La Vie ouvrière (1909-1914)

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Article de Colette Chambelland paru dans les Cahiers Georges Sorel, Année 1987, Vol. 5, N° 1

Le 5 octobre 1909 paraissait le premier numéro de la Vie ouvrière. La déclaration suivante était publiée sur sa couverture :

 » Que veut être cette revue ? allez-vous vous demander à la réception de ce premier numéro.

La Vie ouvrière sera une revue d’action. Une revue d’ac­tion ? Parfaitement ; si bizarre que cela puisse sembler. Nous voudrions qu’elle rendît des services aux militants au cours de leurs luttes, qu’elle leur fournisse des matériaux utili­sables dans la bataille et dans la propagande et qu’ainsi l’ac­tion gagnât en intensité et en ampleur. Nous voudrions qu’elle aidât ceux qui ne sont pas encore parvenus à voir clair dans le milieu économique et politique actuel, en se­condant leurs efforts d’investigation.

Nous n’avons ni catéchisme ni sermon à offrir. Nous ne croyons même pas à la toute-puissance de l’éducation ; car nous croyons que la véritable éducatrice c’est l’action.

Les camarades qui se sont rencontrés autour de la Vie Ouvrière — et en forment le noyau — ne partagent pas toutes les mêmes opinions. Il en est qui appartiennent au parti socialiste et y militent activement ; d’autres consa­crent tout leur temps et toute leur activité au mouvement syndical — c’est la majorité — ; d’autres, enfin, sont anarchistes et ne s’en cachent nullement. Mais tous, nous sommes unis sur le terrain syndicaliste révolutionnaire et nous nous proclamons nettement antiparlementaires. Tous aussi, nous croyons qu’un mouvement est d’autant plus puissant qu’il compte davantage de militants informés, connaissant bien leur milieu et les conditions de leur industrie, au courant des mouvements révolutionnaires étrangers, sachant quelles formes revêt et de quelles forces dispose l’organisation patronale, et… par-dessus tout ardents !

C’est pour ces militants que nous avons fondé la Vie Ouvrière et c’est eux qui en rédigeront la plus forte partie, parlant, au fur et à mesure des événements, de ceux aux­quels ils auront été mêlés. Aussi se produira un échange extrêmement profitable de connaissances précises sur cha­que région, sur chaque industrie…

A côté des monographies de grèves et des études de ques­tions syndicales ou économiques, nous ferons une large place aux questions morales, aux questions d’éducation, d’hygiène, etc.

Nous tâcherons, en somme, de faire de la Vie Ouvrière une revue intéressante et vraiment précieuse pour les mili­tants ouvriers.

Il faut qu’elle vive ! Il importe pour cela de recueillir 4 000 abonnés.

Jamais vous n’y parviendrez, nous ont dit des amis pessi­mistes : on ne lit pas dans les milieux ouvriers ; ou bien on ne lit que ce qui est bruyant et épicé. Or vous ne serez ni l’un ni l’autre. Puis, c’est une somme : dix francs par an !

Des camarades au courant de la librairie nous ont dit, eux : dix francs par an, une revue de 64 pages tous les quinze jours ; mais vous êtes fous ! Vous avez donc de l’argent à jeter à la rue ?

Nous ne sommes pas optimistes ; nous ne sommes pas fous ; nous n’avons pas d’argent à jeter dans la rue. Et nous savons que nous n’atteindrons jamais qu’un public restreint. Mais ce public de militants, de sympathiques, d’hommes désireux de s’informer viendra sûrement à nous si nous lui présentons une revue sérieusement documentée, vivante, passionnée même.

Nous y travaillons à une demi-douzaine de camarades depuis deux mois ; d’autres ne nous ont pas ménagé leur concours occasionnel ; que ceux qui le peuvent se joignent au noyau. Que les autres nous aident dans la mesure de leurs moyens et du temps dont ils disposent. Que chacun s’efforce et la Vie Ouvrière reflétera exactement notre vie sociale si tumultueuse, si riche de force et d’espoir ; et la Vie Ouvrière atteindra son 1 000e abonné, bouclant son bud­get, ne demandant à chacun pour vivre que le montant de son abonnement, — Pour le « noyau » : Pierre Monatte. « 

L’essentiel est dit dans cette « lettre familière aux 5 000 abonnés possibles » de cette petite revue bimensuelle, à couverture grise, dont cent dix numéros paraîtront jusqu’en juillet 1914. Pierre Monatte et ce premier « noyau » (Merrheim des métaux, Picart et Nicolet du bâtiment, Garnery de la bijouterie, Voirin des cuirs et peaux, Dumas de l’habillement, Lapierre de l’UD de Seine-et-Oise, Delzant des verriers, Dumoulin des mineurs) veulent réagir dans une période difficile et brumeuse du mouvement syndical. Cette année 1909 est pleine de lassitude et de promesses fragiles. L’essor escompté après la grande campagne pour les huit heures et la Charte d’Amiens ne s’est pas produit, les luttes de tendances s’exaspèrent, la crise est ouverte au sommet confédéral avec la démission de Griffuelhes et l’élection (considérée comme transitoire) de Léon Jouhaux. Tous sentent le besoin de forma­tion de militants neufs (les pépinières anarchistes et allemanistes sont taries), le besoin aussi de donner au courant syndicaliste révolutionnaire une cohérence. Chacun va agir pour cela dans sa corporation. Mais il faut une tribune : la Voix du Peuple, organe officiel de la CGT, ne peut suffire, Pages libres disparaît, le Mou­vement socialiste change d’orientation. Pierre Monatte, militant sans autre fonction que celle de membre du Comité des Bourses, correcteur à l’imprimerie confédérale, est persuadé de l’importance d’une revue : il croit à l’écrit depuis ses premières années quand il a fondé, à dix-huit ans, la Démocratie vellavienne, organe des groupes avancés de la Haute-Loire ; il a, à la place de Broutchoux emprisonné, rédigé l’Action syndicale à Lens. Son expérience récente au quotidien d’Emile Pouget, la Révolution, lui a fait connaître tous les jeunes militants. Il a l’enthousiasme et le talent. Il aura la persévérance de poursuivre. Cet homme jeune de vingt-huit ans va se consacrer totalement à la Vie ouvrière, titre choisi, après celui de l’Action ouvrière, à cause de l’ouvrage de F. Pelloutier, homme qui l’a définitivement acquis au syndi­calisme en 1901.

Mais ces hommes et, peut-on dire, Pierre Monatte surtout veu­lent une revue différente : revue d’action, coopérative intellec­tuelle, transparence financière en seront les trois caractéristiques essentielles.

La transparence financière est sans aucun doute, pour eux, le plus important. C’est la première condition de l’indépendance. La revue doit vivre de ses abonnés, ceux-ci doivent être informés régulièrement des comptes. Le nombre et la répartition des abon­nés, les problèmes financiers feront l’objet d’informations régu­lières dans la Vie ouvrière et, fait exceptionnel, la véracité de ces chiffres est confirmée par les archives laissées par Pierre Monatte (comptes, factures de l’imprimeur, correspondance, etc.). L’argent nécessaire au démarrage a aussi une origine claire. Pour Monatte, il n’est pas question de mettre un argent personnel — il n’a que des dettes —, pas question non plus de s’adresser aux organisa­tions. Instruit de l’échec de la Révolution, il fait un premier calcul : avec 1 200 abonnés à dix francs, le budget serait équi­libré, mais on ne peut y penser qu’au bout de deux ans, d’où un déficit d’environ trois mille francs la première année, de deux mille francs la suivante. James Guillaume, le fondateur de la Fédération jurassienne, donne mille francs. Charles Keller, auteur de la Jurassienne, hymne de la première Internationale, six cents francs, Otto Karmin, camarade genevois, cinq cents francs. Char­les Guieysse, qui a été à Paris le premier employeur de Monatte à Pages libres, lui donne mille trois cents francs, reliquat de la liquidation de Pages libres. Maurice Kahn et Georges Moreau de Pages libres remettent aussi trois cents et deux cents francs. Cela permet de louer (pour deux cent cinquante francs par an) un local 42 rue Dauphine et d’appointer Monatte à un salaire de cor­recteur pour assurer le rôle de « rédacteur en chef *, de secrétaire de rédaction, d’administrateur, et de payer l’imprimeur.

Ce problème financier va être le plus difficile de tous ceux qu’affrontera Monatte. Certes, la progression des abonnés est satisfaisante : huit cents au bout de six mois, de mille six cents à mille huit cents par la suite, avec des fluctuations qui nous appa­raissent minimes mais qui comptent dans un budget serré. Les pointes correspondent le plus souvent è des relations de grands mouvements (grèves des cheminots de 1910) ou à des articles spectaculaires comme celui d’Andler. Ce chiffre est bien supérieur aux six cents abonnés de la Revue syndicaliste, aux trois cents de la Revue socialiste et aux sept cents du Mouvement socialiste. Les « Entre Nous « , cette rubrique régulière au ton si particulier, le montrent bien. La montée à trois mille abonnés assurerait une vie sûre, un imprimeur payé régulièrement, la possibilité d’avoir un administrateur régulier, déchargeant Monatte des tâches écra­santes qu’il assume. Ces abonnés sont, avant tout, des militants ouvriers de toutes les fédérations (à peine 10 % d’enseignants, 15 % de « curieux »).

Car c’est un travail écrasant de faire paraître, le plus réguliè­rement possible (c’est-à-dire sans retard), une telle revue. La col­lecte de la copie n’est pas le plus difficile, à condition de ne pas relâcher l’effort, d’être à l’affût des nouveaux militants qui émer­gent, de les pousser à écrire, à collaborer régulièrement, sentir les besoins, les mouvements. Une équipe s’assemble vite, avec aussi des « spécialistes », médecin comme le docteur La Fontaine, ingé­nieur comme Robert Louzon, économiste comme Francis Delaisi. Chacun devant non faire étalage de sa « supériorité » d’intellectuel, mais permettre aux militants de comprendre des problèmes complexes. Un « noyau » permanent, auquel se joignent tous ceux que cela intéresse, se réunit régulièrement. Quatre jours par semaine, de 21 à 23 heures, une permanence est tenue à la revue où chacun peut venir discuter, apporter un article, mais aussi faire les bandes d’expédition, participer au travail administratif. Aucune distinction entre travail « noble » et travail « ingrat » n’est concevable pour ces hommes. C’est un travail collectif, mais Pierre Monatte en est le moteur, pour lui c’est un « enfer heu­reux », et ces années vont peupler de poils blancs sa moustache rousse.

La revue est ouverte, soignée également. Monatte attache une grande importance à l’élégance typographique, à la clarté de la maquette, au choix des titres et des illustrations. La mise en page est moderne et aérée.

Pour une revue comme la Vie ouvrière, cette étude de la struc­ture, du fonctionnement, du financement est non seulement pos­sible grâce aux sources, elle est essentielle. Ce n’est pas une revue traditionnelle dans sa vie interne. Elle ne l’est pas non plus dans le choix de ses collaborateurs ni dans son contenu. La diver­sité, la richesse de la Vie ouvrière, son ouverture aux problèmes internationaux, aux grandes questions de la société étonnent encore. Une lecture attentive, une étude précise et fine renverse­rait bien des idées fausses sur les syndicalistes révolutionnaires pour lesquels et par lesquels cette revue a été créée. Ils sont, avant tout, soucieux d’une action efficace et réfléchie, mais cela suppose une attention très grande aux mutations de la classe ouvrière qu’ils voient changer sous leurs yeux (ils abordent, les premiers, les problèmes du taylorisme, de la déqualification du travail) et qui nécessitent de nouveaux modes d’organisation et d’action. Ils s’adressent à un prolétariat moderne et pas aux héri­tiers des ouvriers qualifiés du Second Empire.

L’influence de la Vie ouvrière (qui cesse de paraître à la décla­ration de guerre, décision symbolique prise par tous) est difficile à mesurer. La plupart des militants français et étrangers qui ont marqué ou qui vont marquer le mouvement ouvrier l’ont lue ou y ont écrit. Arrivant en 1921 à Moscou, Alfred Rosmer sera frappé du fait que tous les délégués du congrès de l’IC connaissaient le groupe de la Vie ouvrière. Certains y ont appris un mode de vie et de militantisme, fait d’efforts, d’éducation et de refus de parvenir.

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