Avant la Sécu. Syndicalisme et Assurances sociales

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Note de lecture paru dans La R.P. N°811.

Avant la Sécu. Syndicalisme et Assurances sociales. Éditions syndicalistes – 72 pages – 3 €

La mise en application des Assurances sociales, effective en 1930, a demandé dix années. Cette affaire donna lieu à un débat public très large, où patronat, mutualité, médecins, partis politiques, etc. et syndicats ont pris position. La presse a pris d’ailleurs une part importante à ces polémiques.

La présente brochure des Éditions syndicalistes permet de prendre connaissance d’un sujet très largement méconnu dans le mouvement syndical. On y trouve des extraits de résolutions de congrès ou de rapports confédéraux de la CGT et de la CGTU. Ainsi que des articles de syndicalistes révolutionnaires parus dans La Révolution prolétarienne. Le tout entre 1918 et 1934. Cela permet d’avoir une vue d’ensemble des positions des principaux courants syndicalistes de l’époque.

La CGT a assumé son réformisme et sa politique de la présence. Un travail sérieux et argumenté a été réalisé, par lequel le militant Georges Buisson est devenu la « référence » de cette confédération sur le sujet. De nombreuses brochures techniques ont été publiées, des meetings organisés pour expliquer aux syndiqués les objectifs de la loi, ainsi que ceux que la CGT s’était donnés. Elle a construit un réseau de caisses à gestion ouvrière, « Le Travail », et publié un Bulletin ouvrier des Assurances sociales. La CGT, consciente que le rapport des forces n’était pas favorable, a décidé de prendre ce qui se présentait, quitte à faire en sorte d’améliorer la loi, et d’empêcher les retours en arrière. Mais cette attitude correspondait bien à sa stratégie réformiste, bloquant toute tentative de construire des luttes radicales pour faire passer des paliers à la loi mise en place. Il reste qu’elle a concrètement mis en œuvre une orientation de « gestion ouvrière » avec son réseau syndical de caisses d’assurances sociales, et qu’elle a défendu des principes qui sont entrés dans le patrimoine revendicatif syndical pour la Sécurité sociale.

La CGTU a rejeté la loi, notamment à cause de la cotisation ouvrière. Elle a animé d’ailleurs des grèves dans le textile lors de son entrée en vigueur. Les documents de 1923 à 1925 sont argumentés et constituent l’essentiel de la polémique contre la CGT. Mais très vite, les prises de positions sont de moins en moins syndicales et de plus en plus politiques lorsque l’on se rapproche de la période du « social-fascisme ». Cependant, après 1930, parfois, lorsque les Assurances sociales sont attaquées et que le danger se rapproche, la CGTU, comme le parti communiste, ont pris des positions de défense, en contradiction avec l’orientation tenue jusque-là. On a eu donc une image brouillonne qui s’est ajoutée à un rejet caricatural. La CGTU n’a pas traduit les espoirs qu’avaient laissé entrevoir ses congrès de 1925 et 1927, où a pointé l’orientation du « syndicalisme à bases multiples », impulsé un moment dans l’Internationale syndicale rouge. Sa décision du congrès de 1927 de création d’une Caisse nationale de solidarité ouvrière à statut mutualiste n’a eu aucun lendemain. La CGTU n’a pas fait les efforts de la CGT pour construire et animer un réseau syndical de caisses à gestion ouvrière. De ce fait, ses critiques justifiées de la loi, ses revendications portées en 1923 et 1925 dans deux rapports sur les CCN (conventions collectives nationales), n’ont pas donné lieu à un bagage solide sur la question. Cependant, avant que toute possibilité réelle de débat ne se ferme dans cette confédération, la période de 1923 à 1925 au moins montre l’existence de divergences face à la ligne du rejet en bloc de la loi. On peut le constater en lisant les comptes-rendus des débats dans les CCN. Approfondir la question ne serait pas inintéressant.

Pour les syndicalistes révolutionnaires écrivant dans La RP, la loi a été l’occasion de mettre en pratique la devise de la première Internationale sur l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes. Sans aucune illusion sur les limites de la loi. Mais justement, ils ont espéré que par là, la question de l’unité syndicale pouvait progresser, par un travail à la base entre les équipes militantes des deux confédérations ennemies. Ils ont lancé le mot d’ordre de « caisses primaires uniques », à gestion ouvrière unique il s’entend. Les articles font aussi l’amer constat du peu d’intérêt porté à la question des Assurances sociales chez les syndicalistes. Ils ne rejettent pas la cotisation ouvrière, mais ils pointent avec justesse les dangers de l’étatisation de cette grande machine que vont devenir les Assurances sociales. Pour ce courant syndical, il ne fallait pas s’isoler de la classe ouvrière, ce à quoi tend la position de la CGTU, et laisser donc seul le réformisme de la CGT « travailler » cette classe. Ce courant a eu ici l’occasion de réfléchir sur le mécanisme des Assurances sociales, et de construire des revendications sur la gestion par les ouvriers eux-mêmes, sur la santé publique et la médecine.

Les extraits s’arrêtent à 1934. Car en réalité, ni le courant irrésistible d’unité syndicale, ni la grève générale de 1936, n’ont permis de « changer de braquet » au niveau des Assurances sociales. Il n’y a pas eu de tentative d’aller plus loin, de franchir un pas allant dans le sens de la législation de la Sécurité sociale. Notamment de mettre fin à l’émiettement des caisses.

Les textes reproduits dans la présente brochure commencent en 1918, pour montrer qu’avant même la scission de fin 1921, le syndicalisme a posé les principes de classe sur le sujet. Principes qui sont aujourd’hui encore d’une grande actualité et qui méritent d’être connus. Le texte fondateur à cet égard est le rapport de 1919 sur l’unification des retraites, pour un régime unique et commun à tous les travailleurs salariés. « L’organisation ouvrière de ce pays ne s’est jamais bornée à grouper des travailleurs pour des actions particulières. Toujours elle a cherché à assigner au mouvement des revendications générales et communes à tous, puisque c’est par là que la solidarité prolétarienne s’affirme de la façon la plus concrète et que peut le mieux se réaliser une union de plus en plus étroite de nos groupements. » À méditer après la lutte de l’hiver dernier …

M.T.

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