De la précarité en milieu universitaire

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Article paru dans La R.P. N°802 (septembre 2018).

Le trimestriel Frustration – partenaire du « nouveau média télévisuel engagé » Le Média, proche de la France insoumise – a évoqué la question de la précarité des enseignants de l’université. S’adressant aux étudiants, le magazine annonce : « Une grande partie de vos enseignants sont des doctorants qui galèrent sur leur thèse et enchaînent des CDD d’un an ou des vacations (souvent payées une fois tous les six mois) »[1]. C’est là une réalité, aussi indéniable que dissimulée ; sans doute faudrait-il ajouter que cette situation n’est pas réservée aux seuls doctorants mais concerne aussi de nombreux docteurs ayant parfois soutenu leur thèse depuis des années et qui sont payés à moindre coût selon le bon vouloir de l’administration.

Pour vendre légalement leur force de travail, les vacataires sont tenus de respecter certaines conditions comme celles que l’on retrouve sur le site d’un établissement. S’ils sont étudiants, leur contrat ne peut « excéder 96 heures équivalent TD » par année, ce qui est insuffisant pour vivre de son travail. S’ils sont auto-entrepreneurs, ils doivent « justifier d’une activité professionnelle qui [leur] permet de retirer des moyens d’existence réguliers depuis au moins trois ans », ce montant devant « être au moins équivalent à 900 h de travail par an au taux du SMIC », soit 7 069 euros ou plus en 2017. Dans cette université, les vacataires « peuvent, sous conditions, enseigner jusqu’à 187 heures par année universitaire ». Le taux horaire de rémunération des vacations est de 41,41 euros, sachant qu’une heure de TD correspond à 4,2 heures de travail effectif. Comme le rappelle l’Association nationale des candidats aux métiers de la science politique (ANCMSP), les vacataires sont « actuellement payés en dessous du SMIC à l’heure de travail effectif »[2].

Frustration ajoute : « la plupart des travaux dirigés sont assurés par des vacataires qui n’ont aucune visibilité à long terme sur la durée de leurs contrats et ne sont généralement pas associés à l’organisation et la préparation des cours, qu’ils maîtrisent donc peu. Cela implique du relâchement dans leurs enseignements qui ne permet pas toujours aux étudiants d’acquérir les savoirs nécessaires à la validation des connaissances et conduit parfois à l’échec. » [3]

Précisons que les vacataires – la main-d’œuvre la plus fragilisée, souvent la plus jeune ou la plus pauvre parmi les travailleurs du supérieur – ne s’occupent pas uniquement des TD, même si des titulaires rechignent à prendre en charge ces enseignements et les attribuent d’autorité, comme des cours magistraux en premier cycle – jugés plus « épuisants » et moins « intéressants » –, à cette catégorie taillable et corvéable à merci. Si les vacataires n’ont « aucune visibilité à long terme » et sont parfois recrutés in extremis pour combler un manque, ils peuvent, ici ou là, être associés à la préparation de cours – notamment ceux désertés par les titulaires – et se voir attribuer arbitrairement la surveillance d’examens ou la correction de copies afin d’alléger la charge de travail de leurs collègues mieux installés, même s’il existe des institutions où la coopération se passe moins mal entre des personnels aux statuts concurrents. Le problème n’étant pas individuel mais structurel.

Quant à l’échec des étudiants, surtout en première année, il paraît difficile de l’expliquer par le « relâchement » des vacataires qui, pour beaucoup, enseignent depuis plusieurs années dans les pires conditions matérielles ou psychologiques, dans l’espoir d’être un jour titularisés ou, d’une façon plus pragmatique, dans l’optique de décrocher un contrat temporaire moins dégradant. Il convient plutôt de regarder du côté de la bureaucratie universitaire – et il n’existe pas de bureaucratie sans bureaucrates – qui fonctionne comme une machine à reproduire les inégalités sociales que retrouvent les enfants des populations ouvrières et immigrées, souvent nombreux à échouer en Licence 1. Et cela sans toujours susciter d’empathie de la part de titulaires, plutôt d’extraction bourgeoise ou petite-bourgeoise, de plus en plus écrasés par les tâches administratives au détriment de leurs responsabilités pédagogiques, confrontés à la stagnation de leur pouvoir d’achat et exprimant leur souffrance au travail.

La précarité fait l’objet d’une nouvelle attention en raison des transformations rapides qui affectent ce milieu, conséquences des contre-réformes successives poussant à davantage de concurrence entre établissements, composantes, laboratoires, personnels, étudiants, etc. Ces éléments ont conduit à la création, en avril 2016, du « Collectif national des travailleur-e-s précaires de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche » qui revendique, entre autres, la « titularisation de tou-te-s les contractuel-le-s et vacataires de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche travaillant sur des fonctions pérennes ». Le SNESUP, mensuel du Syndicat national de l’enseignement supérieur, a publié un supplément en mars 2017 « contre la précarisation des travailleurs scientifiques » dans lequel le responsable du secteur Agents non titulaires se prononce pour « la création massive de postes et concours réservés »[4] .

Cette question a été abordée lors des Rencontres de la science politique, organisées en juillet 2018 à Saint-Denis par l’Association française de science politique. Lors d’un atelier portant sur les « libertés académiques et [l’]engagement militant », une post-doctorante, qui s’estimait « sortie de la précarité », a déclaré que, si l’on ne pouvait pas se faire licencier en France pour ses travaux, la précarité pouvait toutefois nuire aux libertés académiques. Elle appelait les précaires à profiter de ces rencontres pour « faire du réseau » et se rendre visibles. Elle remarquait cependant que l’université française était peu transparente et que depuis l’affaire Harvey Weinstein, il n’y avait eu aucune révélation concernant des cas de harcèlement sexuel – preuve d’une certaine omerta. Un enseignant-chercheur a souligné les effets de la précarisation sur le choix des objets de recherche ainsi que sur le rapport engagé au savoir que cela pouvait engendrer. Enfin, un « universitaire engagé » a lancé des pistes de réflexion sur les conditions d’engagement des chercheurs en pointant un « paradoxe magnifique » : on ne serait pas forcément disqualifié dans ce milieu en étant « radical ». Selon lui, on assisterait à une forme de « démocratisation » de l’université mais il convient de savoir ce qui est fait « aux non-blancs, aux LGBT et aux femmes ».

Quand la parole a été donnée à l’assistance, j’ai tenté à mon tour de formuler quelques remarques. Le fait d’avoir obtenu un contrat post-doctoral ne signifie en aucune façon que l’on soit sorti de la précarité puisqu’il s’agit d’un CDD et non d’une titularisation. Il s’agit sans doute là d’une confusion entre pauvreté et précarité. De plus, exhorter les précaires à « faire du réseau » ne peut en aucune manière constituer une solution et cela n’aura pour autre conséquence que l’entretien de mécanismes opaques, surtout quand on connaît les logiques du recrutement discrétionnaire, notamment pour les contrats de recherche souvent attribués en dehors de procédures publiques, loin d’être toujours transparentes. La précarité n’est pas toujours synonyme d’autocensure, dans la mesure où certains universitaires – malgré les appels à la prudence de leurs collègues titulaires qui sont autant de recruteurs potentiels – n’estiment pas devoir attendre une hypothétique titularisation pour défendre publiquement leurs convictions, quitte à s’aliéner une partie de ce milieu. Certains travailleurs précaires participent d’ailleurs du renouveau de la pensée critique et s’engagent résolument dans une perspective socialiste comme c’est le cas aux États-Unis [5]. Enfin, il convient de s’interroger sur ce que l’on entend par la « démocratisation » de l’université – qu’il ne faut pas confondre avec sa massification et encore moins avec la parité ou la diversité. L’université publique est toujours aussi sévère avec les classes populaires. Sait-on combien d’enfants d’ouvriers sont aujourd’hui professeurs des universités ?

Un autre atelier était spécifiquement consacré à la « précarité des jeunes chercheur-e-s ». De nombreuses données ont été livrées par les intervenants : 45% des doctorants travaillent gratuitement ou sans le déclarer ; les sciences humaines et sociales sont les disciplines les plus féminisées et les plus précaires ; 10% des heures d’enseignement en science politique sont dispensées par des vacataires ; augmentation des postes de maître de conférences en CDD, etc. Une universitaire a rapporté le nombre important d’abandons chez les doctorants en début de thèse ou lors de la rédaction en raison de leur isolement et du manque de débouchés. Un responsable de formation s’est demandé « contre qui il fallait lutter » – en déplorant que des titulaires soient rendus responsables de la situation par des précaires alors qu’ils gèrent du mieux possible – et s’est interrogé sur la « précarisation de la situation des titulaires ». Dans son département, 38% des cours en science politique sont assurés par des vacataires et 36% par des titulaires. Un enseignant-chercheur a exposé la situation en Allemagne où des syndicalistes revendiquent la création de postes de titulaires en-dessous du grade de professeur ainsi que la suppression des chaires ou de l’habilitation à diriger des recherches. Enfin, un membre de l’ANCMSP a présenté les travailleurs précaires comme une « armée de réserve » en pointant la responsabilité des syndicats dans la cogestion et a conclu en invitant à se mobiliser contre cette situation afin de « mieux vivre sa précarité ».

Lors de la discussion, je suis intervenu pour rappeler que la souffrance au travail des titulaires était un phénomène différent de celui de la précarité. En effet, il paraissait difficile de mettre sur le même plan l’indéniable dégradation des conditions de travail des fonctionnaires – qui disposent par définition d’un statut, d’un salaire régulier et de droits sociaux – avec l’impossibilité pour les précaires – qui peuvent être au chômage, survivre avec le RSA, cumuler plusieurs petits boulots, compter sur le soutien de leurs proches, etc. – d’avoir des projets dans la vie, aussi banals soient-il, surtout quand ils dépassent la trentaine ou approchent la quarantaine : se projeter au-delà d’un semestre ou d’un an, partir en vacances ou avoir une famille pour ceux qui le souhaitent. J’ai demandé s’il n’était pas judicieux – en Allemagne comme ailleurs – de s’orienter vers la création d’un corps unique pour mettre fin à la concurrence des statuts, au-delà de la création massive de postes d’enseignants-chercheurs afin d’assécher cette armée de réserve des travailleurs que constituent les précaires. Enfin, il me paraissait fondamental de considérer l’université comme un lieu d’exploitation et de reproduction des inégalités – y compris en terme de sexisme et de racisme. Par conséquent, les meilleurs moyens d’action demeuraient à mes yeux les armes classiques du mouvement ouvrier comme la grève ou l’occupation, avec tous les personnels et usagers, sur un pied d’égalité.

Nedjib SIDI MOUSSA

[1] « Pourquoi il faut supprimer les grandes écoles », Frustration, n° 14, été 2018, p. 51.

[2] « La galère du vacataire », ancmsp.com, 11 février 2018.

[3] « ‘Parcoursup’, vers des études à prix d’ORE », Frustration, n° 14, été 2018, p. 53.

[4] Jean-Luc Godet, « Vacataires : pérennisation d’une situation intenable ? », supplément au mensuel Le SNESUP, n° 653, mars 2017, p. 8.

[5] Laura Raim, « Aux États-Unis, du nouveau à gauche », La Revue du Crieur, n° 8, octobre 2017.

[6] Voir par exemple : « En Allemagne, un autre syndicalisme est possible », Le Combat Syndicaliste, n° 436, juin 2018.

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