Lettre d’Amérique: Où il sera question de Flint et d’autres scandales

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Article paru dans La Révolution Prolétarienne N° 792, mars 2016:

Les États-Unis sont en pleine fièvre électorale. La longue saison des élections primaires a commencé et à l’étonnement de tous, le candidat le plus improbable de chaque parti se trouve soit en tête (Donald Trump, chez les Républicains), soit tout près de l’être (Bernie Sanders, chez les Démocrates.) Ce dernier, le seul candidat de gauche, dénonce des scandales dont j’ai déjà parlé dans ces Lettres mais qu’il me semble bon de rappeler ici : avant tout, l’inégalité économique croissante, le fait que le redressement économique après 2008 ait presque exclusivement profité à la billionaire class, comme Sanders l’appelle, ainsi que l’influence quasiment illimitée de cette classe sur la politique. Sanders ne cesse également de dénoncer le scandale de la violence policière exercée contre les Noirs et l’incarcération de masse qui frappe surtout les jeunes Noirs, souvent pour des délits mineurs.

Sa rivale, la centriste Hillary Clinton, s’est jointe à lui pour dénoncer un autre scandale,  celui dont je veux parler ici avant tout : l’intoxication par l’eau d’une ville du Midwest, pauvre, et bien sûr, majoritairement noire. Une situation, disent les deux candidats démocrates à la présidence, inimaginable dans une banlieue riche et blanche du pays.

EAU EMPOISONNÉE, MENSONGES MEURTRIERS

Nous sommes à Flint, une ville du Michigan qui compte quelque 100 000 habitants. La source du scandale, c’est une mesure d’économie prise par le représentant du gouverneur Républicain de cet état. Flint, c’est aussi le lieu de naissance de Michael Moore, lequel y a réalisé en 1989 son premier film célèbre, le documentaire féroce et farcesque Roger et moi. Il y raconte ses vaines tentatives pour obtenir un rendez-vous avec Roger Smith, le PDG de General Motors. Il veut lui demander pourquoi il a délocalisé la grande usine de Flint, une délocalisation qui avait fait 30 000 chômeurs et avait plongé dans la misère cette ville de 150 000 habitants à l’époque. Elle ne s’en est jamais remise. Au bord de la faillite en 2011, elle a été placée sous tutelle par le gouverneur du Michigan et maintenant, toute une génération de ses enfants se retrouve empoisonnée.

Rappelons l’enchaînement des faits avant d’entendre les victimes et d’examiner le problème dans son contexte national.

Le 25 avril 2014 le contrôleur chargé d’assainir les finances de la ville décide de changer la source d’approvisionnement en eau potable. Flint achetait son eau à Détroit ; elle venait du  Lac Huron tout proche (un des « Grands Lacs »). Par souci d’économie, on va dorénavant puiser dans la rivière Flint. Peu après ce changement, les habitants se plaignent de la couleur, du goût et de l’odeur de cette eau ; ils se plaignent aussi d’éruptions de peau après qu’ils se sont lavés. Communiqué de la municipalité : « Flint water is safe to drink. » [1] Ce même été pourtant, les autorités conseillent aux gens de faire bouillir l’eau, dans laquelle on a décelé la présence de bactéries nocives. En octobre 2014, le service de l’état du Michigan concerné, le « Department of Environmental Quality », affirme que la mauvaise qualité de l’eau est imputable au froid et aux vieilles conduites d’eau mais prétend que ce service a pris toute mesure nécessaire pour remédier au problème. Ce même mois, l’unique usine de General Motors restée à Flint cesse d’utiliser l’eau de la ville parce qu’elle corrode les pièces d’auto. En janvier 2015, Detroit propose de reconnecter son eau à Flint en la dispensant de payer le coût de la reconnexion ($ 4 millions). Le contrôleur nommé par le gouverneur refuse. En février, les autorités du Michigan déclarent à nouveau que l’eau ne présente pas de danger pour la santé publique. Le 18 du même mois, on trouve un niveau de plomb dangereux dans l’eau de la maison d’une habitante de la ville, et un mois plus tard, un niveau encore plus dangereux. Or on sait que même une quantité infime de plomb ingéré peut produire des dégâts neurologiques graves chez le jeune enfant. L’Environmental Protection Agency (EPA), le service fédéral de l’environnement et non pas celui du Michigan, exprime son inquiétude devant ces résultats et devant les méthodes utilisées pour déterminer le niveau de plomb dans l’eau – ou plutôt pour le minimiser. Malgré cela, un groupe de consultants embauché par les autorités municipales déclare que l’eau est propre à la consommation en omettant de mentionner sa teneur en plomb.

michigan-toxic-water

En septembre 2015, un groupe de médecins pédiatres d’un hôpital de Flint demande que la ville cesse d’utiliser l’eau du fleuve car ils ont trouvé des niveaux élevés de plomb dans le sang d’enfants qui présentaient des problèmes neurologiques. Un responsable du cabinet du gouverneur : « Certains essayent d’utiliser cette question sensible à des fins politiques. » Les tests continuent, les symptômes chez les enfants aussi. En septembre, un professeur au Virginia Polytechnic Institute [2], spécialiste des eaux municipales, découvre que l’activité corrosive de l’eau fait que le plomb filtre à travers les tuyaux. Le Department of Environmental Quality qui, rappelons-le, dépend de l’état du Michigan, refuse d’accepter ces conclusions. Mais le 14 décembre 2015 la ville de Flint est bien obligée de déclarer « a water emergency » : urgences sur l’eau ! Le directeur du Department of Environmental Quality démissionne à la fin du mois. Enfin en janvier 2016, le gouverneur lui-même déclare l’état d’urgence et à sa suite, le Président Obama lui-même, ce qui donne à Flint la possibilité de recevoir des secours du gouvernement  fédéral. Peu après, les Démocrates du Sénat proposent une aide de $ 600 millions à la ville [3]. On envoie la Garde Nationale distribuer des bouteilles d’eau minérale. Pendant toute cette crise, les habitants de Flint devaient continuer à payer l’abonnement d’eau.

Postscriptum : Le 25 janvier, le gouverneur nomme un enquêteur indépendant, ancien du FBI, pour faire la lumière sur toute l’affaire et trouver les coupables. Discours du Procureur Général (Attorney General) du Michigan en annonçant cette nomination : « Sans faveur ni crainte (without fear or favor), il fera le nécessaire, peu importe les retombées (let the chips fall where they may). Convaincant, si on ne savait pas que cet enquêteur « indépendant » a grassement financé la campagne de l’actuel gouverneur Républicain.

Les grandes lignes du scandale sont claires : politique d’austérité et refus d’en assumer les conséquences (principe fondamental du Parti Républicain, voir plus loin) ; mépris de la population pauvre et surtout noire (on ne les écoute pas) ; faire fi des résultats scientifiques ou les distordre à des fins politiques [4].

Pour savoir ce que cela veut dire en termes humains, il faut avoir entendu cette femme raconter qu’elle dépensait une partie importante de son modeste revenu pour acheter de l’eau minérale pour sa famille, mais qu’elle se douchait quand même… jusqu’à ce qu’elle perde ses cheveux. Et cette autre dire qu’elle avait dû emmener son fils de quatre ans à l’hôpital parce qu’il avait cessé de grandir. Ou encore ce médecin pédiatre à Flint qui a mené la lutte contre l’eau empoisonnée décrire les effets de l’empoisonnement par le plomb sur ses petits patients, qui ne se développeraient jamais normalement. Il faut avoir vu des images de tuyaux pourris, d’eau « potable » couleur de boue et de rouille… Un médecin pédiatre, chercheuse à la Faculté de Médecine de Yale University se demande dans un article du Boston Globe pourquoi on ferait  confiance à son médecin de famille puisque celui-ci est informé de la santé publique par les mêmes instances que celles qui ont menti à Flint. Méfiance redoublée chez les Noirs, car ce scandale en rappelle un autre, l’infâme « Tuskegee Experiment » où, entre 1932 et 1972, les autorités médicales – du gouvernement fédéral cette fois – étudiaient les effets de la syphilis sur les Noirs dans l’Alabama sans leur dire qu’ils étaient  atteints de cette maladie et sans les soigner même après la découverte de la pénicilline.

Comme c’est si souvent le cas aux États-Unis, les questions de classe et de race se rejoignent. Les problèmes liés à l’environnement affectent les Noirs et les Latinos plus fortement que le reste de la population. Cependant, Flint met en lumière un problème fondamental du pays dans son ensemble.

L’INFRASTRUCTURE : UN TERME ABSRAIT MAIS DES PROBLÈMES TRÈS CONCRETS

L’infrastructure…, il faut renouveler notre infrastructure : des mots abstraits, dépourvus de charge émotive. Ils deviennent concrets lorsqu’un professeur de la Faculté de Médecine de Harvard nous explique que les 600 000 habitants de Milwaukee, dans l’Etat du Wisconsin, risquent eux aussi l’empoisonnement par le plomb puisque les canalisations datent d’il y a cent ans et qu’on ne prévoit pas d’investir de fonds publics dans les canalisations avant dieu sait quand. Encore un état dont le gouverneur, lui aussi Républicain, a l’austérité pour credo.

En matière d’infrastructure, nos politiques n’ont pas prévu l’avenir. On a donc des embouteillages constants sur des routes en mauvais état, le pont sur lequel on conduit risque de s’écrouler à tout moment (ce fut le cas d’un grand pont au centre de Minneapolis en août 2007 : 13 morts, 145 blessés), nos trains déraillent à cause de voies anciennes et mal entretenues (nombre d’accidents viennent à l’esprit), des conduites d’eau rouillées transportent notre eau potable (Flint, c’est le cas extrême) et ainsi de suite… On admire le TGV en France et au Japon, mais dans ma région, les élus sont tout fiers d’un projet de « train rapide » qui devrait voir le jour dans les années qui viennent et qui atteindra la vitesse stupéfiante de… 100 km à l’heure. Ailleurs, n’en parlons pas, la Californie faisant peut-être exception à la règle. Les États-Unis sont à la  quatorzième place dans le monde pour l’investissement dans l’infrastructure [5].

Tous les quatre ans, la très sérieuse American Society of Civil Engineers (ASCE) publie une étude sur l’infrastructure du pays où les divers secteurs sont notés de A à E.

Dans son rapport le plus récent (2013), l’équipement pour l’aviation se voit attribuer la note D, D aussi pour les ponts, C+ pour les voies fluviales et pour l’état des ponts, D- pour l’élimination des déchets toxiques, D pour les transports en commun, D pour l’eau potable, etc.

Avec des notes pareilles, un étudiant risquerait d’être exclu de son université.

A part les dangers que cela représente pour la sécurité des personnes, tout cela est extrêmement onéreux : tout retard dans le transport fluvial et ferroviaire se paye. La congestion des aéroports, selon l’ASCE, coûte quelques 22 milliards de dollars à l’économie du pays. Et la rouille qui attaque les tuyaux, les usines, les ponts, coûtent, selon une étude récente, 400 milliards de dollars par an, c’est-à-dire 3% de notre PNB 6.
Qu’est-ce qui explique cette inertie irrationnelle, dangereuse pour les citoyens, terriblement coûteuse pour l’économie ? Pour la politologue Elizabeth Drew, il s’agit d’éviter à tout prix d’augmenter les impôts : a rampant and mindless anti-tax fever7. La taxe sur l’essence, par exemple, n’a pas bougé depuis 1993 (18.4 cents par gallon). Un politique qui annoncerait son intention d’augmenter cette taxe sait qu’il ferait aussi bien d’annoncer son intention de ne plus se présenter aux élections. À cela s’ajoute la formidable hostilité du Parti Républicain à l’égard du « Big Government, » hostilité partagée par une bonne partie de l’électorat. Dans ces conditions, n’importe quel projet d’envergure entrepris par le gouvernement fédéral ou même par celui de l’état où on réside est d’avance voué à l’échec.

LE SCANDALE DU PARTI REPUBLICAIN

Si vous regardez un manuel de sciences politiques qui explique le système politique américain aux Européens, vous verrez sans doute que nos deux grands partis sont, en termes européens, deux grandes coalitions. Cependant les Démocrates sont traditionnellement plutôt favorables aux intérêts des travailleurs8, les Républicains favorables à ceux du « Big Business. » Mais les deux partis ont souvent été amenés, comme notre système politique les oblige, à travailler ensemble sur la législation.

Or ces temps sont bien révolus. Depuis le gouvernement Nixon, les Démocrates ont perdu le Sud, leur aile conservatrice ; auparavant Démocrate pour des raisons uniquement historiques (le Président Lincoln était un « Republican »), le Sud est maintenant Républicain. Lorsqu’en 2010 les Républicains ont pris le contrôle de la législature de nombreux états, ils se sont aussitôt livrés à un charcutage électoral massif – pas trop difficile à faire puisque les modalités du vote sont largement laissées aux états. La plupart des circonscriptions dans ces états assurent maintenant la victoire du Parti Républicain aux élections pour la Chambre (House of Representatives). Tout ce que leurs candidats ont à craindre, c’est de perdre les primaires, où seuls votent les plus militants donc les plus farouchement de droite. C’est pourquoi même les élus Républicains « modérés » doivent maintenant éviter de soutenir l’idée de l’évolution (voir, sur le « créationnisme », R.P. septembre 2015, pp. 30-31), s’opposer aux mesures contre le réchauffement planétaire, rejeter n’importe quel impôt sur la richesse, s’élever contre le mariage pour tous, pour ne pas parler de l’Obamacare, la nouvelle loi sur la santé dont une petite partie seulement est financée par l’Etat fédéral. Ajoutez à ceci leur xénophobie et leur racisme évidents, et la conclusion s’impose : un de nos deux grands partis politiques n’est plus « conservateur, » comme on l’appelle souvent ici. Il serait qualifié en Europe de parti de la droite extrême.

D’où la victoire, jusqu’ici, d’un Donald Trump dans les primaires. Son « programme » (il n’en a pas, à part la construction d’un mur pour exclure les immigrés mexicains, la déportation en masse des sans-papiers et la guerre à outrance contre le radical Islam), ses attitudes (racisme, xénophobie et misogynie) et son attrait sont ceux d’un chef fasciste : le pouvoir est pourri, les médias mentent (« Le taux de chômage n’est pas de 4,9% comme « Ils » disent, il est de 20% ! ou 30% ! ou 40% ! ») ; croyez en moi-moi-moi, je suis le plus fort. Les politologues n’en finissent pas d’être étonnés de son succès. Qu’ils regardent le Parti Républicain en face.

David BALL
dball@smith.edu

Notes:

1.  L’eau de Flint est propre à la consommation (ne présente pas de danger pour le public.)
2. L’une des universités de l’Etat de Virginie à vocation technologique et scientifique.
3. Au moment où j’écris, ce projet de loi est toujours bloqué par le Sénateur Ted Cruz, l’un des candidats à l’investiture du Parti Républicain. Il serait trop long d’expliquer ici comment une seule personne est en mesure de bloquer un projet de loi.
4. Ce qui rappelle nos politiques négationnistes à l’égard du changement climatique et de l’effet des gaz de serre.
5.  E. Drew, New York Review of Books, 25 février 2016, p. 30.
6. J. Waldman, Rust: The Longest War, Simon and Schuster, NY, 2016.
7. « une fièvre anti-taxe (anti-impôts) imbécile et endémique ».
8. Comparativement, bien sûr : le Parti Démocrate est aussi lié aux intérêts des grandes sociétés et de Wall Street.

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