Droit de suite (sur le devenir de trois collections d’intervention et quelques nouveautés)

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Article paru dans la R.P. N°795 (décembre 2016)

Début 2015, un précédent article avait présenté les trois collections d’intervention d’éditeurs indépendants issus respectivement des milieux écologistes, libertaires et trotskistes[1]. Presque deux ans plus tard, il nous a paru nécessaire d’y revenir pour mettre à jour les informations sur ces collections tout en élargissant le propos à d’autres collections et de nouveaux éditeurs.

Commençons par Les bons caractères et la collection de poche « Éclairages » qui, après les deux titres consacrés à L’Opposition communiste en URSS publiés respectivement en septembre 2013 et en février 2014, n’a sorti aucun nouvel ouvrage en 2015. Elle a repris vie cette année avec trois nouveaux titres : Les débuts du mouvement ouvrier socialiste dans l’Empire d’Autriche-Hongrie (mai) ; Le Parti communiste français, 1920-1933. De ses origines socialistes au stalinisme (août) ; La révolution dans la culture et le mode de vie. Russie soviétique 1917-1927 (août), tous dans le domaine de l’histoire sociale des premières années du XXe siècle – et de la fin du XIXe pour le premier d’entre eux. Le premier titre, très spécialisé, ne risque malheureusement d’intéresser qu’un public de spécialistes, et quelques militants érudits soucieux de connaître l’histoire du mouvement ouvrier européen d’avant 1914. Le second, sur lequel nous reviendrons dans le prochain numéro, arrive après de très nombreux ouvrages consacrés à l’histoire du PCF qui ne représente, d’ailleurs, plus le même enjeu qu’avant 1989 où l’objet était aussi brûlant que matière à polémique. Le dernier, enfin, vient à son heure alors que s’annonce une année consacrée au centenaire de la révolution russe de 1917 et que sa thématique, originale, ne devrait pas manquer de toucher un plus large public que les deux précédents qui témoignent néanmoins d’une politique éditoriale originale et courageuse.

De son côté, le Passager clandestin a poursuivi avec régularité la publication de ses monographies sur les précurseurs de la décroissance, avec pas moins de sept nouveaux titres : Mohammed Taleb a présenté l’œuvre de Theodore Roszak, l’auteur, oublié, de Vers une contre-culture (trad. fr. 1970), d’un point de vue décroissant accompagné de courts extraits de celle-ci, selon le principe de cette collection (Vers une écopsychologie libératrice) ; Thierry Paquot celle de Lewis Mumford (Pour une juste plénitude)[2] ; Stéphane Lavignotte celle de Serge Moscovici (ou l’écologie subversive)[3] ; Serge Latouche celle de Jean Baudrillard (ou la subversion par l’ironie) ; François Jarrige a (re)découvert les analyses des anarchistes naturiens contre la civilisation industrielle. Les deux derniers ouvrages parus proposent d’aborder les œuvres de Simone Weil et de Walter Benjamin. Laissons-les pour l’instant et soulignons que, parmi les cinq premiers, l’ouvrage de François Jarrige est de loin le plus novateur. Il permet de découvrir non un auteur, mais un courant négligé, voire jugé avec condescendance, de l’histoire du mouvement libertaire de la « Belle Époque » dont les analyses, moquées en leur temps et oubliées jusque-là par la postérité, retrouvent sens après un siècle d’industrialisme et de capitalisme exacerbés. Celui de Serge Latouche sur Baudrillard est, par ailleurs, le moins convaincant. Il tranche avec les autres livres de la collection en inversant les parts respectives de l’auteur traité et du commentateur. Ordinairement, elles sont d’environ un quart ou un tiers pour ce dernier et le reste d’écrits de l’auteur choisi. Pour ce livre, le directeur de la collection a dérogé à la règle et reproduit uniquement un entretien inédit avec Baudrillard. Quant à ce dernier, en dehors de ses premiers livres sur la société de consommation autour de 1968, il rentre mal dans la problématique de la collection malgré les efforts de son commentateur qui concèdent les contradictions de sa pensée…

Venons-en à la collection « à boulets rouges » de Libertalia : selon ses prévisions, elle a publié en février 2015 Lire la première phrase du Capital de John Holloway, l’auteur de Changer le monde sans prendre le pouvoir (2007), puis la mise au point de Nicolas de la Casinière sur les PPP, les désormais fameux partenariats public-privé, Services publics à crédit[4], en septembre de la même année. En même temps voyait le jour une réédition augmentée d’un recueil d’articles de l’anarchiste mexicain Ricardo Florès Magón, Propos d’un agitateur. Pour cette année, un seul titre a paru : Grèves et joie pure, un recueil des articles de Simone Weil sur les grèves avec occupation de 1936, dont le fameux « La vie et la grèves des ouvrières métallos » paru à chaud dans… La Révolution prolétarienne. En dehors de cette collection, Libertalia a aussi démarré une collection au format poche qui a publié une réédition de Crack capitalism de John Holloway[5] et de Les Historiens de garde de William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin qui avaient été les premiers à alerter sur les ambiguïtés du discours de Lorànt Deutsch. Sous le couvert d’un sympathique amateur d’histoire de France friand d’anecdotes édifiantes, le comédien développe dans ses livres à succès un propos réactionnaire, s’affirme lui-même monarchiste et livre une version réductrice et orientée du récit national proche de la droite dure et de l’extrême droite. En 2017, est au programme La Fabrique du Musulman de Nedjib Sidi Moussa qui propose, selon son éditeur, « une réflexion originale sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale en France » et « interroge plus particulièrement l’inclination de certaines tendances de la « gauche de la gauche » qui s’allient par opportunisme ou aveuglement avec des courants réactionnaires censés représenter les quartiers populaires ». Libertalia envisage aussi de republier en poche Je vous écris de l’usine de Jean-Pierre Levaray, le recueil intégral de ses chroniques éponymes dans CQFD, le mensuel de critique et d’expérimentation sociales. Enfin Libertalia abrite aussi la collection « N’autre écolé » qui a publié huit titres depuis l’été 2013. Il s’agit là aussi de petits volumes à prix doux qui mêlent réflexions sur l’éducation et pratiques ou témoignages d’expériences d’éducation alternative pour le plus grand nombre autour de la pédagogie Freinet. Le dernier ouvrage paru est d’ailleurs un recueil des articles de Célestin Freinet des années 1920-1939, Le Maître insurgé. Elle a aussi publié le récit, fort et prenant, d’une institutrice Freinet de Seine-Saint-Denis sur le quotidien d’une école de banlieue, Trop classe !, qui a rencontré un important écho.

Evoquons également d’autres jeunes éditeurs qui font un travail prometteur. Ainsi les éditions Nada[6], fondées en 2013, qui se placent sous le patronage de Max Stirner – « J’ai fondé ma cause sur rien. » – ont aussi une collection d’intervention, « Manières d’agir ». Elle a, pour l’instant, publié deux titres. Le premier est Désobéissances libertaires d’André Bernard et Pierre Sommermeyer, deux militants anarchistes, réfractaires de la guerre d’Algérie, partisans des luttes non-violentes afin que la révolution ne sépare, selon eux, sa fin de ses moyens. Le second est Pour l’anarcho-syndicalisme de Guillaume Goutte, un correcteur, militant de la CGT et de la Fédération anarchiste[7].

Finissons cette mise à jour en signalant la naissance de deux nouveaux éditeurs cette année même. Le premier, niet éditions[8], « parce que tout commence par un refus », a publié ses trois premiers titres[9], de petits volumes (120 pages) à petits prix (7 euros) parmi lesquels on remarquera particulièrement celui du collectif « Ne var ne yok », « Sherhildan » : le soulèvement au Kurdistan, une série d’entretiens avec des Kurdes du sud-est de la Turquie en lutte contre le régime islamo-conservateur d’Erdogan. Le second se nomme les éditions de l’asymétrie[10]. Elles ont pour l’heure publié leurs deux premiers titres : une réédition du texte collectif Sous le travail l’activité et une traduction de Pourquoi je suis athée du révolutionnaire hindou Bhagat Singh, exécuté par les Britanniques en 1931. Ce dernier est accompagné de plusieurs contributions de blogueurs, d’éditeurs et de libres penseurs d’Asie et du monde arabe[11]. Chacun de ces livres est couplé avec un site internet dédié[12] et les bénéfices de Pourquoi je suis athée seront reversés au site internet Mukto-Mona (Libre pensée) qui abrite les blogs de plusieurs athées bangladais.

Dans un contexte souvent sombre, il faut saluer la solidarité active de l’édition militante avec celles et ceux qui, en particulier dans les pays du Sud, luttent contre tous les fanatismes.

Louis Sarlin (novembre 2016).

Notes:

[1] La Révolution prolétarienne, n° 788, mars 2015 ; article reproduit sur le site de la RP :

https://revolutionproletarienne.wordpress.com/2016/01/16/a-propos-de-trois-collections-dintervention/

[2] Lire dans ce numéro le morceau choisi tiré de l’article de Lewis Mumford, « Vous êtes fou ! » (Esprit, janvier 1947) en partie reproduit dans ce livre.

[3] Lire le morceau choisi de ce livre dans la RP, n° 794, septembre 2016, p. 31.

[4] Lire la recension de ce livre dans la RP, n° 792, mars 2016, p. 20.

[5] Lire l’extrait publié dans la RP, n° 793, juin 2016, p. 15.

[6] http://www.nada-editions.fr/

[7] On en trouvera un extrait dans ce numéro.

[8] http://www.niet-editions.fr/index.html

[9] Un quatrième, Milot l’incorrigible – Parcours carcéral d’un jeune insoumis à la Belle Époque, est aussi annoncé.

[10] https://editionsasymetrie.org/

[11] Nous reproduisons dans ce numéro la préface de la sociologue algérienne Marième Hélie Lucas, « Réaffirmer notre histoire libertaire » avec l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur.

[12] Pour le livre de Bhagat Singh, voir : http://solidairesathees.blogspot.fr.

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