Lettres d’un syndicaliste sous l’uniforme (1915-1918)

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Pierre Monatte, Lettres d’un syndicaliste sous l’uniforme 1915-1918, Smolny (Collectif d’édition des introuvables du mouvement ouvrier), 2018. http://www.collectif-smolny.org/

Un siècle ! Il aura fallu attendre un siècle pour qu’un petit éditeur militant de province publie une partie de la correspondance de Pierre Monatte pendant son passage dans les tranchées de la Grande Boucherie. On ne présente pas ici Monatte, le fondateur de notre revue, ni son opposition persistante à la guerre et à l’Union sacrée quand la majorité du mouvement ouvrier retourne sa veste en 1914. Certes, de cette période, on connaissait les lettres reçues par Monatte (Syndicalisme révolution et communisme : les archives de Pierre Monatte, Maspero 1968) et une série d’articles envoyés à L’École émancipée (Réflexions sur l’avenir syndical, publié en 1921, réédité dans La Lutte syndicale, Maspero 1976), mais pas les lettres de Monatte lui-même. Celles, publiées ici et annotées par notre ami Julien Chuzeville, sont principalement adressées à sa femme, à Marcel Martinet et à Fritz Brupbacher. Julien Chuzeville explique qu’ « une grande partie des lettres écrites par Monatte depuis la caserne ou les tranchées ont été détruites ou perdues – ses lettres à Rosmer, notamment, ont été brûlées par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale ».
Alors que Léon Jouhaux est nommé « commissaire de la Nation », Pierre Monatte, âgé de 34 ans, passe en conseil de révision et est donc envoyé au front en 1915. Il s’inquiète de ne plus être bon à rien pour la cause s’il doit tuer des gens, est affectueux avec sa femme, demande constamment des journaux, reçoit des colis alimentaires, poursuit prudemment une correspondance politique car l’effondrement général du mouvement ouvrier nécessite l’effort de reconstruction par tous ceux qui n’ont pas lâché (d’où l’importance des notes pour déchiffrer certains passages), semble bien intégré aux autres soldats, etc. La guerre prend ici une tonalité calme et intime, c’est sur son temps de pause qu’on fait sa correspondance : «  je ne peux aller me coucher ; mon tour de garde vient dans une heure et demie ; les manilleurs ont quitté la table. C’est le bon moment pour répondre à ta lettre arrivée cet après-midi. »

Une inquiétude concrète saisit Monatte au départ : « Je ferai tout le possible pour être de ceux qui resteront et je ne renonce pas à l’espoir d’en être. Mais si les circonstances me contraignent à prendre un autre chemin, il y a des choses que, pour moi-même, je ne puis accepter de faire. Si je les faisais, je n’aurais plus demain la force intérieure de reprendre la vie d’hier et de m’adresser à autrui. Vous avez, tous, pensé surtout à l’intérêt de la propagande, examiné la situation sous cet angle. J’y pense aussi, mais autrement et en partant d’un point différent. Si je revenais jamais avec des mains salies, je ne pourrais plus rien faire, rien du tout. En moi, le moteur serait cassé et je vaudrais moins qu’un mort de plus. » Il réussit à éviter de tuer en se portant volontaire comme signaleur-télégraphiste.

Des moments de découragement ne peuvent pas être évités dans une telle épreuve. Dans une lettre à Martinet, Monatte écrit : «  Il nous voit trop beaux et trop braves ; nous ne sommes guère que des hommes de bonne volonté, moins lâches que le restant des syndicalistes et des socialistes. Mais faisons-nous bien tout ce que nous pouvons ? Tu as été envahi ces temps derniers par une vague de découragement et c’est pour cela que tu ne m’as pas écrit. C’est curieux, je viens de passer par le même état d’esprit. J’étais rentré de Paris trop joyeux de ces paquets de lettres que j’avais parcourues. Je voyais tout ce monde d’isolés grouiller, se réunir et cogner dans le boulot tous ensemble, chacun dans son coin et entamer la grande opinion publique. Mon imagination m’avait joué un mauvais tour. Quand je m’en suis rendu compte et que j’ai revu le pas de tortue presque fatal de notre mouvement, entravé de tant de manières, j’ai eu le cafard. »

Même s’il se plaint qu’on ne lui écrive pas assez, Monatte semble très bien informé sur le front. Par exemple, il écrit en juillet 1915 à Marcel Martinet : « T’ai-je dit que les syndicats d’instituteurs allaient sortir un manifeste en faveur de la paix ? »

Le livre, au format de poche, ne coûte que 10 euros. Autant dire que c’est un achat absolument indispensable pour toute bibliothèque militante. Mais c’est surtout une occasion précieuse de retrouver la voix d’une génération héroïque, non ici dans ses déclarations, ses tracts et autres productions militantes, mais dans l’intimité sobre et émouvante d’une correspondance qui garde le cap en plein enfer.

S. J.

(Note de lecture à paraître dans La R.P. N°803)

Monatte uniforme couv

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