Berneri, Contre le fascisme

by

Le numéro de décembre de La Révolution prolétarienne publiera un article de Miguel Chueca – éditeur et traducteur du recueil d’articles de Camillo Berneri, Contre le fascisme (Agone, 2019) – sur l’anarchiste italien disparu après les journées de Mai 1937 à Barcelone à la suite de son arrestation par des miliciens du PSUC, le parti stalinien catalan, et des policiers armés. Si, dans les milieux révolutionnaires, l’on connaît sa fin tragique, on ignore tout, ou presque, de son œuvre en dehors d’un petit volume de ses textes des années 1936-1937, Guerre de classes en Espagne (1977), publié par Spartacus et d’un volume de ses Œuvres choisies (1988) aux éditions du Monde libertaire. À l’heure où de sombres jours semblent devant nous, on n’en appréciera que plus la valeur des réflexions de Berneri sur le fascisme et les hommes qui l’incarnèrent. Loin de se contenter d’analyser et de décortiquer les tares de l’ennemi, Berneri n’en oublie pas moins de dénoncer celles de son propre camp qui, par un effet de miroir, ont préparé, voire devancé, la victoire du fascisme. Il en est ainsi de nombre d’anciens « révolutionnaires » passés au fascisme, non par simple trahison mais, pourrait-on dire, par la force des choses de leur engagement précédent où la démagogie des « discours ronflants et vides » se substituait aux « raisonnements honnêtes et limpides » et à « l’érudition scrupuleuse » du débat d’idées. La ressemblance avec notre actualité n’est sans doute pas fortuite. Une raison de plus pour lire Berneri aujourd’hui. [NDLR]

De la démagogie

À force de semer des idioties à pleines mains, de provoquer des diarrhées d’enthousiasme sans pensée, de lancer des mots d’esprit de charlatan au lieu d’idées nettes et précises, nous voilà arrivés au fascisme. Et nous n’avons retenu que très peu d’enseignements, bien que la leçon nous ait été administrée avec toute l’amertume de l’huile de ricin, toute la dureté du manganello [matraque], qui fait couler le sang et donne aux visages le rictus de la mort. Mais que faut-il aux Italiens pour être enfin écœurés ? Tant que celui qui parle en public n’aura pas fait sien le principe de Gandhi : « Je ne veux pas qu’une seule personne me suive si je n’ai pas fait appel à sa raison », il n’y aura ni éducation politique, ni liberté ni justice.

Il est de bon ton aujourd’hui de se moquer de la rhétorique fasciste. Mais nous sommes des singes qui rient devant un miroir. Hitler crie à Berlin : « Quand un peuple aspire sincèrement à la liberté, les armes lui viennent toutes seules dans les mains. »

Le 18 décembre 1791, le girondin Isnard se présenta devant le club des Jacobins, une épée à la main et s’exclama : « Voyez-vous cette lame, messieurs ? Cette lame sera toujours victorieuse. Le peuple français poussera un cri terrible et sa voix répondra à celle des autres nations. Le sol se couvrira de guerriers et tous les ennemis de la liberté disparaîtront de la face de la terre. »

Les démagogues sont de tous les temps et de toutes les couleurs. C’est à la démagogie qu’il faut casser la tête.

Camillo Berneri, « De la démagogie oratoire », L’Adunata dei refrattari, 28 mars 1936, in Contre le fascisme – Textes choisis (1923-1937), Agone, 2019.

Berneri_Contrelefascismecouve1

4 Réponses to “Berneri, Contre le fascisme”

  1. Luc Nemeth Says:

    Bonjour.
    On ne dira jamais assez le mal qu’a pu faire Benedetto Croce en déroulant le tapis rouge (avant même la fin de la seconde guerre mondiale) à la pourriture qui en Italie comme en France s’apprêtait à se mettre en place -et avec parfois ici les mêmes hommes, que ceux qui en 1922 avaient remis le pouvoir au fascisme!- avec sa « brillante » théorie selon laquelle ce régime aurait été une… parenthèse. Outre qu’à la limite, rien de ce qui se produit en ce monde ne saurait être une parenthèse il a ouvert un boulevard aux historiens révisionnistes qui vingt ans plus tard ont eu beau jeu de faire savoir solennellement que « non, ce ne fut pas une parenthèse » -et découvrir avec émerveillement qu’elle avait duré plus de vingt ans.
    Mais à l’époque de Berneri (où les fascistes, eux, prétendaient bien entendu s’inscrire dans une continuité, se disaient héritiers de… l’Antiquité romaine et du Risorgimento etc.) c’était souvent à gauche ou à l’extrême-gauche que le cliché de la parenthèse sévissait et sous forme insidieuse avec l’idée selon laquelle le fascisme était la négation de toute Italie -de cette Italie, que l’on aimait même avec ses défauts : l’un des mérites de Berneri aura été, et sans aucunement tomber dans le piège « historiciste », de rappeler que le fascisme n’avait pas été une verrue qui se serait développée sur un corps entièrement sain… jusque là.
    Cordialement

    PS. le nom de l’Adunata dei Refrattari, où il publia plus de deux cent articles s’écrit avec un seul « t »

    J'aime

    • lucien Says:

      La Une du journal

      J'aime

      • Luc Nemeth Says:

        il y a quelque chose d’assez impressionnant dans le parcours presque sans faute qu’à dater d’avril 1922 et pendant quarante-neuf ans fit semaine après semaine l’Adunata (où Berneri publia plus de deux cent articles). Et à toutes fins utiles je donne la clé du succès, au cas où elle pourrait reservir : en toutes choses Schiavina -qui de 1928 jusqu’à la fin en 1971 en fut le rédacteur-savait aller à l’essentiel, et il savait trouver les mots simples pour le dire…
        Intéressante aussi fut l’origine du projet. Il y avait bien sûr et dans l’immédiat le souci de réoccuper l’espace de nouveau disponible pour une telle presse, avec la fin de la chasse-aux-sorcières connue sous le nom de Red Scare. Il y avait le soutien à Sacco et à Vanzetti -qui dès 1923 en firent le lieu où ils donnaient de leurs nouvelles, et où Vanzetti publia également des articles de fond. Mais il y avait aussi une intuition assez moderne qui était la crainte que le rouleau-compresseur du « nouvel ordre mondial » consécutif à la première guerre mondiale et à la Pax americana ne balaye tout sur son passage : le but, à la fois modeste et ambitieux, était de sauver ce qui pouvait l’être de l’idéal de révolte.
        Mais l’Histoire, et même celle de la presse, n’est jamais écrite par avance : en avril on ignorait encore que six mois plus tard Benito allait être nommé Premier ministre (lui-même l’ignorait aussi, à cette date) et que pendant toute la période de l’entre-deux-guerres l’Adunata allait être le cauchemar sans fin de la police à Rome… ainsi que de ces démocraties qui furent comme cul-et-chemise-noire avec l’Homme de la Providence.

        J'aime

  2. Luc Nemeth Says:

    (suite) on connaît un autre cas de réussite éditoriale inespérée, en rapport avec l’actualité -mais celle d’avant 1914- dans le cas de la presse anarchiste de langue italienne.
    Le ‘Risveglio anarchico’ de Genève et son édition française le ‘Réveil anarchiste’ étaient initialement destinés aux émigrés venus travailler dans ce canton.
    Mais ces années furent celles où se précisa la menace d’une guerre entre grandes puissances européennes et qui semblait devoir éclater au Maroc, au fur et à mesure que les incidents s’y multipliaient. Alors que la presse militante italienne et autre se laissaient littéralement tétaniser par ce danger (on ne dira jamais assez le mal que firent ces articles sur le thème de « La guerre », puis de « La guerre qui vient », qui plongeaient le public qui les lisait dans un était de pré-accoutumance) le ‘Risveglio’ fut un des rares à poser clairement la question : que ferons-nous, si d’aventure, ceux-qui-nous-gouvernent tentent d’entraîner le pays dans cette folie ?
    En fait une réponse claire avait été donnée à cette question, de longue date, par la Deuxième Internationale : la proclamation de la grève générale aurait à elle seule suffi à empêcher l’acheminement des troupes. Telle est même la raison pour laquelle Victor-Emmanuel III, malgré sa certitude qu’une bonne guerre ferait du bien à ces prolétaires qui n’en finissaient pas de relever la tête, confirma dès août 1914 la neutralité à laquelle le pays avait officiellement droit. Mais le Parti socialiste italien, déjà plus embourgeoisé que ne veut bien le dire une complaisante historiographie, donna alors une réponse bien à lui à cette question (qui semblait pourtant résolue) : « ni adhérer ni saboter », sic. Ce n’était pas exactement l’Union sacrée, mais cela y ressemblait étrangement. VE3 comprit qu’il n’avait plus rien à craindre de ce côté, et dès mai 1915 engagea ses compatriotes dans cette boucherie…

    J'aime

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :