Eloge d’Albert Camus

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Article paru dans la R.P. N°786 (septembre 2014):

Il y a, en littérature, des ouvrages qui durent, en dépit des modes, qui se succèdent. Ainsi, le roman d’Albert Camus, L’étranger, est-il encore, bien que paru en 1942, une des meilleures ventes de Gallimard. A l’heure de la presse people et du livre people, c’est donc un succès persistant, qui semble aller à contrecourant de l’air du temps.

On peut trouver bien des signes de bonne santé à ce court roman (Camus le qualifie de « récit ») qui pèse lourd en dénonciation des vices de notre temps.
Albert Camus est bien notre contemporain capital.

Si l’on examine de près L’Etranger on constate qu’il a traversé les guerres coloniales, les crises bancaires, les transformations sociales, en conservant une éclatante jeunesse.

Et tout d’abord, la première page de ce livre qui ne doit rien à personne, et qui paraît jailli du néant. On se souvient des premières lignes du récit. On se souvient du télégramme. « Aujourd’hui, maman est morte. J’ai reçu un télégramme de l’asile… » Ce style télégraphique sera le même durant la première partie du livre. Il ne peut pas ne pas évoquer notre langage quotidien quand nous passons à la caisse de supermarché : « Présentez carte… retirez carte… » sans compter la formule rituelle de la caissière, camouflée pourtant en « Hôtesse de caisse » : « Merci Monsieur, bonne journée Monsieur »… Camus avait vu, avant tout le monde, cette déshumanisation des rapports humains.

Ainsi dans L’Etranger, c’est d’abord le langage qui nous avertit. Le télégramme du tout début est la métaphore de la nouvelle relation entre les hommes, après le triomphe de ce que Camus appelle « la civilisation mécanique ». On y ajoute l’emploi de ce fameux passé défini, qui présente les actes des personnages, et spécialement ceux de Meursault comme des instants de vie décousus, dépourvus de signification. Nous vivons, nous, des fragments de vie sans lien, ce qui avait été dénoncé en mai 68, par la formule « métro boulot dodo ». Roland Barthes s’en souviendra, lui qui prend L’Etranger comme exemple du « degré zéro de l’écriture » et qui écrira les Fragments d’un discours amoureux.

La richesse du livre de Camus est prodigieuse. Je veux dire qu’elle relève du prodige et on a envie de dire que son style est comme miraculeux. On entre dans un univers semblable à celui de la Genèse.
Evidemment on trouve une thématique qui dépeint les tares de notre société, car ce nouveau monde est voué à l’échec puisqu’il ne tient pas compte de l’humanité qui devrait présider à tous nos actes de la vie quotidienne.
Mais en premier lieu il faut d’abord évoquer un thème lancinant, cher à Camus : la civilisation de la mer et du soleil, qu’il désigne sous le nom de « Pensée de midi ». Ainsi le personnage de la mère n’est jamais oublié. La « maman » n’est jamais morte. C’est Marie Cardona qui la remplace et c’est la poésie de la mer confondue avec la mère, comme on le voit dans la pensée de Freud. Camus a fait là une étonnante révélation auprès du grand public.

On observe dans L’Etranger une critique précise de notre société, qui est montrée comme aliénante, une société qui se coupe de la nature et qui s’avère monstrueuse par l’emploi abusif d’une mécanique qui dirige tout et qui fait de nous des individus formatés, programmés pour une vie sans aventure.

Société de l’injustice d’abord, qui est symbolisée par cette pension de famille, qui ne remplace pas la vraie famille, qui en est la caricature, et qui rassemble des individus solitaires, comme Emmanuel et le vieux Salamano. Ces hommes sont rejetés aux banlieues de la vie, comme aujourd’hui sont rejetés tous ceux qui peuvent être classés hors normes : les vieillards, les handicapés, les solitaires, les vieux garçons, les employés les plus modestes, les S.D.F.… tous les marginaux y compris les délinquants comme Raymond Sintès, bref, ceux de la France d’en bas, qui ne participent pas aux escroqueries honnêtes.
On peut dire que Camus frappe ici la société capitaliste libérale mais sans faire de démonstrations qui alourdiraient le propos… Autre exemple, la satire de la justice. Le héros est condamné, non pour son crime, mais pour sa mentalité d’opposant tranquille. Il ne se conforme pas au modèle proposé par cette société à laquelle il n’obéit pas. On se croirait dans un procès de 2014. Le procès de Meursault est médiatisé et les journalistes de 2014 sont déjà en place pour la représentation théâtrale. Effets de manches et langage convenu se mêlent pour un discours où le faible est condamné d’avance…

Mais je vous laisse relire L’Etranger…Vous n’avez pas besoin de moi pour comprendre que la seconde partie du livre, celle où le héros est en prison, lui permet d’accéder à la liberté suprême… Ainsi, Meursault, devient un martyr de la vérité.

Il me reste à rappeler plus précisément que le succès du premier grand livre d’Albert Camus ne se dément pas depuis sa date de parution, 1942. L’Etranger occupe la 1ère place du classement des 100 meilleurs livres de XXe siècle (1999) classement établi par la FNAC et le journal Le Monde. Mais si l’on souhaite des références internationales, il est aussi dans la liste des « 100 meilleurs livres de tous les temps, liste établie par le Cercle Norvégien du Livre en 2002 et dont le jury comporte 100 écrivains issus de 54 pays différents.

En conclusion, il faut rappeler que Camus a définitivement condamné l’armement nucléaire en ces termes : « la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie » (Journal Combat daté du 8 août 1945, juste après l’explosion de Hiroshima).  Et le futur Prix Nobel ajoutait : « La paix est le seul combat qui vaille d’être mené ».
Or, cette phrase également mérite d’être replacée dans son contexte, à une époque où l’on a fusillé assez allègrement les « responsables » de la défaite de 1940. Camus avait signé, avec François Mauriac, une pétition qui demandait la grâce de Robert Brasillach. Plus tard il refusera la ligne politique la plus facile pendant la guerre d’Algérie. On ne peut nier qu’il ait été favorable à l’Algérie française, mais il avait dénoncé dans ses « Chroniques algériennes » l’injustice faite aux Algériens d’origine arabe.
C’est pourquoi on peut estimer qu’il manque en 2014 un Camus à la France et au monde entier. Dans cet univers d’injustice sociale et de violences quotidiennes largement rediffusées par les médias, l’atmosphère devient irrespirable. Et ce n’est pas seulement dans les guerres qui se multiplient un peu partout sur la planète, mais dans cette violence qui est le nouveau type de relations entre les hommes, comme on peut le constater en lisant les faits divers.
Toutefois on peut conclure sur un mode plus fort, en rappelant qu’Albert Camus participa à la rédaction du statut des objecteurs de conscience, dont on sait qu’il fut adopté suite à une grève de la faim mémorable de l’anarchiste Louis Lecoin.
Car Albert Camus est peut-être l’expression la plus pure, la plus noble, et la moins discutable, du mouvement libertaire.

Rolland HENAULT

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