Archive for septembre 2008

Vos papiers! Une injonction planétaire

septembre 18, 2008

Editorial du N° 761

Le 18 juin dernier, le Parlement européen a adopté la proposition de directive portant sur l’expulsion des immigrants illégaux. (Notre continent en compterait entre 4,5 et 6 millions.) Elle a été appelée la « circulaire de la honte ». Une personne sans papiers, désormais, pourrait être retenue pendant une période de 18 mois dans un centre de rétention avant son expulsion [1].

Une telle disposition a suscité de nombreuses réactions, y compris celle de Louise Arbour, Haut commissaire de l’ONU aux Droits de l’Homme.

L’émotion est légitime.

Pour un syndicaliste, le sentiment de l’injustice sociale gouverne son action. Mais, au-delà, la situation exige une analyse objective de ce phénomène qui devient mondial si l’on sait que 12 millions de sans-papiers vivent aux Etats-Unis.

C’est ici que la réflexion engagée depuis longtemps par notre ami Jacques Demorgon [2] sur l’interculturalité et la mondialisation prend toute sa force. Elle repose sur le constat de l’existence des divers secteurs d’activité: économique, religieux, politique, informationnel. Ils existent depuis la nuit des temps. Ils sont en concurrence, essayant de s’exclure réciproquement. Selon les époques – par exemple au Moyen Age, celle du tout-religieux – l’un a réussi à dominer les autres. Aujourd’hui, l’économisme – contre lequel ont pour l’instant lutté vainement socialisme et syndicalisme – triomphe, au point de constituer un véritable intégrisme, celui de l’ultralibéralisme, auquel répondent en protestation les intégrismes religieux.

Une question administrative, apparemment aussi anodine que celle de posséder ou non des papiers, devient le révélateur des contradictions, voire des dérives totalitaires, du village planétaire.

Sur le plan économique, dès 1996, l’affaire de l’église Saint-Bernard montre déjà que la mondialisation du capitalisme financier n’accepte que les salariés louent leur force de travail à l’étranger que selon les conditions dictées par le profit. Les délocalisations dont souffrent les salariés nationaux relèvent de la même dynamique.

Sur le plan politique, les gouvernements dits démocratiques sont, dans les faits, soumis au nouveau dogme économique soutenu par le pouvoir médiatique.

Résultat, comme il est dit ci-dessus, des intégrismes religieux deviennent la mauvaise réponse à l’intégrisme économique [3] et pire, le secteur informationnel (médiatique) prend le relais pour diaboliser les étrangers qui sont tous peu ou prou soupçonnés, dans des territoires ghettoïsés, d’être des terroristes.

Un tel état de fait soulève bien des observations: premièrement, l’interculturalité ne relève pas des bons sentiments. Elle existe pour le meilleur et pour le pire. Deuxièmement, l’humanisme du travail qui est le nôtre doit penser une laïcité qui refuse à la fois le dogme économique et le nouveau cléricalisme médiatique. Troisièmement, enfin, comment, dans ces conditions, élaborer un projet qui refuse à la fois un révolutionnarisme sans révolution et un réformisme sans réforme?

Jean MOREAU

[1] Des réfugiés – ayant fui des génocides – ne sont pas toujours reconnus… et vivent dans la plus grande précarité.

[2] Il faut souligner la qualité de ses recherches. Elles ne font pas l’impasse sur la réalité des Etats-nations, de l’originalité des aires culturelles, mais suggèrent qu’une mondialité qui ferait vivre ensemble, harmonieusement, l’économique, le religieux, l’informationnel, le politique, doit dépasser la mondialisation cruelle que nous connaissons. En effet, l’hégémonie d’un gouvernement, aujourd’hui, celui des Etats-Unis, tente de les rassembler à son seul profit.

cplt: L’interculturation du monde, par Jacques Demorgon, éditions Anthropos.

[3] Exception faite aux Etats-Unis où l’intégrisme des Eglises évangéliques – gendarme spirituel du système – devient au contraire l’agent de l’intégrisme économique.

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Edition militante: René Lefeuvre

septembre 13, 2008

Paru dans La Révolution prolétarienne N°761 (juin 2008)

René Lefeuvre était un autodidacte militant. Maçon, commis d’architecte puis correcteur, il mettait tout son salaire dans sa revue (Masses puis Spartacus) et ses éditions, ramassait des ficelles ici ou là pour des paquets que ses visiteurs étaient invités d’emblée à emballer (« Y a des paquets à faire »). Il incarnait une force de la volonté, un militantisme authentique. Mais au-delà du dévouement de l’homme, c’est la qualité de cette œuvre portée à bouts de bras qui importe: René Lefeuvre est d’abord celui qui aura fait connaître Rosa Luxemburg en France. Il aura aussi initié un segment d’édition efficacement adapté à son souci d’éducation populaire: la brochure bon marché de haute tenue rédactionnelle (qui d’autre parle de la Guépéou en Espagne en 1938 ?). Plusieurs animateurs ou collaborateurs de la Révolution Prolétarienne publièrent chez Spartacus: Robert Louzon, Alfred Rosmer, Simon Rubak, Raymond Guilloré, Pierre Rimbert.

N’oublions pas enfin que René Lefeuvre tenait la rubrique syndicale dans La Gauche révolutionnaire pivertiste. Lors de la réunification CGT-CGTU, il y écrivait:

« La CGT unique sera ce que ses militants voudront en faire. […] Le mouvement syndical doit se déterminer lui-même en pleine indépendance, sans aucune intervention de l’extérieur […] Cette indépendance du syndicalisme ne saurait être, bien entendu, l’indépendance des dirigeants syndicaux à l’égard des syndiqués […] Maintenant que le premier objectif: l’unité, est atteint, il importe avant tout de mettre fin à la passivité syndicale ».

Lors d’une première hospitalisation de René Lefeuvre, l’Association des Amis de Spartacus avait été mise en place. Elle poursuit aujourd’hui la publication du catalogue et de nouveautés.

Julien Chuzeville a réalisé un DVD (1) sur René Lefeuvre (1902-1988), le fondateur des éditions Spartacus, accompagné d’un livret. Ce documentaire de 40 minutes assemble judicieusement témoignages contemporains (Jean-Michel Kay, Jorge Valadas…), extraits d’entretiens avec René Lefeuvre et images d’archives, par exemple des couvertures quasi-légendaires des revues et brochures publiées pendant plus de cinquante ans par un militant obstiné. C’est aussi le deuxième DVD en quelques années revenant sur le courant pivertiste après celui du CERMTRI, et cela réchauffe toujours le coeur qu’en ces temps de social-libéralisme à tout crin la mémoire du socialisme révolutionnaire en France puisse perdurer et s’enrichir de nouveaux matériels.

– Julien, tu viens de publier un DVD sur la vie et l’œuvre de René Lefeuvre. Comment est venue l’idée de ce documentaire?

Julien Chuzeville: L’idée était de faire un film que, normalement, on ne ferait pas. C’est un militant qui ne cherchait pas à se mettre en avant, qui était très modeste : ce n’est pas « vendeur », jamais une télé ne financerait un tel projet.

C’est aussi, des années 20 jusqu’aux années 80, l’histoire de la fidélité d’un homme à ses convictions. Il a fait partie de ces militants qui n’ont jamais abdiqué devant les mensonges et les reniements à la mode. Le sujet permettait aussi d’évoquer l’édition militante, et un courant de l’extrême gauche anti-stalinienne dont on parle très peu aujourd’hui.

– On voit à quel point les amis de Spartacus collaborent pleinement à ton documentaire et prennent plaisir à se remémorer René Lefeuvre. As-tu rencontré toutefois des difficultés de réalisation?

J.C.: Aucune difficulté du côté de ceux qui l’ont connu ; en particulier de la part des continuateurs de Spartacus, qui m’ont permis de consulter les archives des éditions. Il a été plus difficile de trouver tous les numéros des revues qu’il publiait, les collections étant souvent incomplètes. Autre problème : Lefeuvre est mentionné dans pas mal de bouquins, mais souvent les informations sont fausses. Et évidemment, j’aurai aimé interroger de nombreux militants qui sont morts – à commencer par Lefeuvre lui-même !

– On ne peux pas dissocier René Lefeuvre de la pensée de Rosa Luxemburg et de sa diffusion en France. Quelle est pour toi l’actualité de cette pensée?

J.C.: Lefeuvre est arrivé dans le mouvement ouvrier à un moment où passer sous silence Rosa Luxemburg arrangeait à peu près tout le monde. Les staliniens faisaient disparaître une pensée communiste véritable et un marxisme révolutionnaire s’opposant sur plusieurs points à leurs dogmes : quand on diffuse un mensonge, il faut faire disparaître le vrai… Quand aux réformistes, ils s’étaient opposés à elle déjà de son vivant, au sein des congrès de l’Internationale Socialiste. Il fallait donc à René Lefeuvre pas mal de curiosité et de courage intellectuel pour éditer et diffuser sans relâche les textes de Luxemburg à l’époque.

Pour des raisons différentes, c’est un peu pareil aujourd’hui : la pensée de Rosa Luxemburg reste à la fois une critique implacable de la société actuelle (en particulier de l’exploitation des travailleurs), et un démenti frappant des multiples mensonges du XXe siècle (comme le capitalisme d’Etat qui est souvent appelé « communisme » : un bel exemple de la « destruction des mots » dont parlait Orwell). Les textes de Luxemburg montrent à contrario que l’emploi des mots « socialisme » ou « communisme » par l’idéologie dominante et les appareils établis sont autant de mensonges.

Ceux qui veulent le statu quo ou le retour en arrière ont tout intérêt à passer sous silence cette pensée, qui restera actuelle tant que l’exploitation et l’aliénation domineront les humains.

Stéphane JULIEN

(1) On peut commander en ligne le DVD sur le nouveau site http://atheles.org/editeurs/spartacus/ ou chez « Les Amis de Spartacus », 8 impasse Crozatier, 75012 Paris. mai 2008. 10 euros.

Message à l’U.S.T.A. (1959)

septembre 3, 2008

Texte mis en ligne cet été sur le site La Bataille socialiste:

Cher camarade Bensid,

Chers camarades délégués au Congrès de Lille de l’U.S.T.A.

J’aurais été heureux d’assister à votre congrès et d’en suivre les débats, mais l’âge et la mauvaise santé ne me le permettent pas. Je tiens cependant à vous adresser quelques paroles, non pas au nom d’une organisation quelconque, seulement en qualité de vieux militant du syndicalisme révolutionnaire français, l’un de ses survivants en somme. Vous n’avez pas reçu des centrales syndicales françaises, l’aide, le réconfort, la solidarité qui vous étaient dues au cours des graves épreuves que vous avez suvies ces dernières années.

C’est que nos organisations traversent elles-mêmes une mauvaise période. Deux guerres mondiales en cinquante ans, plus une révolution sociale commencée au nom des Soviets et aboutissant à un étatisme totalitaire, ont privé la classe ouvrière internationale d’une grande partie de sa force et lui ont arraché peut-être ses espérances.

C’est dans cette dure période cependant que vous êtes engagés vous autres, dans une lutte pour l’indépendance et pour une réelle révolution sociale. Il vous faut du courage, vous en avez heureusement; gardez-le précieusement.

Oui, gardez votre courage, vous avez tant à faire ici, en France pour défendre vos conditions de vie et de travail, pour soutenir les revendications des centaines de milliers d’ouvriers venus d’Algérie et que vous représentez: salaire égal à travail égal, mêmes règles d’allocation pour vous et vos enfants qu’aux autres ouvriers et à leurs enfants, mêmes facilités d’accession aux métiers qualifiés. Hésitez moins, n’hésitez pas à faire connaître vos revendications.

Vous avez déjà, vous allez avoir demain plus à faire encore. Votre lutte pour l’indépendance se double d’une révolution sociale, celle des paysans et ouvriers algériens. C’est vous qui dans chacun de vos villages où vous retournerez, dans chaque usine, dans chaque atelier devrez organiser les forces ouvrières algériennes et les guider, forts de votre propre expérience.

Et je vous dis, mes chers camarades, courage, confiance, espoir.

Pierre MONATTE

23 novembre 1959.