40 ANS – 500e NUMÉRO (1964)

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Extrait du numéro de décembre 1964:

Née en janvier 1925, la « R.P.» achève avec ce cinq centième numéro sa quarantième année d’existence. De 1925 à 1939, la «R.P.» d’abord mensuelle, devint bi-mensuelle (sauf en 1931, pendant la parution du « Cri du Peuple » hebdomadaire). Nous avions publié 301 numéros, lorsqu’éclata la guerre 1939. Le dernier numéro de septembre 1939 ne contenait qu’un article de Robert Louzon sur la signification du conflit. La censure de Daladier ne laissa subsister ni le texte, ni le titre, ni le nom de la revue, pas même la signature. Ne disposant pas d’une organisation facilitant des publications, clandestines, le noyau dispersé, nous avons suspendu la publication de la « R.P.» pendant quatre-vingt-onze mois. Il nous a fallu attendre pour reparaître que l’attribution de papier ne soit plus soumise à l’agrément gouvernemental.

Ceux qui survivent parmi les fondateurs et les premiers collaborateurs de la « R.P. » ont quelque peine à réaliser qu’ils portent sur leurs épaules un passé presqu’aussi long que celui qui sépare la guerre de 1870 de celle de 1914. Le temps ne fait rien à l’affaire sans doute. La valeur d’une institution ne se mesure pas à son ancienneté. Dans le mouvement ouvrier, le cas est cependant unique, il n’est pas une revue ou un journal qui ait vécu si longtemps, sous même format, même présentation et… même esprit – et sans plus de rédacteur ou d’employé rétribué en 1964 qu’en 1925.

Mais ici ce n’est pas le chemin parcouru, c’est le point de départ qui marque l’importance historique de la publication de la « R.P.». Jusqu’en 1924, le groupe issu de la Conférence de Zimmerwald, qui avait fourni à la Révolution russe ses premiers dirigeants et ses premiers défenseurs, malgré d’importantes défections, formait encore le noyau de l’ Internationale Communiste. Dans l’opposition à l’Union Sacrée, dans la fidélité à l’internationalisme prolétarien et révolutionnaire, des syndicalistes révolutionnaires avaient retrouvé les bolcheviks et des marxistes de gauche, comme Trotsky, Liebknecht et Rosa Luxembourg. Au lendemain de la guerre, on avait espéré une révolution s’étendant de Russie en Allemagne et en France. En 1921, les défaites de la Révolution avaient déterminé la fin du « communisme de guerre » en Russie et une nouvelle stratégie communiste, favorable au Front Unique, hostile aux scissions syndicales. Lénine et Trotsky pensaient sans nul doute que les syndicalistes français, héritiers de la C.G.T. de 1906, formeraient « l’épine dorsale » d’un parti révolutionnaire, essentiellement différent des vieux partis sociaux-démocrates. Au reste, dominant ses répugnances, Monatte en 1923 avait adhéré au Parti Communiste, encore assez peu solide et il était appelé, presque immédiatement, au Comité Directeur. Moins d’un an après, il était exclu, frappé d’anathème, avec A. Rosmer, Victor Delagarde… C’est en effet en 1924 que se produisit la rupture. Le stalinisme naissant s’installait au pouvoir en URSS et transformait l’Internationale Communiste en masse de manœuvre encadrée bientôt par des robots fabriqués à Moscou.

Il faut le dire. C’est à cette époque que naquit la conception du parti « monolithique ». Aucun des membres du noyau initial ne l’acceptait, pas plus que les plus éminents militants de l’Internationale.

Après les premiers numéros, Léon Trotsky, en affirmant sa confiance en ses amis Monatte et Rosmer, leur demandait de liquider la « R.P.» afin de reprendre leur place dans le Parti. Le noyau répondait tranquillement: « Il y a place aujourd’hui pour des révolutionnaires, hors de l’Internationale Communiste ». Le maintien de la « R.P.» désola de bons camarades qui, parce qu’ils étaient lucides et honnêtes, rompirent plus tard avec le Parti ou en furent exclus. Ils reconnurent alors qu’il était heureux que la « R.P. » pût leur offrir un refuge et une tribune. Quant à ceux qui, docilement, répétèrent, après l’ I.C. et le Parti que « Monatte, Rosmer et Louzon étaient devenus objectivement contre- révolutionnaires », nous n’aurons pas la cruauté de chercher ce qu’ils sont devenus en 40 ans… Ce serait cependant une bien édifiante rétrospective.

L’originalité des fondateurs de la « R.P. », c’est d’avoir prévu un processus qui fut, pour beaucoup d’autres, une longue, progressive et douloureuse révélation.

***

Nous évoquerons tous les artisans de l’entreprise menée depuis quarante ans contre le courant. Nous aurons peut-être à en retracer les étapes. L’année 1924 qui se termina, lorsqu’on composait le premier numéro de la R.P., se présente à l’historien avec une succession d’événements apparemment sensationnels. Elle débuta par la mort de Lénine (janvier 1924). Elle en offrit les premières séquelles : l’isolement de Trotsky à Moscou. L’aventure provocante de la Rühr s’achevait par une véritable faillite. On reprochait, à tort ou à raison, aux chefs communistes allemands de ne pas avoir profité des possibilités révolutionnaires de 1923. Pour la première fois, la Grande-Bretagne s’offrait un gouvernement travailliste, d’ailleurs minoritaire. En France, le Cartel des gauches victorieux portait au pouvoir un gouvernement Edouard Herriot assuré du soutien socialiste. La finance américaine, avec le plan Dawes, intervenait en Europe et sauvait l’Allemagne de la banqueroute. En fin d’année, le Riff marocain se soulevait contre l’Espagne, avant de s’attaquer aux colonialistes francais…

En France : la scission syndicale cristallisait les deux fractions: la C.G.T.U. colonisée par le Parti Communiste, – la C.G.T. dite réformiste, déjà atteinte en son rayonnement, revigorée par la victoire électorale des gauches… Il fallait recréer une opinion ouvrière, préparer la réunification syndicale, lutter contre le colonialisme et le nationalisme, liquider les séquelles de la guerre…

La « R.P. » devenait donc, dès sa fondation, tout autre chose qu’un simple organe d’opposition communiste. Elle reprenait la tâche menée de 1909 à 1914 par « la Vie Ouvrière » de Monatte. A-t-elle rempli la mission que se proposaient ses fondateurs ? Certes non. Nous n’entonnons pas de chant triomphal. Mais nous pouvons, en tournant la tête, remonter jusqu’au point de départ, sans éprouver de regret, ni de honte…

Les jeunes qui viennent à nous savent que nous ne leur demandons pas de nous imiter, pas même de nous suivre – nous désirons simplement qu’ils puissent concevoir librement et réaliser ce qu’ils ont conçu par leurs propres moyens. Ce qu’il y avait d’exceptionnel et d’insolite, chez nos deux grands disparus : Monatte et Rosmer, ce n’étaient ni les certitudes doctrinales, ni les inventions stratégiques, c’était essentiellement une morale à peine formulée qui s’affirmait par le refus de parvenir, par le refus de compromettre la fin en avilissant les moyens, par la volonté de former des militants ouvriers et révolutionnaires, fidèles à leur classe et dignes de la Révolution.

Nous n’avons pas l’outrecuidance de prétendre les remplacer. Mais nous savons qu’en maintenant la « R.P. », qu’en renouvelant et en rajeunissant son public et sa rédaction, nous prolongeons leur présence, l’œuvre, au delà de ce qu’ils ont atteint mais dans l’esprit de ce qu’ils furent

R. HAGNAUER

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