Archive for octobre 2016

Inspectrices du Travail

octobre 29, 2016

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« Mêlant son pas aux nôtres » (Gilbert Walusinski, 1960)

octobre 20, 2016

Extrait du numéro spécial de Témoins, n° 25, novembre 1960:

Faire un portrait de Pierre Monatte ? Il faudrait avoir sa plume pour faire ressemblant. Il faudrait surtout que beaucoup de temps se soit écoulé pour écrire sereinement sur un homme dont la chaleur n’a pas quitté ceux qui l’aimaient. Je dirai seulement quelques souvenirs.

* * *

C’est un soir de février ou mars 1948 que je rencontrai Monatte pour la première fois. Bien tard, en somme. Avant la guerre (je veux dire en somme dans les années trente), j’avais usé beaucoup de mon temps à préparer des examens universitaires. Après la guerre, la brochure Où va la CGT ? (de mai 1946), puis la reprise de la publication de la Révolution prolétarienne (avril 1947) avaient été fort appréciés par ceux qui, dans une union départementale des syndicats comme les autres (celle de la Vienne, dans mon cas) voyaient se détériorer la vie syndicale et, par le noyautage stalinien, devenir fatale la scission.

Un soir de l’hiver quarante-huit, alors que se constituait la CGT-Force ouvrière, j’étais monté au local de la RP sans but précis. Ecœuré des manœuvres staliniennes, je ne l’étais pas encore de celles des autres, mais je sentais confusément qu’on ne répliquait pas aux forbans comme il l’aurait fallu. Monatte était seul ; il me questionna ; la conversation ne se perdit pas en vains propos. Il eut vite fait de me mettre sur les rails.

Jamais, par la suite, lorsque je le connus mieux, nous n’avons reparlé de cette rencontre. Il se peut que, dans mon souvenir, je la nimbe d’une lumière flatteuse. Je ne peux d’ailleurs me rappeler les détails de notre conversation (je ne sais plus en particulier si cela se passait avant ou après les votes des fédérations du Livre et de l’Enseignement). Simplement cette fois, comme à toutes nos rencontres, Monatte a su me faire aimer la vie, me faire comprendre qu’il y avait quelque chose à faire où l’on pouvait être d’accord avec soi-même.

* * *

Dans une note sur Camus, Dominique Aury remarque son influence sur les camarades qui l’entouraient : « Ce qu’il disait on le croyait, ce qu’il demandait, on le faisait. »

Ce qui était tout à fait vrai pour Camus, ne l’était pas moins pour Monatte, sans que la différence d’âge, de lui à moi par exemple, y fût pour quoi que ce soit.

 Cela ne veut pas dire que Monatte avait de l’autorité. Vous savez bien que lorsqu’on dit cela de quelqu’un, il est prudent de se méfier. L’aurais-je voulu, je n’aurais pu me méfier de Monatte.
* * *

Dans la conversation privée, dans une réunion plus nombreuse, ou dans une lettre, il était rare que Monatte ne trouve pas le moyen de dresser un véritable plan de travail. Et ce n’était pas paroles de chef ; il n’y avait pas en lui le moindre soupçon de volonté de puissance. Un compagnon seulement, mais qui savait entraîner l’équipe.

En remuant de vieux papiers, j’ai retrouvé une lettre du 13 juin 1949 dans laquelle Monatte me disait son avis sur le premier numéro des Cahiers Fernand Pelloutier. Avec quelques camarades de Force ouvrière, nous venions de lancer cette modeste publication d’éducation ouvrière qui, d’ailleurs, n’alla pas loin. Mais tout le programme qu’elle aurait dû réaliser est là, dans cette lettre, mieux dit, plus précis que les initiateurs ne l’avaient conçu :

 « 13. 6. 43. — Mon cher Walu, j’ai lu vos Cahiers Pelloutier. Le projet est intéressant. Il faut que vous réussissiez à le mettre debout solidement. En premier lieu trouver un chiffre minimum d’abonnés qui vous permette de donner une revue imprimée.
 Si je comprends bien, votre principal objectif c’est de former des cadres syndicaux, d’aider les jeunes syndiqués à développer leur compréhension du monde où ils doivent lutter. N’oubliez pas que la tâche est double : démêler les problèmes syndicaux d’aujourd’hui, acquérir les connaissances de base historiques, économiques, philosophiques nécessaires à quiconque ne se figure pas que le mouvement ouvrier est né avec sa génération. Ne criez pas que vous ambitionnez de faire ça, mais faites-le. Sans tomber dans la rigueur et la sécheresse d’un cours pro­fessoral. En laissant le plus de chair après l’os, le plus d’humanité autour de la formule.

Vos cahiers devraient être le lien entre tous les Collèges du Travail qui existent. Recueillir le meilleur de leurs causeries et cours. Faire un sort à leurs initiatives. Suivre leurs expériences et en mesurer les résultats. C’est là un travail de correspondance et de dépouillement évidemment important. Si vous êtes trop pris, voyez qui peut s’en charger de manière régulière et compréhensive. Cela comporterait pour les Cahiers une rubrique : la vie des collèges du travail, et une source de grandes études.

 Il serait utile d’établir en outre un lien avec les Centrales d’éducation ouvrière des autres pays. Pour connaître comment elles fonctionnent, quelles difficultés elles ont rencontrées, quels résultats elles ont obtenus. Commencer par exemple par l’Angleterre et raconter ce qu’ont été et ce que sont devenus le Ruskin College, le Central Labour College et sa revue Plebs, etc., etc. Faire le tour des pays, numéro des Cahiers par numéro ; en trouvant quelqu’un pour suivre désormais dans leur langue les publications de ces organisations sœurs.

A votre dernière page, vous annoncez deux semaines d’études. Je serais curieux de lire dans les Cahiers du mois suivant un « En revenant de Farncomb » ou de Marly sous la forme d’une sorte de rapport collectif.

 Peut-être pourriez-vous reproduire les textes essentiels. Votre citation de Pelloutier, en tête de votre première page, comporte une erreur. Elle provient de la Lettre aux anarchistes de fin 1899. Pourquoi ne pas donner un jour cette lettre ? Entière et non par extraits.

Une remarque encore. La formation d’un esprit tient beaucoup à ses lectures sous la lampe du soir. Vous devriez établir une courte liste de bouquins qu’il est interdit de ne pas connaître quand on est militant ou qu’on le devient. Liste publiée dans chaque numéro. A compléter quand il paraît un bouquin de grand mérite. Ce que j’appelais autrefois la Planchette à livres.

 Voilà, mon cher Walu, quelques remarques après lecture de votre premier numéro.
 
Bonne chance.
 
Bonne poignée de main.
 
P. Monatte

Un reproche : Finidori m’a passé le numéro arrivé à la R P. Sinon je me brossais. J’étais pourtant un abonné possible. Devenu abonné, puisque je vous vire mes 200 fr. »

 Le programme était tracé. Nous n’avons pas su le réaliser, mais j’en ai retenu une leçon encore valable quand je suis dans ma classe : laisser le plus de chair après l’os…
* * *

Monatte m’a raconté un jour comment il avait quitté la maîtrise d’internat. Jamais je ne l’ai entendu regretter de n’avoir pas enseigné (je veux dire de n’être pas devenu instituteur ou professeur). Pourtant, avec quel intérêt il suivait les problèmes de l’enseignement, avec quelle sympathique curiosité il vous interrogeait à leur sujet ! Sa façon souriante et bourrue à la fois de questionner : « Alors, quoi de neuf chez les profs de math ? »

 Ses connaissances étaient limitées dans les domaines scientifiques. Il savait ne pas s’y aventurer imprudemment et pourtant comprendre, avec une merveilleuse intuition, où étaient, dans ces activités, les tendances qui s’apparentaient aux efforts de toute sa vie.

Dans son amour des enfants, je vois la même ardeur invincible à poursuivre une lutte où les défaites, en apparence, furent plus nombreuses que les victoires. Il regrettait, me dit-il un jour, de n’avoir pas eu d’enfants ; il en aurait voulu six ! Jamais il n’oubliait de s’enquérir de mes garçons et se plaisait, je crois, à mes confidences attendries.

* * *

Guilloré a su, mieux que je ne saurais le faire, raconter ce qu’était, pour les amis de Monatte, « le pèlerinage de Vanves » (R P de juillet 1960). J’essayerai un jour, même si ce n’est que pour moi, de reconstituer une de ces visites où je m’attardais toujours trop. L’un et l’autre, nous avions noté sur un papier les questions sur lesquelles nous voulions qu’on discute. Mais la conversation prenait souvent le chemin des écoliers.

Alors, parfois, nous nous heurtions. Il ne comprenait pas que je place si haut l’œuvre de Gide. A mon tour, je m’étonnais qu’il fasse quelques réserves sur Roger Martin du Gard (avec un autre que Monatte, je me serais fâché). Le plus souvent, j’apprenais, je découvrais ce que j’aurais dû savoir depuis longtemps. Mais, près de lui, je redevenais écolier avec délectation.

 Trop petit garçon peut-être, et c’est vrai que plus d’une fois Monatte put me reprocher ma naïveté, une certaine exigence d’absolu assez puérile, surtout une grave méconnaissance du mouvement ouvrier qui me fit commettre bien des faux-pas. Je ne sais s’il faut ranger parmi ceux-ci la rédaction d’un écho dans lequel je dénonçais l’ambiguïté de la position du représentant de la CGT.-Force ouvrière au sein de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), après l’assassinat de Farhat Hached. De bons camarades protestèrent que je calomniais ; ils se plaignirent auprès de Monatte (l’écho avait paru dans la RP). Celui-ci aussitôt partit à la chasse aux renseignements ; il fit sa propre enquête. Il n’était pas homme à laisser tomber le camarade en difficulté, non plus d’ailleurs qu’à cacher une faute. Il ne faisait presque jamais de compliments. Mais sa confiance, si vous aviez la bonne fortune qu’il vous l’accorde, ce n’était pas de la fausse monnaie.
* * *

C’est lui, en 1951, qui eut l’idée d’une réunion à Sèvres, pour commémorer le cinquantenaire de la mort de Pelloutier. J’ai gardé le souvenir du petit groupe que nous étions autour de la tombe, au cimetière des Bruyères ; puis de la balade vers le quartier où se trouvait la maison dans laquelle Pelloutier passa les derniers mois de son existence.

 Est-ce ce jour-là, ou à une autre occasion que Monatte a prononcé cette phrase de Pelloutier : « Il reste toujours vivant, mêlant son pas aux nôtres, nous réconfortant par ses leçons et par son exemple. »
* * *

Monatte était déjà un vieil homme quand je l’ai connu, mais ce qui frappait toujours c’était sa jeunesse foncière. J’imagine qu’en 1901, lorsqu’il débarqua à Paris et qu’il alla trouver Guieysse, au bureau de Pages libres, c’était un jeune homme sachant ce qu’il voulait et ce qu’il pensait. En tout cas c’est un homme exemplaire qui fonde la Vie ouvrière en 1909 : qui a fait aussi bien depuis ? Et en 1914, lorsqu’il résiste à la maladie du siècle, avec les très rares compagnons qui restent avec lui fidèles à l’Internationale, il devient, pour nous tous qui viendrons plus tard, la seule vraie leçon de morale qui soit, un exemple.

 Combien d’espoirs Monatte verra-t-il s’effondrer ? Le mouvement ouvrier descendra de plus en plus bas dans la trahison de ses propres valeurs. Et comme une dérision, la Vie ouvrière sera devenue, en gardant le titre, l’opposé de celle qui fut son enfant. Monatte ne désespérait pourtant pas. Le creux de la vague, disait-il, encore plus creux. Mais il dépend de nous de remonter sur la crête.

Remonter… Si nous y parvenons, ou même si seulement nous le tentions, il mêlera son pas aux nôtres et sera encore le plus jeune, le plus ardent, le plus lucide de nous tous…

Gilbert Walusinski

 

Lettre d’Amérique: Où il sera question de Flint et d’autres scandales

octobre 7, 2016

Article paru dans La Révolution Prolétarienne N° 792, mars 2016:

Les États-Unis sont en pleine fièvre électorale. La longue saison des élections primaires a commencé et à l’étonnement de tous, le candidat le plus improbable de chaque parti se trouve soit en tête (Donald Trump, chez les Républicains), soit tout près de l’être (Bernie Sanders, chez les Démocrates.) Ce dernier, le seul candidat de gauche, dénonce des scandales dont j’ai déjà parlé dans ces Lettres mais qu’il me semble bon de rappeler ici : avant tout, l’inégalité économique croissante, le fait que le redressement économique après 2008 ait presque exclusivement profité à la billionaire class, comme Sanders l’appelle, ainsi que l’influence quasiment illimitée de cette classe sur la politique. Sanders ne cesse également de dénoncer le scandale de la violence policière exercée contre les Noirs et l’incarcération de masse qui frappe surtout les jeunes Noirs, souvent pour des délits mineurs.

Sa rivale, la centriste Hillary Clinton, s’est jointe à lui pour dénoncer un autre scandale,  celui dont je veux parler ici avant tout : l’intoxication par l’eau d’une ville du Midwest, pauvre, et bien sûr, majoritairement noire. Une situation, disent les deux candidats démocrates à la présidence, inimaginable dans une banlieue riche et blanche du pays.

EAU EMPOISONNÉE, MENSONGES MEURTRIERS

Nous sommes à Flint, une ville du Michigan qui compte quelque 100 000 habitants. La source du scandale, c’est une mesure d’économie prise par le représentant du gouverneur Républicain de cet état. Flint, c’est aussi le lieu de naissance de Michael Moore, lequel y a réalisé en 1989 son premier film célèbre, le documentaire féroce et farcesque Roger et moi. Il y raconte ses vaines tentatives pour obtenir un rendez-vous avec Roger Smith, le PDG de General Motors. Il veut lui demander pourquoi il a délocalisé la grande usine de Flint, une délocalisation qui avait fait 30 000 chômeurs et avait plongé dans la misère cette ville de 150 000 habitants à l’époque. Elle ne s’en est jamais remise. Au bord de la faillite en 2011, elle a été placée sous tutelle par le gouverneur du Michigan et maintenant, toute une génération de ses enfants se retrouve empoisonnée.

Rappelons l’enchaînement des faits avant d’entendre les victimes et d’examiner le problème dans son contexte national.

Le 25 avril 2014 le contrôleur chargé d’assainir les finances de la ville décide de changer la source d’approvisionnement en eau potable. Flint achetait son eau à Détroit ; elle venait du  Lac Huron tout proche (un des « Grands Lacs »). Par souci d’économie, on va dorénavant puiser dans la rivière Flint. Peu après ce changement, les habitants se plaignent de la couleur, du goût et de l’odeur de cette eau ; ils se plaignent aussi d’éruptions de peau après qu’ils se sont lavés. Communiqué de la municipalité : « Flint water is safe to drink. » [1] Ce même été pourtant, les autorités conseillent aux gens de faire bouillir l’eau, dans laquelle on a décelé la présence de bactéries nocives. En octobre 2014, le service de l’état du Michigan concerné, le « Department of Environmental Quality », affirme que la mauvaise qualité de l’eau est imputable au froid et aux vieilles conduites d’eau mais prétend que ce service a pris toute mesure nécessaire pour remédier au problème. Ce même mois, l’unique usine de General Motors restée à Flint cesse d’utiliser l’eau de la ville parce qu’elle corrode les pièces d’auto. En janvier 2015, Detroit propose de reconnecter son eau à Flint en la dispensant de payer le coût de la reconnexion ($ 4 millions). Le contrôleur nommé par le gouverneur refuse. En février, les autorités du Michigan déclarent à nouveau que l’eau ne présente pas de danger pour la santé publique. Le 18 du même mois, on trouve un niveau de plomb dangereux dans l’eau de la maison d’une habitante de la ville, et un mois plus tard, un niveau encore plus dangereux. Or on sait que même une quantité infime de plomb ingéré peut produire des dégâts neurologiques graves chez le jeune enfant. L’Environmental Protection Agency (EPA), le service fédéral de l’environnement et non pas celui du Michigan, exprime son inquiétude devant ces résultats et devant les méthodes utilisées pour déterminer le niveau de plomb dans l’eau – ou plutôt pour le minimiser. Malgré cela, un groupe de consultants embauché par les autorités municipales déclare que l’eau est propre à la consommation en omettant de mentionner sa teneur en plomb.

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En septembre 2015, un groupe de médecins pédiatres d’un hôpital de Flint demande que la ville cesse d’utiliser l’eau du fleuve car ils ont trouvé des niveaux élevés de plomb dans le sang d’enfants qui présentaient des problèmes neurologiques. Un responsable du cabinet du gouverneur : « Certains essayent d’utiliser cette question sensible à des fins politiques. » Les tests continuent, les symptômes chez les enfants aussi. En septembre, un professeur au Virginia Polytechnic Institute [2], spécialiste des eaux municipales, découvre que l’activité corrosive de l’eau fait que le plomb filtre à travers les tuyaux. Le Department of Environmental Quality qui, rappelons-le, dépend de l’état du Michigan, refuse d’accepter ces conclusions. Mais le 14 décembre 2015 la ville de Flint est bien obligée de déclarer « a water emergency » : urgences sur l’eau ! Le directeur du Department of Environmental Quality démissionne à la fin du mois. Enfin en janvier 2016, le gouverneur lui-même déclare l’état d’urgence et à sa suite, le Président Obama lui-même, ce qui donne à Flint la possibilité de recevoir des secours du gouvernement  fédéral. Peu après, les Démocrates du Sénat proposent une aide de $ 600 millions à la ville [3]. On envoie la Garde Nationale distribuer des bouteilles d’eau minérale. Pendant toute cette crise, les habitants de Flint devaient continuer à payer l’abonnement d’eau.

Postscriptum : Le 25 janvier, le gouverneur nomme un enquêteur indépendant, ancien du FBI, pour faire la lumière sur toute l’affaire et trouver les coupables. Discours du Procureur Général (Attorney General) du Michigan en annonçant cette nomination : « Sans faveur ni crainte (without fear or favor), il fera le nécessaire, peu importe les retombées (let the chips fall where they may). Convaincant, si on ne savait pas que cet enquêteur « indépendant » a grassement financé la campagne de l’actuel gouverneur Républicain.

Les grandes lignes du scandale sont claires : politique d’austérité et refus d’en assumer les conséquences (principe fondamental du Parti Républicain, voir plus loin) ; mépris de la population pauvre et surtout noire (on ne les écoute pas) ; faire fi des résultats scientifiques ou les distordre à des fins politiques [4].

Pour savoir ce que cela veut dire en termes humains, il faut avoir entendu cette femme raconter qu’elle dépensait une partie importante de son modeste revenu pour acheter de l’eau minérale pour sa famille, mais qu’elle se douchait quand même… jusqu’à ce qu’elle perde ses cheveux. Et cette autre dire qu’elle avait dû emmener son fils de quatre ans à l’hôpital parce qu’il avait cessé de grandir. Ou encore ce médecin pédiatre à Flint qui a mené la lutte contre l’eau empoisonnée décrire les effets de l’empoisonnement par le plomb sur ses petits patients, qui ne se développeraient jamais normalement. Il faut avoir vu des images de tuyaux pourris, d’eau « potable » couleur de boue et de rouille… Un médecin pédiatre, chercheuse à la Faculté de Médecine de Yale University se demande dans un article du Boston Globe pourquoi on ferait  confiance à son médecin de famille puisque celui-ci est informé de la santé publique par les mêmes instances que celles qui ont menti à Flint. Méfiance redoublée chez les Noirs, car ce scandale en rappelle un autre, l’infâme « Tuskegee Experiment » où, entre 1932 et 1972, les autorités médicales – du gouvernement fédéral cette fois – étudiaient les effets de la syphilis sur les Noirs dans l’Alabama sans leur dire qu’ils étaient  atteints de cette maladie et sans les soigner même après la découverte de la pénicilline.

Comme c’est si souvent le cas aux États-Unis, les questions de classe et de race se rejoignent. Les problèmes liés à l’environnement affectent les Noirs et les Latinos plus fortement que le reste de la population. Cependant, Flint met en lumière un problème fondamental du pays dans son ensemble.

L’INFRASTRUCTURE : UN TERME ABSRAIT MAIS DES PROBLÈMES TRÈS CONCRETS

L’infrastructure…, il faut renouveler notre infrastructure : des mots abstraits, dépourvus de charge émotive. Ils deviennent concrets lorsqu’un professeur de la Faculté de Médecine de Harvard nous explique que les 600 000 habitants de Milwaukee, dans l’Etat du Wisconsin, risquent eux aussi l’empoisonnement par le plomb puisque les canalisations datent d’il y a cent ans et qu’on ne prévoit pas d’investir de fonds publics dans les canalisations avant dieu sait quand. Encore un état dont le gouverneur, lui aussi Républicain, a l’austérité pour credo.

En matière d’infrastructure, nos politiques n’ont pas prévu l’avenir. On a donc des embouteillages constants sur des routes en mauvais état, le pont sur lequel on conduit risque de s’écrouler à tout moment (ce fut le cas d’un grand pont au centre de Minneapolis en août 2007 : 13 morts, 145 blessés), nos trains déraillent à cause de voies anciennes et mal entretenues (nombre d’accidents viennent à l’esprit), des conduites d’eau rouillées transportent notre eau potable (Flint, c’est le cas extrême) et ainsi de suite… On admire le TGV en France et au Japon, mais dans ma région, les élus sont tout fiers d’un projet de « train rapide » qui devrait voir le jour dans les années qui viennent et qui atteindra la vitesse stupéfiante de… 100 km à l’heure. Ailleurs, n’en parlons pas, la Californie faisant peut-être exception à la règle. Les États-Unis sont à la  quatorzième place dans le monde pour l’investissement dans l’infrastructure [5].

Tous les quatre ans, la très sérieuse American Society of Civil Engineers (ASCE) publie une étude sur l’infrastructure du pays où les divers secteurs sont notés de A à E.

Dans son rapport le plus récent (2013), l’équipement pour l’aviation se voit attribuer la note D, D aussi pour les ponts, C+ pour les voies fluviales et pour l’état des ponts, D- pour l’élimination des déchets toxiques, D pour les transports en commun, D pour l’eau potable, etc.

Avec des notes pareilles, un étudiant risquerait d’être exclu de son université.

A part les dangers que cela représente pour la sécurité des personnes, tout cela est extrêmement onéreux : tout retard dans le transport fluvial et ferroviaire se paye. La congestion des aéroports, selon l’ASCE, coûte quelques 22 milliards de dollars à l’économie du pays. Et la rouille qui attaque les tuyaux, les usines, les ponts, coûtent, selon une étude récente, 400 milliards de dollars par an, c’est-à-dire 3% de notre PNB 6.
Qu’est-ce qui explique cette inertie irrationnelle, dangereuse pour les citoyens, terriblement coûteuse pour l’économie ? Pour la politologue Elizabeth Drew, il s’agit d’éviter à tout prix d’augmenter les impôts : a rampant and mindless anti-tax fever7. La taxe sur l’essence, par exemple, n’a pas bougé depuis 1993 (18.4 cents par gallon). Un politique qui annoncerait son intention d’augmenter cette taxe sait qu’il ferait aussi bien d’annoncer son intention de ne plus se présenter aux élections. À cela s’ajoute la formidable hostilité du Parti Républicain à l’égard du « Big Government, » hostilité partagée par une bonne partie de l’électorat. Dans ces conditions, n’importe quel projet d’envergure entrepris par le gouvernement fédéral ou même par celui de l’état où on réside est d’avance voué à l’échec.

LE SCANDALE DU PARTI REPUBLICAIN

Si vous regardez un manuel de sciences politiques qui explique le système politique américain aux Européens, vous verrez sans doute que nos deux grands partis sont, en termes européens, deux grandes coalitions. Cependant les Démocrates sont traditionnellement plutôt favorables aux intérêts des travailleurs8, les Républicains favorables à ceux du « Big Business. » Mais les deux partis ont souvent été amenés, comme notre système politique les oblige, à travailler ensemble sur la législation.

Or ces temps sont bien révolus. Depuis le gouvernement Nixon, les Démocrates ont perdu le Sud, leur aile conservatrice ; auparavant Démocrate pour des raisons uniquement historiques (le Président Lincoln était un « Republican »), le Sud est maintenant Républicain. Lorsqu’en 2010 les Républicains ont pris le contrôle de la législature de nombreux états, ils se sont aussitôt livrés à un charcutage électoral massif – pas trop difficile à faire puisque les modalités du vote sont largement laissées aux états. La plupart des circonscriptions dans ces états assurent maintenant la victoire du Parti Républicain aux élections pour la Chambre (House of Representatives). Tout ce que leurs candidats ont à craindre, c’est de perdre les primaires, où seuls votent les plus militants donc les plus farouchement de droite. C’est pourquoi même les élus Républicains « modérés » doivent maintenant éviter de soutenir l’idée de l’évolution (voir, sur le « créationnisme », R.P. septembre 2015, pp. 30-31), s’opposer aux mesures contre le réchauffement planétaire, rejeter n’importe quel impôt sur la richesse, s’élever contre le mariage pour tous, pour ne pas parler de l’Obamacare, la nouvelle loi sur la santé dont une petite partie seulement est financée par l’Etat fédéral. Ajoutez à ceci leur xénophobie et leur racisme évidents, et la conclusion s’impose : un de nos deux grands partis politiques n’est plus « conservateur, » comme on l’appelle souvent ici. Il serait qualifié en Europe de parti de la droite extrême.

D’où la victoire, jusqu’ici, d’un Donald Trump dans les primaires. Son « programme » (il n’en a pas, à part la construction d’un mur pour exclure les immigrés mexicains, la déportation en masse des sans-papiers et la guerre à outrance contre le radical Islam), ses attitudes (racisme, xénophobie et misogynie) et son attrait sont ceux d’un chef fasciste : le pouvoir est pourri, les médias mentent (« Le taux de chômage n’est pas de 4,9% comme « Ils » disent, il est de 20% ! ou 30% ! ou 40% ! ») ; croyez en moi-moi-moi, je suis le plus fort. Les politologues n’en finissent pas d’être étonnés de son succès. Qu’ils regardent le Parti Républicain en face.

David BALL
dball@smith.edu

Notes:

1.  L’eau de Flint est propre à la consommation (ne présente pas de danger pour le public.)
2. L’une des universités de l’Etat de Virginie à vocation technologique et scientifique.
3. Au moment où j’écris, ce projet de loi est toujours bloqué par le Sénateur Ted Cruz, l’un des candidats à l’investiture du Parti Républicain. Il serait trop long d’expliquer ici comment une seule personne est en mesure de bloquer un projet de loi.
4. Ce qui rappelle nos politiques négationnistes à l’égard du changement climatique et de l’effet des gaz de serre.
5.  E. Drew, New York Review of Books, 25 février 2016, p. 30.
6. J. Waldman, Rust: The Longest War, Simon and Schuster, NY, 2016.
7. « une fièvre anti-taxe (anti-impôts) imbécile et endémique ».
8. Comparativement, bien sûr : le Parti Démocrate est aussi lié aux intérêts des grandes sociétés et de Wall Street.