Prolétaires juifs du XIXe siècle

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Paru dans La RP n°811

Sur Leonty Soloweitschik, Un prolétariat méconnu. Étude sur la situation sociale et économique des ouvriers juifs (1898), éd. N. Drouin et M. Dreyfus, prés. M. Dreyfus, Nancy, éditions Arbre bleu, 2019, 204 p.

« La famine ne s’atténuait pas ; on gelait dans le froid humide, on manquait de tout. […] Le pain était plus mauvais que jamais, il puait la pourriture et avait un goût de sciure de bois. « Ça n’en finit pas de finir », répétait chacun en guise de plaisanterie, mais avec une expression désespérée et mauvaise. »
Manès Sperber, Le Pont inachevé, Calmann-Lévy, 1977, p. 10

« Mais y-a-t-il donc des ouvriers juifs ? J’ai cru jusqu’ici que tous les Juifs étaient des banquiers. » C’est ce que répond à l’étudiant Soloweitschik son professeur de Genève, quand il lui fait part de son projet de thèse. Ce préjugé est largement partagé en Europe occidentale et le travail paraît au moment où l’affaire Dreyfus ébranle notre pays, une partie de l’Europe avec lui. Une excellente préface de Michel Dreyfus explique le contexte du livre en France, pays qui fut le premier à reconnaître aux Juifs, en 1791, leurs droits à l’émancipation, où cependant « leur extension sociale rapide [put] paraître tant à l’opinion qu’aux concurrents, un fait extraordinaire et monstrueux », comme en Allemagne, en Autriche-Hongrie, en Russie, tous pays dont la presse accorda beaucoup d’intérêt à la thèse de Soloweitschik.

M. Dreyfus évoque l’antisémitisme racial qui se développe à partir de 1880 et le succès, international, de La France juive de Drumont (1886), favorisé par la crise économique mais aussi par la frustration du parti catholique et monarchiste de se voir dépossédé peu à peu du pouvoir, un scientisme répandant dans les élites, y compris républicaines et socialistes, la conviction d’une hiérarchie des races et des cultures. Il faut mettre à part la Russie, puisque les pogroms y constituent, à partir de 1881, ce que Poliakov appelle « un moyen de gouvernement ».

Soloweitschik n’est pas le premier à s’intéresser au prolétariat juif ; Bernard Lazare, en particulier a étudié de façon approfondie les idées fausses diffusées par les antisémites dans L’Antisémitisme, son histoire et ses causes (1894). Les 120 références de sa thèse montrent que le sujet avait commencé à susciter l’intérêt de journalistes et de chercheurs. Cependant, même s’il reste dépendant de ses sources, qui ne sont pas aussi précises et abondantes pour tous les pays, il fait œuvre de pionnier dans la mesure où il met l’accent sur la situation des ouvriers juifs dans les sociétés d’une quinzaine de pays, dont les États-Unis, croise de nombreuses sources, suggère des pistes d’action, évaluant l’efficacité des associations et syndicats juifs, dont l’organisation est influencée par deux facteurs : la culture du pays d’origine et le degré de répression auquel ont été soumis les émigrants, la culture du pays d’accueil, plus ou moins favorable aux revendications sociales.

M. Dreyfus explique aussi pourquoi l’auteur n’évoque pas la France, moins concernée par l’émigration de masse des années 1860-1925 que les États-Unis, la Grande-Bretagne ou l’Argentine. Il remarque que la démarche de Soloweitschik n’est pas militante, dans le sens où il n’idéalise pas en général le prolétariat qu’il décrit, montre ses divisions profondes ; la surexploitation de la main-d’œuvre est aussi facilitée par tout un système où les nouveaux arrivés se plient à la dure loi de leurs prédécesseurs : ces derniers, qui ont commencé à monter dans la hiérarchie, distribuent et rémunèrent les tâches, s’imposent en intermédiaires entre les travailleurs et le monde des autres, qui achètent. La préface se termine par une étude sur la réception du livre en France et à l’étranger, qui témoigne du large écho rencontré par Soloweitschik.

À l’écart de la grande industrie

Un premier chapitre sur « le travail des juifs à travers les siècles » rappelle l’importance de l’agriculture et de l’artisanat parmi eux jusqu’au XIIIe siècle, à la fin des croisades et au concile de Latran.

Lorsque Soloweitschik rédige son texte, les Pays-Bas constituent dans le monde un cas exceptionnel de réussite de l’intégration d’une communauté importante, d’abord regroupée à Amsterdam, « cette nouvelle grande Jérusalem ». L’auteur précise les différentes spécialités et rémunérations des ouvriers juifs dans l’industrie diamantaire, relancée par la découverte du diamant en Afrique du Sud après 1870.

L’histoire des juifs est bien différente en Angleterre, où elle fut d’abord marquée par des persécutions, avant leur émancipation complète de 1860. Soloweitschik décrit un East End de Londres, où la population juive vit en vase clos, isolée par son ignorance de l’anglais et soumise au « Sweating » (journées sans fin, travail dans des locaux malsains, logements insalubres et surpeuplés, hyperspécialisation maintenue qui rend l’ouvrier incapable de changer de poste). Il est la règle dans les industries du vêtement, de la chaussure, des casquettes, des cigares, du mobilier.

Il n’est pas question dans cette thèse de la grande industrie mais d’activités semi-industrielles semi-artisanales, où la fabrication en série demande encore une main-d’œuvre nombreuse, précaire, à laquelle on donne du travail au jour le jour. Certains articles sont aussi affectés d’une forte saisonnalité, qui provoque des périodes de chômage. Les petits patrons, juifs eux-mêmes, sont bien sûr détestés, mais, remarque Soloweitschik, « les exploiteurs en chef, ce sont les grands magasins d’Oxford Street et de Regent Street qui exposent à leurs vitrines un pantalon à 6 shillings et une paire de chaussures à trois shillings six pence, pour attirer le public ». Comme en France à la même époque, les inspecteurs des fabriques sont aussi détestés par les ouvriers, qui craignent de perdre leurs salaires, et tout le monde disparaît dès leur entrée ou affirme s’être trouvé dans les lieux pour une simple visite. Quelques motifs d’espoir : l’action du Jewish Board of Guardians, par exemple, qui rémunère l’apprentissage de jeunes ouvriers pour leur donner une qualification recherchée, l’intégration offerte par l’école britannique quand les parents arrivent à y envoyer leurs enfants régulièrement.

Aux États-Unis, principal pays d’accueil des juifs de l’Est, après des traversées de l’océan très pénibles et un accueil brutal – que l’on pense à L’Émigrant (1917) de Chaplin –, le travail forcé existe aussi parmi les immigrés. Et l’atmosphère de Forsyth Street, Cherry Street, Hester Street à New York n’est pas différente de celle de l’East End de Londres. Mais, alors que les ouvriers juifs y sont d’abord apparus comme des briseurs de grèves (contre celle des débardeurs en 1882, entre autres), ils se sont vite organisés en syndicats puissants, comparables en efficacité et rayonnement aux Trade Unions britanniques, les United Hebrew Trades ; plus de dix journaux se publient en yiddish à New York (comme à Chicago, Philadelphie, Boston) : « Le sentiment de la liberté est beaucoup plus développé chez les ouvriers des États-Unis que chez ceux d’Angleterre. Ils se sont vite adaptés aux conditions sociales des ouvriers indigènes et il est sûr que dans quelques années ils donneront l’exemple d’une union intime et indissoluble. »

Partir

En Roumanie et Russie, où le massacre de Kischinev en 1903 (qui s’inscrit dans une longue série) est bien connu de l’opinion européenne, évoqué entre autres dans les Cahiers de la quinzaine de Péguy, où la répression qui suit la révolution de 1905 provoque une nouvelle vague d’émigration, la situation est tragique, sans espoir surtout.

Contrairement à ses engagements au Congrès de Berlin en 1878, la Roumanie se refuse à considérer ses juifs comme des nationaux. Ce sont des étrangers, exclus de tous les emplois et de toutes les institutions d’enseignement. En Russie, Soloweitschik détaille, après un exposé général, la situation des ouvriers juifs dans les principales villes. La Pologne fait alors partie de la Russie et à Lodz, « le Manchester de la Russie », la situation des juifs pauvres, « entassés dans un quartier, « Balout » où l’atmosphère est presque irrespirable », se résume à une détresse immense. Soloweitschik appelle de ses vœux une œuvre qui la décrirait pour l’opinion mondiale, tout en craignant que les meilleurs écrivains n’arrivent pas à « dépeindre l’état réel des choses. » En 1936, le grand Israël Joshua Singer évoquera dans une fresque étonnante Lodz à la veille de la guerre de 14, sans épargner d’ailleurs ses coreligionnaires, sans taire la lutte des classes qui touchait aussi cette communauté. Dans Les Frères Ashkenazi (Le Livre de Poche), il nous fait passer des milieux les plus misérables aux milieux les plus bourgeois, qui ne sont pas à l’abri de l’antisémitisme et découvrent que le passage à la Pologne après la guerre ne va pas améliorer leur situation.

Enfin, Soloweitschik dénonce la politique russe consistant à parquer les juifs dans « des contrées déjà encombrées par la population juive », sans droit de circuler librement. « Forcés de s’étouffer réciproquement », artisans, ouvriers agricoles, qui constituent la majeure partie des juifs russes, cherchent du travail, « n’importe lequel et à n’importe quel prix, mais c’est en vain : il n’y a pas de commandes. »

Les débuts de l’émigration vers la Palestine

En dehors de l’Autriche-Hongrie, de l’Allemagne, de la Belgique, « pays historiques des Juifs » pour lesquels l’auteur dispose de peu de données, il évoque brièvement la présence d’ouvriers juifs en Turquie, aux Indes, en Algérie, au Transvaal, au Mexique (où sont signalées beaucoup de colonies agricoles), en Australie. Il fait allusion au premier Congrès sioniste organisé par Theodore Herzl à Bâle en 1897 et consacre quelques pages à l’histoire des colonies juives en Palestine, « très liée à l’Alliance israélite universelle fondée sous le Second Empire à Paris, et ayant pour but principal de « préparer ou d’effectuer l’émancipation des Israélites d’orient » ». Une grande émigration vers la Palestine commence après 1880, venant de Russie, de Roumanie, marquée par la difficile conversion d’artisans villageois à la vie des champs. Soloweitschik recense 5 000 colons environ et livre une statistique professionnelle des 820 artisans juifs de Jérusalem, chiffre sans doute sous-estimé.

En 1899, Charles Gide, dans un compte rendu de cette thèse bruxelloise, « écrite avec beaucoup plus de conscience et plus bourrées de faits que beaucoup de gros livres », estime qu’ « un semblable travail demanderait à être résumé sous la forme d’une brochure et à être distribué à des millions d’exemplaires ». Je ne peux m’empêcher ici de penser à notre contemporain, Gerald Bronner, l’auteur de La démocratie des imbéciles, pour qui la discussion avec les tenants du complotisme est sans espoir : c’est un travail à temps complet, dont le seul effet est de les renforcer dans leur conviction…

Jean-Kely Paulhan

Une Réponse to “Prolétaires juifs du XIXe siècle”

  1. La RP N°811 | La Révolution prolétarienne Says:

    […] Prolétaires juifs du XIXe siècle (Jean-Kely Paulhan). Sur Leonty Soloweitschik, Un prolétariat […]

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