, bien blanchi par la censure. Pour ne pas perdre le contact avec les lecteurs de La VO, à partir de novembre 1915, il assuma la publication et l’envoi des lettres aux abonnés de La VO. Le petit groupe s’étoffa peu à peu, en particulier avec des militants russes vivant à Paris. De très forts liens d’amitié se tissèrent entre Alfred Rosmer et Léon Trotsky. Trotsky et Martov allaient aux réunions de La VO. Presque chaque dimanche, Rosmer passait la journée dans un des logis parisiens de Trotsky.

La conférence de Zimmerwald, (Suisse) — où il ne put se rendre — rompit l’isolement de la minorité. L’action devait désormais être différente, collective, rompre avec les structures traditionnelles, réunir dans un même groupe, syndicalistes et socialistes. Le Comité pour la reprise des relations internationales fut une de ces structures. Sans relâche, Alfred Rosmer suivait les réunions, lisait la presse internationale, rédigeait. Il écrivit, avec Trotsky, un manifeste publié dans le numéro 3 (29 février 1916) du Bulletin de Zimmerwald, affirmant clairement la nécessité d’une nouvelle Internationale. Il ne croyait plus aux possibilités de renouveau de la IIe Internationale et de l’Internationale syndicale et cela fut plus clair encore après la Conférence de Kienthal à laquelle, mobilisé à Coëtquidan, il ne put participer et après la Conférence du syndicalisme interallié tenu à Leeds en juillet 1916 avec les seuls syndicalistes majoritaires.

Sa rencontre avec Marguerite Thevenet (voir Marguerite Rosmer*), à la fin d’une réunion pacifiste en 1916, leurs vies indissolublement liées, lui donnèrent, outre le bonheur, la sécurité affective et morale d’un accord total pour une vie militante commune. Ses idées étaient de plus en plus proches de celles des bolcheviks ; son soutien à la Révolution russe fut immédiat et son activité militante de plus en plus intense, portée par un nouvel espoir. Alfred Rosmer diffusait les publications bolcheviques arrivant clandestinement, traduisit et publia la brochure du journaliste américain Arthur Ransome, Pour la Russie, lettre à l’Amérique.

Si les défections de Georges Dumoulin et d’Alphonse Merrheim l’attristèrent, s’il voyait la faiblesse de « toutes ces impuissances (qui) se collent les unes aux autres et s’imaginent qu’ainsi elles sont une force », il n’en était que plus convaincu de la nécessité de s’organiser pour une lutte de longue durée, prenant d’abord appui sur le mouvement syndical. Il était en plein accord avec Pierre Monatte sur la validité d’un syndicalisme révolutionnaire adapté aux nouvelles conditions économiques, régénéré par les leçons de la guerre et de la révolution russe et sur le maintien d’un internationalisme très loin de l’idéalisme wilsonien, porteur de guerres futures.

La Vie ouvrière, reparue le 30 avril 1919, où Alfred Rosmer rédigeait de nombreux articles, était un des outils de cette lutte. Au congrès de la CGT de Lyon auquel il assista et dont il fit le compte rendu, le discours de Monatte traçait le programme de la minorité syndicaliste.

Le Comité pour la reprise des relations internationales, devenu en mai 1919 le Comité pour l’adhésion à la IIIe Internationale, décida, à la fin de 1919, d’envoyer un délégué à Moscou. Pierre Monatte, pris par l’action syndicale et toujours aussi peu amoureux des voyages, refusa. Alfred Rosmer qui, écrivit-il plus tard, se sentait « mieux que prêt, impatient de partir », accepta d’emblée la proposition qu’il reçut alors qu’il se reposait près de Toulon chez ses amis Martinet.

Le voyage, clandestin, ne fut pas facile, entraînant Rosmer dans un long périple : Barcelone, Milan, Vienne, Prague, Berlin, Reval, Narva. Ses rencontres avec de nombreux militants (Malatesta, Varga, Nettlau, Clara Zetkin, Chliapnikov), ses séjours dans des pays en plein bouleversements, affinèrent sa connaissance des forces révolutionnaires et des crises économiques et sociales. Avec un petit groupe de délégués, retrouvés au fur et à mesure des étapes, il arriva avec émotion et exaltation à Petrograd.

Dès son arrivée, pour le IIe congrès de l’IC, comme seul représentant du Comité pour l’adhésion à la IIIe Internationale (Marcel Vergeat*, Lepetit (voir Louis Bertho*, dit Jules Marius Lepetit*) et Raymond Lefebvre*, mandatés eux aussi arrivèrent peu après), il retrouva Trotsky, rencontra Lénine et les dirigeants de l’IC. Son rôle fut important. Admis au Comité exécutif de l’IC, membre du bureau du congrès, il siégeait à la Commission des problèmes internationaux dont il présida plusieurs séances et à la commission syndicale. Il figura jusqu’en 1921 au comité exécutif et entra au « petit bureau » qui ne comptait que quatre autres membres (Zinoviev, Radek, Boukharine et Béla Kun).

Après le congrès, Alfred Rosmer resta à Moscou jusqu’en octobre 1921 comme représentant permanent de la France, de la Belgique et de la Suisse. Il travaillait essentiellement au sein des instances de l’IC. Ses prises de position furent nettes. Dans les discussions internes, s’il avait des divergences tactiques, ou d’autres plus profondes, il ne souhaitait pas les exposer à l’extérieur : il n’était pas question de nuire à l’action de l’IC avec laquelle il était en accord sur les points essentiels. Il approuvait globalement la politique des bolcheviks, dans un pays encore en pleine guerre civile, dont il avait vu les effets en accompagnant Léon Trotsky dans son train, à l’arrière des lignes. Il constatait aussi la dégradation économique, une base du parti médiocre, le laisser aller général (avec lequel, pour lui, contrastait l’efficacité de Trotsky), la dureté de la vie des ouvriers, aux prises avec les pires conditions matérielles, les difficultés du travail dans des usines handicapées par les destructions de guerre et les difficultés de réapprovisionnement en pièces de rechange. Il ne minimisait pas les difficultés (les articles qu’il publiait dans la presse sont nets) mais il y voyait les craquements vers un monde nouveau, qui ne pouvait se créer que si l’on se donnait d’abord pleinement et sans mesure à la révolution. Même s’il fréquentait des groupes d’opposition, Alfred Rosmer ne manifesta pas de désaccord avec la répression de Cronstadt et ne crut pas à la possibilité d’un assassinat de Marcel Vergeat, Jules Lepetit, Raymond Lefebvre et, ce d’autant moins, qu’il voyait repartir vers les pays occidentaux d’autres militants beaucoup plus hostiles. Même s’il ne remit pas en cause ces options, ce fut, toute sa vie, un point douloureux et tragique.

Acceptant peu à peu la nécessité de la dictature du prolétariat, comme seul moyen de défense d’une révolution politique naissante, il se rallia aussi à la nécessité d’un parti. Mais d’un parti radicalement différent du socialisme parlementaire, et très différent du Parti communiste français en train de naître. Alfred Rosmer n’avait pour L.-O. Frossard* et, plus encore pour Marcel Cachin*, que méfiance et mépris. Pierre Monatte (qui n’avait pas encore fait le pas de l’adhésion à un parti), Boris Souvarine* et d’autres militants connus de Rosmer étaient alors à la Santé, inculpés de complot contre la sûreté de l’État, ce qui ne pouvait qu’éloigner Rosmer des affaires du parti français. Son souci était — et sera plus encore à son retour à Paris — d’amener le PC vers les positions de l’IC.

Le travail, l’atmosphère à Moscou lui plaisaient : discussions ouvertes, simples et franches avec Lénine, accords avec Trotsky et resserrement des liens amicaux par des séjours en famille (ses relations avec Zinoviev furent, par contre, très tendues dès le début), nombreux contacts avec des militants de toutes nations, parfois hostiles à la révolution bolchevique. Il améliorait son russe et son allemand et aimait aller au théâtre, participer à la vie intellectuelle et artistique, gardant ses activités d’inlassable touriste et ses curiosités.

Sa participation au congrès des Peuples de l’Orient à Bakou fut l’occasion de préciser sa pensée sur les problèmes de l’indépendance nationale. Il était très méfiant à l’égard du nationalisme exacerbé et ombrageux qu’il avait constaté en Tchécoslovaquie et en Pologne. Si dans les pays colonisés le problème était très différent, il pensait que les revendications d’indépendance nationale devaient aller de pair avec le souci de maintenir des revendications socialistes. Alfred Rosmer, à Bakou comme à Moscou, en janvier 1922, à une réunion des peuples d’Extrême-Orient, avait une position de méfiance devant les côtés chauvins et xénophobes des revendications nationalistes.

Ce ne furent pas seulement des souvenirs de jeunesse qui l’incitèrent à s’intéresser aux groupes anarchistes russes. Il était partisan d’un rapprochement avec certains d’entre eux, pensant que le levain anarchiste était utile aux bolcheviques. Ce fut en ce sens qu’il prononça, au nom du Komintern, un discours aux obsèques de Pierre Kropotkine*, en février 1921.

Au sein de la commission syndicale, les discussions furent vives. Avec Tanner et Pestaña, il affirma le rôle moteur d’une minorité syndicaliste consciente. Ils se rallièrent aux thèses sur le rôle des partis communistes parce qu’ils croyaient à la possibilité de partis de type nouveau. Quant aux vieilles organisations syndicales, dominées par les réformistes, il fallait les conquérir de l’intérieur, tout faire pour éviter la scission. Alfred Rosmer était hostile à la création précipitée d’une Internationale syndicaliste, scissionniste. Il trouvait que l’IC traitait de façon brouillonne la question syndicale. Il se rallia cependant aux propositions de Losovsky, au Comité exécutif, de regrouper les syndicalistes favorables à l’IC. Un groupe d’initiative réunit les diverses délégations syndicalistes présentes à Moscou. Au cours de cette première réunion, le 16 juin 1920, la convocation d’une conférence fut lancée. En juillet 1920, un Conseil international provisoire des syndicats s’installa à Moscou, dans les locaux des syndicats russes. L’Internationale syndicale rouge naquit ainsi, dans une certaine ambiguïté. Alfred Rosmer signa, avec Zinoviev, une proclamation de l’IC et du Conseil international provisoire aux travailleurs de France, en septembre 1920, les incitant à lutter à l’intérieur des syndicats mais stigmatisant violemment l’Internationale syndicale d’Amsterdam. Les conflits éclatèrent dès la réunion de juillet 1921 qui devint le congrès constitutif de l’ISR. Rosmer jugeait les conditions défavorables et mal posée la question de la liaison organique entre les deux Internationales, en introduisant une implicite liaison parti-syndicat. Il souhaitait que l’on parlât un peu moins des « préjugés syndicalistes ». Il devait faire un co-rapport avec Zinoviev qui, sentant une hostilité des délégués et qui avait peu d’affinités avec Rosmer, se retira. A la demande de Losovsky, Trotsky et Tom Mann, Rosmer fut le seul rapporteur. Son discours fut habile : puisque la majorité des délégués était favorable à la coopération des deux Internationales, cette coopération devait être acceptable. Cela impliquait une transformation des partis, se rapprochant des syndicats révolutionnaires de l’ancienne CGT. Cela impliquait un lien et non une subordination. En face, Losovski présenta un texte qu’il jugea rigide et provocant. Alfred Rosmer ne put que faire transformer la liaison organique obligatoire en « hautement désirable ».

Les débats furent pénibles et compliqués. La délégation française, compte tenu de la mauvaise organisation du Comité central des CSR, en proie aux luttes de tendances et d’un mandat ambigü, était majoritairement composée de la tendance « syndicalistes purs », hostiles à ce compromis. Seuls Victor Godonèche* et Joseph Tommasi* considéraient ce texte conforme à la résolution minoritaire d’Orléans (« collaboration dans le cadre de l’autonomie »).

Alfred Rosmer, qui avait souhaité que Pierre Monatte fît le voyage et qui reprochait amicalement à cet internationaliste de ne pas vouloir passer les frontières, fut surpris de la déclaration publiée dans La VO du 21 juillet 1921, signée de dix-neuf membres des CSR dont Pierre Monatte, Gaston Monmousseau* et Julien Racamond*. Tout en rendant hommage à la Révolution russe, le texte appelait à différer l’adhésion à l’ISR jusqu’à une modification du texte de compromis. Rosmer pensait que les syndicalistes français avaient besoin de l’ISR et ne pouvaient s’isoler sur le plan international, mais que l’ISR devait tenir compte des particularités nationales.

La position d’Alfred Rosmer sur le syndicalisme évolua. La situation, pour lui, démontrait que l’on ne pouvait pas défendre l’idée que le syndicalisme était, par nature, révolutionnaire tandis que le parti était, par nature, réformiste. Le syndicalisme devait aussi conduire une profonde réflexion théorique sur la lutte contre la crise économique et le chômage, sur le contrôle et les conseils ouvriers.

Faire évoluer les syndicats, transformer le Parti communiste français, allaient être ses buts essentiels quand il rentra à Paris, en octobre 1921, après ce long séjour. Il avait pris, malgré son habituelle discrétion, une stature de militant international de premier plan, ce qui n’allait pas sans en irriter certains qui virent en lui le porte-parole de Trotsky ou un concurrent à des postes clés. Ses fréquents voyages à Moscou, sa participation aux réunions internationales (à l’IC mais aussi aux conférences internationales de Berlin et de Hambourg), allaient de pair avec son action dans le mouvement français.

La CGT vivait ses dernières heures d’unité. La plupart des interventions d’Alfred Rosmer portèrent sur la nécessité d’éviter la scission. Il rencontra une violente opposition au congrès des minoritaires de décembre 1921, quand il affirma que la conception d’une Internationale unique n’avait « rien d’infamant pour un syndicaliste ». Pierre Monatte, hostile lui aussi à la scission (« Fichues étrennes » fut le titre de son article dans La VO) était en désaccord avec Rosmer sur cette liaison entre les Internationales. Se retirant, en janvier 1922, de la direction de La Vie ouvrière, il lui préféra Moumousseau, plus proche des positions d’indépendance du syndicalisme.

Alfred Rosmer, hostile à la création d’une troisième internationale syndicale, travailla à maintenir la CGTU dans l’orbite de l’ISR et à clarifier une situation très confuse. A travers La Lutte de classes (bulletin bimensuel de l’ISR dont le premier numéro parut le 5 mai 1922), il put rappeler que le compromis élaboré sur le plan international, supportait des aménagements nationaux et que les rapports syndicats/partis devaient s’établir sans subordination. Ses positions et celles du groupe Monatte se rapprochèrent et ils s’unirent dans la lutte très dure menée contre le groupe de Pierre Besnard*, avant et pendant le congrès de la CGTU de Saint-Étienne. Après la mise en place d’un comité d’action ISR-IC et l’adhésion de la CGTU à l’ISR, Rosmer stoppa la parution de la Lutte de classes.

Il allait agir, maintenant, au sein du Parti communiste. Adhérent au PC à son retour de Moscou, membre du Comité directeur, au titre de la Gauche après le IVe congrès de l’IC auquel il participa, il fut confirmé à ce poste par le conseil national de Boulogne et élu au Bureau politique puis fut réélu à ces postes au congrès de Lyon en janvier 1924, au moment où il assurait le secrétariat général de l’Humanité. Rosmer ne se sentit jamais vraiment à l’aise dans ce parti, malgré l’adhésion en 1923 de ses amis syndicalistes révolutionnaires. Les luttes de tendances, les querelles de personnes, l’électoralisme, la personnalité du nouveau secrétaire général, Albert Treint*, l’inquiétaient.

En mai 1923, à Moscou il prit conscience des luttes de tendance pour la succession de Lénine. Confusément d’abord, puis de façon de plus en plus nette il en saisit la gravité. De plus en plus souvent, Trotsky était absent des réunions. Quant à lui, on le priait aimablement de sortir, sous prétexte que cela n’allait pas l’intéresser. Il constatait l’aggravation des déformations bureaucratiques, le rôle de plus en plus grand de Zinoviev, imposant, sans discussions, une ligne parfois incohérente. Il sentait que même s’il était avec Souvarine, un des Français les mieux informés, il connaissait mal les forces réelles des hommes succédant à Lénine. Mais il savait que les vrais enjeux étaient à Moscou. La bataille politique dans le PC français n’en était que le pâle reflet. Pour Rosmer, Albert Treint était une caricature de Zinoviev. La campagne contre les « droitiers » — Alfred Rosmer, Pierre Monatte — devenait de plus en plus violente. Les attaques les plus vives se portaient sur Monatte. Au début, on ménageait relativement Rosmer dont on ignorait les appuis réels à Moscou. Rosmer pensait d’ailleurs qu’une évolution était possible à l’IC. Au Comité directeur du 18 mars 1924, il s’abstint dans le vote sur les thèses de Treint, alors que Monatte et Souvarine votèrent contre. Les thèses adoptées, l’Humanité fit l’objet de critiques acerbes (elle a perdu « sa claire figure communiste »). Le 22 avril, Pierre Monatte démissionna du journal, suivi le 23 d’Alfred Rosmer, Ferdinand Charbit*, D. Antonini*, Victor Godonèche, Maurice Chambelland*. Ils ne démissionnèrent pas du parti et refusèrent de se désolidariser de Souvarine qui venait de publier Cours nouveau de Trotsky. Ce fut au Ve congrès de l’IC que Rosmer prit pleinement conscience de la situation, de la vraisemblable élimination de Trotsky, du triomphe des zinoviévistes et donc du groupe Treint qui entra en force au comité exécutif de l’IC.

Dès son retour à Paris, Alfred Rosmer communiqua à ses amis les notes de Lénine (le « testament ») qu’on lui avait remis à Moscou. Il fut sommé de s’expliquer devant le Bureau politique, pour avoir fait circuler des « ragots ». La presse du parti leur était désormais fermée. Les assemblées d’information n’acceptaient que des questions écrites et, seuls, les dirigeants y avaient la parole. Pour pouvoir expliquer leurs différends, Pierre Monatte, Alfred Rosmer, Victor Delagarde* écrivirent le 5 octobre une lettre au Comité directeur qui ne fut pas lue. Ce qui les amena à s’adresser directement par une lettre ouverte aux membres du parti, avant le congrès de janvier, pour « déjouer les manœuvres d’un Bureau politique qui traite les délégués comme des pions ». L’exclusion fut immédiate pour ceux qu’une conférence nationale extraordinaire qualifiait de « poignée de malheureux déchus qui, égarés par la haine fractionnelle, cherchent à poignarder le Parti en plein travail de préparation révolutionnaire », les accusant de « frossardisme grossier, individualisme anarchisant, trotskysme mal affiné ». Ces « ennemis du prolétariat, du Parti et de l’Internationale » vécurent, au début, leur exclusion comme une péripétie de plus dans leurs vies de communistes. Ils ne firent pas appel devant l’IC. Alfred Rosmer avait compris, à Moscou, que, malgré quelques paroles lénifiantes, elle avait réellement engagé le combat, avait pris une tout autre orientation et qu’un vrai révolutionnaire pouvait vivre en dehors d’une Internationale et d’un parti qui ne donnaient plus le même sens qu’eux au communisme.

En janvier 1925, la parution de La Révolution prolétarienne, revue syndicaliste-communiste, leur permit de continuer à mener leur combat. Rosmer fit toujours partie de son « noyau ». Il savait, et il l’écrivit en février, que cette position serait sévèrement critiquée par Trotsky mais que, pour lui, il n’y avait « ni trotskysme, ni trotskystes ». En effet, le désaveu de Trotsky fut net. Tout en saluant Monatte et Rosmer comme « de vieux révolutionnaires trempés », il leur demandait de liquider la revue, d’agir comme des soldats du parti, de s’adresser à l’Exécutif du Komintern pour demander une révision de leur affaire.

Alfred Rosmer qui rédigea, avec des corrections de Pierre Monatte, la réponse du noyau avait une position parfaitement claire : c’était dans la politique et les méthodes pratiquées par l’IC elle-même que résidait la cause des lourdes fautes, elle remettait en cause les principes mêmes de sa fondation, il n’était donc pas question de s’adresser à elle. Quant au parti, avec ses méthodes, il se chargeait lui-même de se disqualifier. C’était en dehors que l’on pouvait faire le travail d’un vrai communiste. La RP est « un refuge pour les révolutionnaires sincères qui ne peuvent plus supporter l’atmosphère étouffante du Parti, une défense contre le sabotage du mouvement ouvrier ».

Alfred Rosmer participa pleinement au travail d’information sur la réalité russe et l’évolution du communisme international. Il avait gardé de nombreux contacts et jugeait de plus en plus sévèrement un régime qui, « tournait le dos au communisme » et créait de nouvelles couches de privilégiés.

Peu à peu, sans jamais rompre avec Pierre Monatte et le groupe de la RP, Alfred Rosmer retourna à une action plus politique. Correcteur d’imprimerie, admis au syndicat des correcteurs en 1926, il ne militait pas à la Fédération du Livre. Il restait en marge de l’Opposition communiste. Il constatait la montée lente de Staline, l’éviction progressive de Léon Trotsky. Quand Trotsky fut expulsé en Turquie, en février 1929, il pensa immédiatement aux dangers d’un assassinat. Marguerite Rosmer se préoccupa d’organiser une garde autour de Trotsky et Rosmer d’obtenir des visas pour des pays plus sûrs. Il s’occupait aussi de placer des articles de Trotsky dans la grande presse et d’en transmettre les honoraires.

Alfred Rosmer était assez sceptique sur la possibilité de rassembler le plus largement possible les partisans de Trotsky et les anti-staliniens déclarés. Les grands projets lui paraissaient démesurés par rapport aux forces réelles des groupes divisés par des querelles de tendances et de personnes. Néanmoins, et Marguerite Rosmer fut pleinement associée, il multipliait les contacts, les voyages à l’étranger, essayait de « cristalliser toutes les petites oppositions ». Les nombreuses lettres entre les Lilas et Prinkipo, les voyages des Rosmer à Prinkipo, consolidèrent les liens d’affection. Mais on percevait toujours chez Rosmer une relative réserve et il se sentait souvent mal à l’aise dans ces milieux où il n’avait pas avec tous les militants des rapports d’amitié. Tous étaient d’une extrême susceptibilité et les paroles souvent brutales de Trotsky ne facilitaient pas les choses.

Alfred Rosmer croyait à la nécessité d’une revue ou d’un journal pour rassembler et informer les militants. Avec les tâches de rédacteur en chef de l’hebdomadaire La Vérité, à partir du 15 août 1929, il retrouvait le militantisme de plume et voyait dans ce travail le moyen d’inciter les ouvriers révolutionnaires à « une cure de vérité ». Ce fut la première étape de la création d’une organisation. La Ligue communiste naquit en avril 1930, dirigée par un comité exécutif de sept membres, dont Rosmer.

Les divergences apparurent très vite, dont certaines fondamentales. Alfred Rosmer, s’il pensait que « l’autonomie du syndicalisme conçue comme en 1906, était dépassée », croyait à la nécessité d’une action spécifique en milieu syndical, non dirigée par un parti quel qu’il soit. Il approuva la tentative de l’Opposition unitaire, animée par Maurice Dommanget*, la Fédération unitaire de l’Enseignement et donna une large place à son action dans La Vérité. Trotsky y vit « les erreurs des éléments droitiers de la ligue » et certains militants pensaient que cela nuisait à la ligue qui devait avoir sa propre politique syndicale. Cette tension s’accentua avec les problèmes de direction de la Ligue, le rôle et la personnalité de Raymond Molinier*. Alfred Rosmer et Pierre Naville* s’opposèrent violemment à lui. La tension existant déjà entre Rosmer et Trotsky, amena à la rupture. Désavoué par Trotsky, sur le rôle de Molinier, Rosmer démissionna de la Ligue en décembre 1930, abandonna toute collaboration à La Vérité. Les mots furent durs : Rosmer parla de « méthodes zinoviévistes » et Trotsky écrivit que le camarade Rosmer était « devenu en réalité le drapeau de tous les éléments qui mènent une lutte contre nos idées fondamentales ». Alfred Rosmer resta très discret et son départ se fit avec le moins de remous possibles. Seuls les militants les plus proches furent informés, souvent au hasard d’une lettre, d’une conversation. Rosmer, malgré les craintes de Trotsky, ne voulait à aucun prix devenir le porte-drapeau d’un groupe international et refusa tout engagement formel avec les oppositionnels de la Ligue.

Mais toute relation personnelle cessa entre les Trotsky et les Rosmer : une seule lettre, sans réponse de Marguerite à Natalia, après le suicide de la fille aînée de Trotsky ; aucune rencontre, même pendant le séjour de près de deux ans des Trotsky en France.

Alfred Rosmer était fatigué, ressentant les effets d’une activité militante intense et difficile, las des querelles personnelles, inquiet devant la tragédie russe mais aussi la montée du fascisme.

Sans cesser toute activité militante, il suivit avec intérêt la Gauche communiste de Claude Naville*, écrivit quelques articles dans Le Communiste, auquel il apporta un soutien financier et un appui intellectuel. Il sentait le besoin, pour faire comprendre la situation et son évolution personnelle, d’étudier scientifiquement la période où son activité militante s’était pleinement déployée : la guerre. Il avait gardé méthodiquement les documents : lettres, tracts, brochures, journaux ; Pierre Monatte était resté malgré quelques divergences, l’ami le plus proche avec lequel il avait vécu les moments les plus durs et les plus exaltants. Il se mit à écrire une Histoire du mouvement ouvrier pendant la guerre, dont le tome I (De l’Union sacrée à Zimmerwald) parut en 1936. Il voulut faire cet ouvrage en historien scrupuleux, surtout pas sous forme de mémoires (son rôle personnel s’en trouve minimisé). Il fit quelques conférences sur Zimmerwald et Kienthal et sur les débuts de l’IC.

Son travail de correcteur, les activités d’animatrice de colonies d’enfants et de visiteuse médicale de Marguerite, leur assuraient une vie simple, partagée entre leur appartement dans la cité-jardin des Lilas et leur maison de Périgny, modeste grange achetée dans ce petit village de la région parisienne où Marguerite avait organisé des colonies d’enfants avant et pendant la Première Guerre mondiale, et aménagée avec simplicité et goût par leur ami Autant. C’était dans la « grange » que Rosmer travaillait le plus volontiers, il y avait amené la plupart de ses documents et sa bibliothèque. Son goût des voyages, sa préoccupation de bien connaître la situation internationale, conduisirent Alfred Rosmer et sa femme à faire quelques séjours en Angleterre, en Espagne en 1931. En 1933, il se rendit à Bruxelles et à Gand pour tenter d’organiser, sur proposition de la NAS, centrale syndicaliste révolutionnaire de Hollande, une conférence internationale de lutte contre le fascisme. En 1936, il suivit sans passion, le Front populaire, fit dans l’été un voyage en Espagne, où il constata l’ampleur de la lutte des staliniens contre les oppositionnels.

Outre la rédaction de son Histoire du mouvement ouvrier pendant la guerre, il s’attacha à dénoncer les impostures et les crimes du stalinisme dans les affaires Andrès Nin, Landau, Ignace Reiss. Les liens se renouèrent avec Trotsky dans la période tragique des procès de Moscou. Cette reprise fut facilitée par les contacts indirects maintenus entre les deux hommes par des amis communs, par les profonds liens d’amitié avec Léon Sedov*. L’amitié personnelle avait survécu aux désaccords politiques. Le désaveu par Trotsky de Raymond Molinier, l’éloignement de Rosmer des groupes trotskystes firent oublier l’aigreur des polémiques.

Alfred Rosmer prit une part très importante aux travaux des Comités d’études sur les procès de Moscou qui se mirent en place et qui préparèrent un contre-procès. Il animait le comité français et fut l’un des dix membres de la commission mixte d’enquête mise en place par le comité américain. Il pouvait aller facilement aux États-Unis, — y étant né, il possédait un passeport américain — et passa l’été 1937 au sein de la commission, présidée par John Dewey, à recueillir, confronter les témoignages, collaborer à l’ouvrage Not guilty ! Aux États-Unis, comme en France, il participa à de nombreux meetings, rencontrant le plus souvent une vive hostilité de la part des défenseurs nombreux de Staline.

Soucieux de protéger Trotsky, soucieux de faire connaître son point de vue, Alfred Rosmer s’occupait de faire publier ouvrages et articles, avec l’aide et l’appui des militants trotskystes. Mais il restait en marge des organisations. Son attitude fut très significative lors de la Conférence constitutive de la IVe Internationale, en novembre 1938. Il prêta sa maison de Périgny (elle était petite, mais les délégués étaient peu nombreux), mais n’y participa pas.

Trotsky savait sa vie menacée et craignait la disparition de ses papiers. Il avait confié une partie de ses archives à l’Institut international d’histoire sociale, installé rue Michelet. Celles-ci furent volées. Rosmer fit partie de la commission d’enquête chargée d’élucider ce mystère. La confiance de Trotsky lui était complètement acquise. Après la mort de Léon Sedov, en février 1938, Trotsky souhaitait que son petit-fils Sieva (Vsievolod Volkov) qui était élevé par son oncle et sa compagne, Jeanne Martin* des Pallières, ancienne épouse de Raymond Molinier*, puisse le rejoindre au Mexique. Jeanne Martin refusa et confia Sieva, sous le nom de Steve Martin, à une œuvre catholique « le Rayon de soleil » à Guebwiller (Haut-Rhin). Trotsky avait désigné Alfred Rosmer comme tuteur ; il pouvait donc légalement se faire remettre l’enfant. Avec l’aide de Gérard Rosenthal*, il put obtenir une décision du tribunal. La recherche de l’enfant ne fut pas facile. Escortés du commissaire de police local, ayant prouvé qu’ils étaient légalement mariés (ce mariage avait eu lieu en 1932), les Rosmer se firent remettre l’enfant à Guebwiller, le 21 mars 1939. Jeanne Martin* mena une campagne dans la presse et par voie de justice pour « enlèvement d’enfant ». Alfred et Marguerite Rosmer se chargèrent d’emmener Sieva rejoindre son grand-père à Coyoacan. Ils s’embarquèrent pour New York ; le voyage avait été rendu possible, financièrement, par les droits d’auteur du Staline publié chez Grasset. Arrivés à New York le 27 juillet, ils arrivèrent à Coyoacan le 8 août 1939. Avec la déclaration de guerre, il n’était pas question de rentrer en France. Les Rosmer restèrent à Coyoacan dans cette maison-forteresse où, malgré le danger latent, les discussions étaient animées mais amicales et souvent gaies ; les promenades, même avec des gardes du corps, étaient agréables et permettaient de visiter les environs et de pique-niquer. Marguerite faisait quelques traductions et donnait des leçons de français. Cette situation provisoire ne pouvait s’éterniser et les Rosmer décidèrent de partir d’abord pour les États-Unis puis, éventuellement et selon l’issue de la guerre de regagner la France. Le 28 mai 1940 ils quittèrent Coyoacan ; c’est le compagnon d’une secrétaire de Trotsky, Sylvia Ageloff, « Jackson », le futur assassin de Trotsky, qui les emmena en voiture à Vera-Cruz où ils prirent le bateau pour New York. En juin 1940, il n’était plus question pour les Rosmer de retourner en France. Ils avaient de nombreux amis aux États-Unis et y passèrent toute la période de guerre et de l’immédiate après guerre. Rosmer faisait des corrections (d’abord de la Bible, travail qui lui avait été confié par Max Eastman), Marguerite donnait des leçons de français. Ils sillonnèrent les États-Unis, aimant circuler en autocar, s’installant dans une ville puis une autre, au gré des amitiés et des petits travaux toujours faciles à trouver. Ils acceptaient l’aide et l’hospitalité d’amis aisés, comme Jean et Clotilde de Menil.

Alfred Rosmer entretenait une nombreuse correspondance : James Farell, Sarah Jacobs, Natalia Trotsky furent des correspondants réguliers. Il écrivit un scénario sur Clemenceau, un texte sur le douanier Rousseau qui fut publié, en 1944, à Détroit dans Arts Quarterly. Ils eurent peu de contacts avec les Français aux États-Unis, sauf avec Boris et Françoise Souvarine. Dès que cela fut possible, ils renouèrent des contacts avec leurs amis français. Ils étaient inquiets de leur sort, avides d’informations sur leur évolution, leur vie pendant la guerre, la situation réelle en France. Marguerite organisa tout de suite des envois de colis.

Si Alfred Rosmer accueillit avec joie la fin de l’Occupation, la chute du nazisme, il était inquiet de l’adhésion générale à Staline, de la caution apportée à son régime, de l’Europe partagée. L’unanimité nationale de la France d’après-guerre, le patriotisme flamboyant, le poids du communisme le mirent mal à l’aise à son retour en France dans l’été 1946. Il se trouva en plein accord avec ses amis de La RP et fut heureux de cette permanence dans la fidélité à des principes qui, cependant, les marginalisaient dans la vie politique. Il reprit avec plaisir un travail de correcteur, pour des maisons d’édition, Gallimard et Grasset, dans la presse quotidienne. Ils avaient retrouvé leur maison de Périgny, dans un triste état. La sœur et le beau-frère d’Alfred y avaient apporté meubles et documents de l’appartement des Lilas dont la location avait été résiliée. Le maire du village avait signalé aux Allemands l’existence d’un communiste ; les archives, une partie de la bibliothèque furent brûlées et nombre de petits objets et de meubles disparurent.

Ils s’y installèrent, ayant des pied-à-terre provisoires chez des amis à Paris et s’installant l’hiver dans de petites locations dans le midi. Ils avaient gardé le goût des voyages et de retrouver leurs nombreux amis étrangers et ils n’hésitaient pas à emprunter les moyens de transport les moins chers pour se rendre en Italie, en Grande-Bretagne, aux États-Unis et au Mexique (en 1954 ils ramenèrent Natalia Trotsky pour un séjour en France).

Voyageur inlassable et curieux, vite adapté à la vie locale, Alfred Rosmer aimait voir par lui-même et par exemple fit un voyage en Yougoslavie, dès la rupture Tito-Staline.

Son activité intellectuelle et militante s’orientait autour de plusieurs pôles. En 1947, il reprit sa place au noyau de La Révolution prolétarienne qui reparut et y assura une sorte de chronique internationale, en faisant de temps à autre une incursion vers des sujets qui lui étaient chers comme un compte rendu des Lettres de Pissaro à son fils Lucien. Sa position était nette, c’était celle de Pierre Monatte, de Maurice Chambelland, de Daniel Martinet : lutter contre le stalinisme, en dénoncer les crimes, soutenir les efforts de ceux qui voulaient le redresser mais aussi chercher une voie ouvrière, loin du réformisme et ne pas tomber dans le camp américain. Il s’éloigna, comme eux, sans rompre, de La Révolution prolétarienne, quand Robert Louzon* écrivit un de ses articles provocants dont il avait l’habitude : « Je suis du parti américain ». Ce repli allait aussi de pair avec un certain sentiment d’impuissance devant la domination de l’idéologie stalinienne dans le mouvement ouvrier et chez les intellectuels. En pleine guerre froide, le groupe était très minoritaire, très marginalisé. Rosmer n’en souffrait pas personnellement, ayant l’habitude de vivre en hérésie. Maintenir un petit noyau, autour de La RP, puis des Groupes de liaisons internationales, et du Cercle Zimmerwald, c’était continuer une tradition.

Mais la situation lui paraissait infiniment plus grave qu’en 1914 avec la transformation de l’idéal révolutionnaire en ce qu’il considérait comme un totalitarisme sanglant. Quand cela avait-il commencé ? Avait-il eu tort d’adhérer à l’élan révolutionnaire ? Cette volonté de comprendre et d’expliquer cette tragédie l’avait amené à rédiger ses souvenirs sur son action dans l’Internationale communiste. En 1949 il avait terminé de rédiger Moscou sous Lénine avec ses souvenirs mais en étudiant scrupuleusement les documents, en vérifiant les faits. Son souci, son travail, dire simplement : « J’étais là ; c’était ainsi. » Mais aussi donner les moyens de réfléchir à l’évolution et au destin d’une révolution. Il eut beaucoup de mal à trouver un éditeur, non à cause de la qualité du travail mais parce que la mode était plus aux louanges de l’URSS ou aux dénonciations fracassantes, à mi-chemin du roman d’espionnage et de l’affabulation. Il fallut l’appui d’Albert Camus* qui écrivit une belle préface pour que Pierre Horay acceptât, en 1953, de publier l’ouvrage.

Les mêmes difficultés d’édition se retrouvèrent pour la publication du tome II de l’Histoire du mouvement ouvrier de Zimmerwald à la Révolution russe. Rosmer avait dû reprendre son travail de documentation (ses notes avaient brûlé avec ses archives) avec le souci de la rigueur historique ; histoire militante sans doute mais exigeant les mêmes méthodes critiques que l’histoire traditionnelle. En 1959, l’ouvrage parut chez Mouton, avec l’aide d’une vente par souscription. Alfred Rosmer était soucieux de continuer à faire l’historique des mouvements auxquels il avait participé et accumulait des notations sur Trotsky, sur la fin de la guerre car il prévoyait le tome III de son Histoire du mouvement ouvrier, travail qu’il ne put mener à bien.

Une de ses lourdes tâches était d’assurer la publication des œuvres de Trotsky. Dès 1946, Natalia Totsky lui avait confié les pleins pouvoirs. Ce n’était pas œuvre facile : Trotsky était encore un auteur maudit. Rosmer aurait aimé regrouper les œuvres chez un seul éditeur. Ce ne fut pas possible. Scrupuleusement, il négociait, revoyait les traductions, écrivait postfaces et préfaces, réexpédiait les droits d’auteur à Natalia. S’il accordait sans problèmes à la presse militante les autorisations de publication, il souhaitait que ce travail d’édition se fasse en dehors de tous les groupes trotskystes, malgré de nombreuses sollicitations de divers côtés.

Alfred Rosmer suivait avec une attention passionnée l’évolution du communisme et des pays de l’Est ; il collectait méticuleusement informations et témoignages. La mort de Staline, le rapport Khrouchtchev furent les prémices d’un déblocage. Peu à peu, ce qu’il avait toujours dit, devint une évidence. En 1961 il participa aux travaux de la Commission pour la vérité sur les crimes de Staline. Son engagement contre les guerres coloniales était profond, il signa le « Manifeste des 121 » mais son anticolonialisme était le même qu’au congrès de Bakou : la lutte pour l’indépendance nationale ne doit pas se teinter de xénophobie ni de chauvinisme et il faut lui donner une connotation ouvrière et socialiste (au sens profond du terme). En 1960, il entra, avec Marguerite, à la maison de retraite Chardon Lagache, tout en gardant la « grange ». La mort de Pierre Monatte en 1960 le priva de son plus vieil et fidèle ami. En 1962, la mort de Marguerite, et huit jours après, celle de Natalia, furent pour lui de rudes épreuves. Son activité intellectuelle restait très intense, il poursuivait ses travaux de recherche pour son tome III, rédigeait des préfaces pour des œuvres de Trotsky. Il était heureux de voir se développer une pensée plus libre sur le communisme, recevait volontiers les jeunes chercheurs. Souriant et secret, amical et réservé, chaleureux et volontiers ironique, il aimait les petites réunions d’amis, animait par son humour des petits repas qu’il appréciait, les promenades dans la nature qu’il aimait.

Son goût pour le théâtre n’avait pas faibli et une des dernières pièces qu’il vit fut Hedda Gabler d’Ibsen qui avait marqué sa jeunesse. Il entretenait une nombreuse correspondance, qu’il devait dactylographier car son écriture était devenue de plus en plus indéchiffrable. En 1961, il pût encore aller passer quelques semaines à Golfe-Juan chez Louzon, où les discussions furent animées. A son retour, il se cassa le col du fémur, fut hospitalisé à Boucicaut puis à l’hôpital Albert-Chennevier à Créteil où il mourut le 6 mai 1964.

ŒUVRE : Le Mouvement Ouvrier pendant la guerre, tome I , De l’Union sacrée à Zimmerwald, Librairie du Travail, 1936, tome II, De Zimmerwald à la Révolution Russe, Mouton, 1959. — Moscou sous Lénine, Pierre Horay, 1953 [rééd. F. Maspero, 1970]. — Correspondance Rosmer-Trotsky, Gallimard, 1982. — They did not fight, Gobder Sanderson, 1939 [en collab.]. — Bibliographie des brochures et articles dans la thèse de Christian Gras.

SOURCES : RGASPI, 495 270 2139. — Syndicalisme révolutionnaire et communisme, les archives de Pierre Monatte*, 1914-1924, F. Maspero, 1968. — Christian Gras, Alfred Rosmer et le mouvement révolutionnaire international, F. Maspero, 1971. — En dehors des archives publiques et privées décrites dans cet ouvrage, archives Trotsky à Harvard, désormais ouvertes. — Archives Souvarine.

Colette Chambelland, Christian Gras

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