Hommage à Pierre Monatte

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Notre camarade Vincent Présumey a représenté La R.P. à un hommage organisé le 11 novembre à Monlet (Haute-Loire):

Chers amis, chers camarades,

J’interviens aujourd’hui au nom de la revue fondée en 1925 par Pierre Monatte, avec Alfred Rosmer, Maurice Chambelland, Robert Louzon, Ferdinand Charbit, Maurice Godonnèche, Victor Delagarde, La Révolution prolétarienne.

Car cette revue existe aujourd’hui ! Pierre Monatte écrivait dans son premier numéro, avec ce style clair et modeste qui le caractérise :

« Pour les uns, nous sommes trop syndicalistes. Pour d’autres, nous sommes trop communistes. Ceux qui n’ont besoin que d’un catéchisme, quel qu’il soit, ne trouveront probablement pas leur compte ici. Mais tous ceux qui font un effort pour s’informer honnêtement, pour se former une opinion en connaissance de cause, ne perdront pas leur temps en nous lisant. »

De 1925 à 1929 la revue fut sous-titrée « Revue syndicaliste communiste », puis ce fut «Revue syndicaliste révolutionnaire». Elle reprenait très directement ce qu’avaient été l’esprit et la méthode de La Vie ouvrière, revue précédemment fondée par Pierre Monatte aussi, en 1908, dans le but d’informer, au sens non seulement de donner des informations, mais d’aider à prendre sa forme, le syndicalisme et la vieille CGT.

Elle préconisait donc, ce qui a suscité beaucoup d’intérêt, ces études auxquelles tenait Pierre Monatte, pour, comme le disait Fernand Pelloutier, apporter aux exploités la science de leur malheur. Il y avait donc deux sortes d’études : des articles monographiques sur des branches, et des articles monographiques sur des localités et des grèves locales. On aura reconnu les fédérations et les unions locales, ces deux piliers du syndicalisme confédéré. Pour Pierre Monatte, le modèle de la monographie de branche avait été apporté, avant 1914, par le travail d’Alphonse Merrheim sur la métallurgie, et le modèle de la monographie locale, par le travail d’Elie Reynier sur le syndicalisme en Ardèche. Cette méthode d’investigation militante est devenue une méthode de travail historique et, par Pierre Monatte, elle a fondé la grande œuvre de celui que l’on peut appeler, sans que ce terme ne comporte aucun aspect « suiviste », mais une pleine dimension intellectuelle et militante, son élève, je veux parler de Jean Maitron.

La RP n’a pu paraître durant les années de la Seconde Guerre mondiale, mais, dans la mesure du possible, son « noyau » se retrouvait régulièrement. Elle reprend sa parution en 1947. De la scission syndicale de 1948 à la fin des années 1960 on peut dire qu’elle fut encore une sorte de vigie du syndicalisme et la mine inspiratrice de bien des militants, notamment, durant cette période, des courants de gauche de la CGT-Force Ouvrière.

Vint ensuite le temps des vaches maigres. La prétention à diriger des courants n’était pas le caractère premier, ni de Pierre Monatte, ni des animateurs de la revue, qu’il ne faut pas appeler des rédacteurs en chef, mais, ainsi qu’il le disait, des « cuisiniers ». La RP fut sous-titrée « Revue syndicaliste », puis, simplement, « Revue fondée par Pierre Monatte en 1925 ». La continuité fut assurée par Raymond Guilloré de 1970 à 1980, puis, après un flottement où la revue faillit disparaître, par Jean Moreau pendant une longue période, de 1983 à 2016. Il nous faut ici rendre un hommage à Jean Moreau, militant humaniste et pédagogue qui avait connu notamment, du vieux noyau de RP, l’instituteur Roger Hagnauer, Jean Moreau dont la volonté a perpétué La RP durant ces années.

À partir de 2015-2016 une équipe plus jeune s’est reconstituée, autour de notre camarade Stéphane Julien, instituteur, qui assume cet office de cuisinier, pour la revue et pour son site Internet. En effet, le libre débat et l’information au sens de Pierre Monatte restent plus que jamais des nécessités vivantes pour le mouvement ouvrier et pour la jeunesse dans le monde de feu et de fer qu’est le monde présent. Et dans ce libre débat et cette nécessaire information, la transmission, au sens le plus noble du terme, apporte un ferment et un espoir, celui du XXe siècle, je veux dire bien sûr celui de la première époque de la révolution prolétarienne mondiale, de ce que fut en ses débuts la révolution russe, du syndicalisme révolutionnaire, du refus éthique, intellectuel et politique de s’aligner, que ce soit sur l’Union sacrée en 1914, ou sur le petit père des peuples et ses divers petits frères ensuite. Le XXIe siècle a besoin de ce ferment là.

Au cœur de cet héritage, la tradition syndicaliste vivante de Pierre Monatte nous réunit tous ensemble ici. La charte d’Amiens n’est pas vieille. Elle n’a jamais qu’un an de moins que la séparation des églises et de l’État. Pierre Monatte fut associé à son élaboration, gardant du congrès d’Amiens le souvenir du plus vivant des congrès qu’il ait vécu, et apporta sa philosophie immédiatement après au congrès anarchiste international d’Amsterdam, dans un débat justement célèbre qui est un modèle de confrontation argumentée, démocratique, contradictoire, entre lui-même et Errico Malatesta. L’indépendance syndicale telle que la pose la Charte d’Amiens n’interdit d’aborder aucun sujet, fût-il tenu pour politique, dans le syndicat, mais affirme la souveraineté du syndicat, c’est-à-dire des syndiqués, dans le traitement de tout sujet quel qu’il soit. Elle le place au cœur de la révolution, la révolution prolétarienne qui doit abolir le salariat et le patronat, pour une simple et bonne raison : il ne saurait y avoir d’émancipation qui ne soit pas une auto-émancipation. C’est donc aux travailleurs eux-mêmes de se former, de s’organiser, de lutter et de s’émanciper. C’est tout simple, mais cela va loin. Qui peut sérieusement soutenir que ceci a vieilli ? Est-ce qu’au contraire un siècle de déboires et de catastrophes n’a pas avivé l’actualité de cette conception ?

Mes chers camarades, je voudrais dans ce cadre insister sur deux traits typiques de Pierre Monatte, la dimension éthique inséparable du simple engagement actif parmi les opprimés, sans galon, qui fut toujours le sien – vous savez d’ailleurs quel usage il fit de son principal galon de membre du comité confédéral national de la CGT : une démission publique fin 1914 pour dénoncer la guerre et l’Union sacrée.

Premier trait typique. Pierre Monatte a été en très grande partie l’inspirateur de la CGTU lors de sa fondation à la suite de la scission syndicale de 1921. De même, il fut un des inspirateurs, pas l’inspirateur officiel mais l’inspirateur véritable de ceux qui avaient voulu faire grève depuis 1945, postiers, imprimeurs, ouvriers de Renault, quand c’était interdit par la nouvelle union sacrée, de la CGT-FO à la suite de la scission syndicale de 1948. Mais dans les deux cas il n’a pas fait partie des confédérations dont il apparaissait comme le père spirituel, pour la CGTU, et, en quelque sorte, comme l’un des parrains, pour la CGT-FO. Il est resté à la CGT dite « réformiste » entre 1921 et 1935 et il est resté à la CGT dite « communiste » après 1948. Pourquoi ? Tout simplement parce que son syndicat de base, celui des correcteurs d’imprimerie, avait majoritairement décidé de rester dans la première en 1921 et dans la seconde en 1948. Et donc, il y a des choses qui ne se font pas : scissionner une section syndicale de base face aux patrons, cela ne se fait pas.

Second trait typique. En 1930-1931 Pierre Monatte a été le principal inspirateur d’un mouvement pour la réunification syndicale, connu sous le nom d’ « Appel des 22 pour l’unité syndicale », qui associait des responsables CGT, CGTU et des fonctionnaires autonomes. Ce mouvement a d’ailleurs beaucoup contribué, dans des années difficiles pour la classe ouvrière, à préparer, en fait, 1936. Donc, dans les réunions de ce comité, beaucoup d’intervenants souhaitaient qu’ils prenne position sur toutes sortes de questions, qu’il affiche plus de positionnements « politiques ». Monatte, dans le journal Le Cri du Peuple, en 1931, leur répond que c’est le fait même de l’unité qui est révolutionnaire, et, sans doute un peu agacé, il ajoute que le fait d’être révolutionnaire ne se reconnaît pas au fait d’avoir un « plumeau révolutionnaire » planté dans le postérieur : ce qui est révolutionnaire, dit-il, « c’est le fait, ce n’est pas le plumeau » !

Pierre Monatte n’avait pas de plumeau, planté où que ce soit. Bien des plumeaux sont d’ailleurs respectables, mais le plumeau, le grigri, le drapeau spécifique, ne doivent pas être opposés au mouvement réel. Leçon toujours valable elle aussi, n’est-ce pas ?

Je me permettrai pour conclure une note un peu plus personnelle. Ainsi donc, celui qui fut, disons-le, la conscience du mouvement ouvrier français au XXe siècle, était de la Haute-Loire ! Cela fait quand même quelque chose de se retrouver ici, à Monlet, sur une terre qui n’est donc pas seulement une terre de curés, mais qui est aussi la terre de Jules Vallés, de Pierre Monatte, celle où Simone Weil professeur débutante vint mettre des chômeurs en grève – des chômeurs en grève ! – au Puy en 1930, et donc la terre de pas mal d’entre nous ici. Qu’il y ait quelque chose de tellurique dans tout cela ne contredira pas le matérialisme méthodologique de la plupart d’entre nous je pense ! Cela rejoint, au fond, le sentiment de la présence d’une force nullement obscure, celle qui reprend la devise de Marx et de Bakounine :

L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.

Vincent PRESUMEY

monlet

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Une Réponse to “Hommage à Pierre Monatte”

  1. jfgarsmeur Says:

    A reblogué ceci sur Guerrier nomadeet a ajouté:
    aux racines française du syndicalisme révolutionnaire; merci au correcteur Pierre Monatte.

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