N° 752 - 1906-2006

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1906 - 2006

L‘Histoire renseigne. De même les voyages forment, à tous les âges de la vie. Je rentre de Guyane. Dans ce département de la République Une et Indivisible, j’ai rencontré les Bushiningés: les Marrons, descendants des esclaves. Ceux-ci, enfuis dans la forêt, résistèrent pour vivre libres. Aujourd’hui encore, ils sont des citoyens de seconde zone. D’aucuns, sans papiers. Nombre de leurs enfants, non scolarisés.

À la manière d’un Jean Maitron pour le Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier, il reste à réaliser un Dictionnaire du Marronnage1.

Tout cela invite à comparaison.

En 1906, à Amiens, des syndicalistes de diverses tendances rédi­gent une Charte qui affirme l’autonomie - c’est-à-dire l’aspiration laïque - d’un prolétariat qui campe alors dans la Nation. Ils sont, sur ce plan, les « Marrons » de la société industrielle. Depuis, le paysage a changé. Le capitalisme financier domine le vil­lage planétaire et les relégués de tous les quartiers sensibles de la Terre - quelle que soit leur communauté - sont en situation de marronnage, avec ce que le terme comporte d’errance et de désespérance.

Quelle minorité agissante - à l’instar de nos Anciens de 1906 -saura écrire la Charte syndicaliste internationaliste de la post­modernité ?

Réaliste - méfiante à l’égard de l’éternelle tentation de parvenir - et idéaliste, refusant de s’enfermer dans la seule condition corpora­tive, elle promouvrait un humanisme sans épithète. Pour lui, par exemple, tuer un nègre, un juif ou un arabe, à cause de son appar­tenance, est toujours intolérable et constitue, dans tous les cas, un crime raciste. Les chiens dévorateurs sont de tout temps au ser­vice de l’ordre des nantis. Ils sévirent jadis aux Antilles et à Auschwitz. On les retrouve, naguère, en Irak, auxiliaires féroces de cette jeune et souriante soldate américaine qui tenait en laisse un pri­sonnier nu.

Jean MOREAU

1 Ebauché dans Le Chacal et l’Enfant génie par Jean Moreau.

CHARTE D’AMIENS

Cent ans après, dans la lutte

L’année 2006 est l’occasion pour les syndicalistes de revisiter un pilier fondateur: la Charte adoptée par le congrès de 1906 de la C.G.T.1 Que représente toujours cette Charte? Avant tout, une volonté d’indépendance et de détermination dans la lutte. C’est donc d’abord l’occa­sion de réfléchir sur ce qu’est, ou du moins ce que doit être le syndicalisme.

Cent ans après, la Charte d’Amiens ne peut que remplir d’ad­miration le militant d’aujourd’hui par son énergie et sa volonté, par les bases clairement exposées de ce qui fonde et permet le syndicalisme à la fois de masse et de lutte que nous préco­nisons : maison commune en ordre de combat. En même temps, on ne peut faire l’économie des cent années qui ont suivi, et l’enthousiasme retombe bien vite. Quoi qu’on puisse penser de l’état dans lequel se trouve notre syndica­lisme, on peut toutefois le comparer avec l’état dans lequel a sombré la branche politique du mouvement ouvrier. Au moins, même divisé et bureaucratisé, même avec un taux de syndica-lisation des plus bas d’Europe, le syndicalisme reste une orga­nisation de masse qui fondamentalement ne peut aller très loin dans les trahisons des intérêts des salariés: la «crise» d’une CFDT qui a franchi la ligne jaune le montre bien. Dans le champ syndical, on ne peut jamais être renégat qu’à demi. Jamais davantage, ou c’est la désyndicalisation.

Unité et indépendance

Un syndicalisme de masse (le seul qui soit efficace et qui ait du sens) implique l’unité des syndiqués et l’indépendance poli­tique de l’organisation syndicale qui les réunit. La Charte d’Amiens pose clairement le problème en proposant l’autono­mie, organisationnelle et militante: l’indépendance n’y est pas neutralité, elle est moyen et condition du rassemblement dans la lutte.

Mais le concept même d’indépendance politique du syndica­lisme a son histoire. Cent ans après, on a d’ailleurs fait le tour des références en tous genres à la Charte. Ceux qui en font un drapeau de l’ «apolitisme» syndical ne sont pas les moins comiques de la cohorte. Comme si la Charte n’était pas déjà en soi, un texte profondément politique, même s’il rejette avec force toute idée de subordination. Les rivalités politiques du temps, notamment les luttes de tendances entre socialistes et anarchistes, n’expliquent pas, avec le recul de l’histoire, les tendances profondes qui font et feront enjeu. Ceux qui tentent de récupérer la Charte au Panthéon anarchiste ne sont d’ailleurs pas moins tendancieux que les «apolitiques». Ils savent la plupart du temps que la Charte était autant dirigée contre les thèses anarchistes que contre les thèses socialistes de l’époque. Quand la Charte parle des «sectes», il ne s’agit pas des Témoins de Jéhovah : il s’agit très exactement des anarchistes. Car si une partie des pionniers du syndicalisme viennent de l’anarchisme, ils s’en séparent justement sur la question syndicale. Pour Malatesta, le syndicalisme « n’est et ne sera jamais qu’un mouvement légalitaire et conservateur, sans autre but accessible et encore ! que l’amélioration des conditions de travail»2. Amiens proclame le contraire. S’il peut être lu, en un sens, comme un manifeste d’indépendance organisationnelle et idéologique de la jeune CGT par rapporta la jeune SFIO, chacune se proclamant organisation ouvrière, on constate pourtant que dès la première divergence majeure entre la CGT et la SFIO, à savoir la loi sur les retraites de 1910, les lectures antérieures ne fonctionnent déjà plus. Les marxistes comme J. Guesde, qu’on avait toujours plus ou moins considérés comme « ennemis » de la Charte en raison des réticences exprimées très tôt sur le mythe de la grève générale et aussi en raison du modèle allemand associant le syndicat au parti3, les marxistes donc s’opposent dans la SFIO à la majorité du groupe parlementaire et soutiennent explicite­ment la CGT dans son opposition à cette loi4. En tout cas, la CGT ne veut ni être groupusculaire, ni devenir un appendice d’un parti socialiste qui aurait décidé seul, dans une logique essentiellement électorale, de ce qui convenait comme reven­dications ouvrières. A cette époque, les militants ouvriers res­tent obsédés par la question du « ministérialisme » (Millerand), mais la question n’en est pas moins de fond. L’avenir le confir­mera sans exception : de tout temps et partout, les militants syndicalistes ont dû, par expérience, prendre leur distance avec le parti de gauche gouvernemental de leur pays et de leur époque.

Avec la Charte d’Amiens, la CGT réunit donc tous les ouvriers, devient porteuse d’une véritable contre-culture et obtient assez rapidement le seuil nécessaire à sa survie: l’instaura­tion d’un réel rapport de force durable dans le pays face au patronat et au gouvernement. Elle entrera dans la mémoire collective comme l’outil qui aura permis à une classe sociale de sortir de la misère et de la soumission fataliste. Elle devient l’outil d’une dignité conquise par la lutte sur le lieu de travail.

Dès les lendemains de la première guerre mondiale, il est devenu toutefois évident que le modèle d’Amiens de l’unité organique ne fonctionnera plus. Il faut lui substituer celui d’une cohabitation des tendances. La puissante minorité a besoin de s’organiser pour virer les apparatchiks qui, dispensés du front, ont collaboré à l’effort de guerre. Ce seront les Comités syndi­calistes révolutionnaires (CSR) de Pierre Monatte et Marie Guillot. En 1921 c’est la première scission. D’un côté la CGT de Jouhaux préfère le plan et le Bureau international du travail à l’action directe des débuts, de l’autre la CGTU qui s’inféode statutairement au PC stalinisé à son congrès de 1929.

Nous-mêmes, à Ensemble, sommes strictement syndicalistes, notre courant d’orientation syndicale ne dissimule pas un groupe politique extérieur au syndicat, mais nous sommes lucides, nous savons bien qu’une organisation syndicale de masse ne saurait guère se passer du travail de militants déjà politiquement organisés pour lesquels le droit de tendance constituera une garantie. Ce sera, aussi, un cadre de cohabi­tation plus franc, à visage ouvert.

Dans la période de la guerre froide, seule la Fédération de l’Education nationale a réussi à sauvegarder L’ unité de ses personnels. Elle l’a dû au droit de tendances. Pourquoi a-t-on 20 % de syndiqués chez les enseignants et 5 % ailleurs? Parce que, face à la division confédérale, l’autonomie a per­mis cette unité et que l’unité a permis de sauvegarder un syn­dicalisme de masse. La scission provoquée par le courant UID en 1991-1992 n’a pas supprimé le réflexe d’unité pluraliste installé chez les enseignants. Là, et nulle part ailleurs, est l’échec inattendu de l’UNSA. Et soyons honnêtes: l’idée de cohabitation des tendances, à laquelle nous sommes attachés par l’expérience, est une entorse à la logique d’Amiens. Face à la nécessité de reconstruire l’unité syndicale, y compris l’unité organique, l’expérience enseignante des tendances montre qu’elles permettent de faire militer ensemble des gens qui ne le pourraient pas autrement. Il ne s’agit pas là de pré­senter implicitement la FSU comme modèle. Non seulement, comme ailleurs, la direction majoritaire y impose systémati­quement tous ses points de vue, mais la scission de la FEN a montré les limites et les contradictions du système des ten­dances, se cristallisant en défense d’intérêts bureaucratiques spécifiques et concurrentiels entre eux. En même temps, on voit bien, dans le SNUipp, que c’est dans les sections départe­ment où la pluralité est effective que le jeu démocratique for­mel y est le mieux respecté.

Enfin, la Charte d’Amiens n’a jamais été une divinité protec­trice du mouvement ouvrier, qu’elle aurait protégé par les prin­cipes qu’elle condensait. Elle n’a pas empêché la CGT de sombrer dans I’ « Union sacrée » lors de la première guerre mondiale, ne l’a pas empêchée de sombrer très tôt dans la collaboration gouvernementale, la bureaucratisation du fonc­tionnement, la politisation des clivages d’orientation…

Promue en 1930 par la Ligue syndicaliste et le Comité des 225 comme moyen d’une réunification de la CGT et de la CGTU, la Charte d’Amiens ne présidera pas vraiment à celle-ci. Le Comité des 22 échouera. L’unité se réalisera, certes, quelques années plus tard, mais par la voie politique, en 1935. Ce sera la Charte de Toulouse, singulièrement «oubliée». Unité et divisions, combativité ou collaboration dans le mouvement syndical français, ne devaient guère s’affirmer ou se déliter en référence réelle à la Charte d’Amiens, même lorsque celle-ci était à l’occasion citée, voire brandie. Ce furent plutôt les aléas

de la crise ou de la croissance, et des rivalités entre impérialismes, qui tissèrent l’histoire du syndicalisme.

Une « victoire posthume » :

Le seul outil de masse pour les luttes d’aujourd’hui

Cette histoire n’est pas finie et le syndicalisme s’affirme, à l’heure d’aujourd’hui, comme la dernière organisation de masse qui tienne encore debout face au rouleau compresseur du nouveau capitalisme, et donc à l’environnement particulier dans lequel les salariés d’aujourd’hui doivent s’organiser et combattre pour leurs intérêts collectifs. Cet environnement s’est précisé depuis pas mal d’années maintenant : précarité, chômage de masse, désindustrialisation, délocalisations, dérégulation. Un patronat offensif a remis en cause les conventions, a encouragé un gouvernement réactionnaire à s’attaquer aux retraites, à la Sécurité sociale, au statut des dernières grandes entreprises de services publics… C’est dans cet environnement particulièrement hostile que le syndicalisme d’aujourd’hui doit relever le défi. Il s’inspirera évi­demment de la Charte, qui reste d’une immense actualité. Il retiendra la leçon fondamentale, déjà proclamée par la Pre­mière Internationale, selon laquelle l’émancipation des tra­vailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes5. L’histoire a tranché en faveur de la Charte, de la supériorité même du syn­dicalisme comme organisation des salariés tout simplement capable de survivre. Mais cette victoire posthume de la Charte (il n’est qu’à voir la prise d’indépendance obligée qu’ont dû adopter les syndicalistes anglais et allemands par rapport à leur social-démocratie) se fait dans la division syndicale et dans un environnement désastreux qui oblige à réagir. On ne cherchera donc pas forcément à en faire une icône mytholo­gique, voire encombrante (dans certaines de ses lectures, de ses utilisations intéressées), pour parvenir à nos fins: relever d’urgence et avant tout un rapport de forces décidément trop défavorable aux salariés. Le syndicalisme, de par sa nature, n’est jamais porteur d’une politique du pire, il ne peut se satis­faire de cette dégradation. Notre époque appelle à la mise en ordre de mobilisation la plus efficace possible pour la recon­quête de nos droits perdus. Là est la tâche immédiate qui nous saute aux yeux. Dès que ce rapport de forces aura été un tant soit peu rééquilibré, bien d’autres questions se poseront à nous. La Charte, là encore, nous aidera à y trouver des élé­ments de réponse. Mais centenaire ou pas, l’urgence n’est pas là. A chaque jour suffit sa peine7. Voyons d’abord où nous en sommes et pourquoi nous en sommes là. Commençons par voir en quoi consiste l’outil syndical. Quelles sont ses bases ?

Principes de base

Dès qu’il y a salariat, il y a nécessité pour les salariés de s’or­ganiser pour défendre leurs intérêts collectifs face au patronat. Cette organisation doit d’abord être sur le lieu même de travail, c’est le syndicat. En même temps elle ne peut s’y limiter, les syndicats s’unissent, se fédèrent nationalement, par branches ou par corporations. Cela, c’est le syndicalisme.

Le syndicalisme permet aux salariés, en portant collective­ment des revendications concrètes :

- de se défendre contre l’exploitation (la sous rémunération intrinsèque du travail fourni) par ce travail de Sisyphe qu’est la bataille des salaires, contré longtemps par l’inflation, désormais par la mise en concurrence de la main d’œuvre potentielle grâce au chômage de masse et plus récemment aux délocalisations, et dans la Fonction publique tout simplement par le blocage des salaires. Depuis plusieurs décennies, le rapport capital-travail dans le revenu national ne cesse d’évoluer en faveur du capital. Dans le secteur privé, la mise en œuvre des 35 heures avec annualisation (lois Aubry), suivie peu de temps après de nouvelles dispositions sur les heures supplémentaires et de « renégociation » de convention sous le chantage aux délocalisations8, s’avère un champ de ruines pour les salariés. La dernière réforme des retraites pousse très loin la dégradation du salaire différé que constituait, grâce aux cotisations, la pension.

- de combattre l’aliénation (la fatigue, la pénibilité physique et psychique) en luttant pour l’amélioration des conditions de travail9.

- d’atténuer la domination (le pouvoir et l’arbitraire patronal10) par les droits collectifs, en rejetant les attaques comme le service minimum ou en défendant de nouvelles positions (contrôle ouvrier de la gestion, contrôle syndical du recrutement, etc.)

Ces différents types de catégories de revendications sont avant tout « portés » par les salariés eux-mêmes, c’est-à-dire que l’expérience historique acquise montre que des acquis uniquement obtenus par la voie « parlementaire » s’avèrent systématiquement fragiles (attention, il ne s’agit pas de négli­ger l’intérêt de la législation du travail !) ; les salariés doivent donc «porter» constamment ces revendications sur le terrain économique, et le font d’autant plus que finalement ces reven­dications leur sont «naturelles». Des salariés «inorganisés» peuvent entrer en lutte, le plus souvent localement, mais l’ex­périence de la difficulté de la lutte les amène le plus souvent à créer une section syndicale pendant ou juste après le conflit social11. Les revendications collectives des salariés ont besoin d’une permanence, en moyens militants et financiers propres, c’est l’ organisation syndicale.

On pourrait dire à ce point: le syndicalisme est donc l’expres­sion organisationnelle du besoin de se défendre collective­ment des salariés. Ce serait toutefois oublier qu’il s’est construit sur une logique et une méthode. Le syndicalisme considère que son travail essentiel est l’instal­lation et l’utilisation optimale d’un rapport de forces 11 entre les salariés et le patronat. C’est sa logique. Pour y atteindre il a traditionnellement usé d’une méthode : l’action directe, c’est-à-dire essentiellement la grève. Il ne faut pas comprendre ici que le syndicalisme n’est QUE de l’affrontement, il faut com­prendre que dans sa logique une négociation n’a de sens que dans le cadre d’un rapport de forces.

Le patronat a tôt et bien compris le danger que constituait pour lui le syndicalisme ainsi conçu. Il y a répondu, avec malheu­reusement un relatif succès, en essayant d’en expurger la méthode d’action directe, non pas tant par la corruption indivi­duelles de ses dirigeants, mais par un avachissement général par l’intégration dans l’Etat d’un syndicalisme réduit à une fonction d’expertise-conseil et la coopération consensuelle dans l’entreprise, pour assurer la «survie» de la boîte, la «survie» du système de soin, etc. L’expérience récente a cruellement rappelé aux salariés que les sacrifices «consen­tis » par peur du chômage n’empêchent pas le patronat de les jeter aux orties, même lorsque l’entreprise est bénéficiaire pour ses actionnaires mais qu’elle pourrait l’être encore davantage. Mais l’intégration dans l’Etat est un phénomène ancien et désormais très poussé. De la présidence d’une Caisse d’assurance-maladie ou d’un strapontin au Conseil économique et social à l’établi il y a loin.

Organisation et bureaucratisation

L’intégration est d’autant plus aisée qu’elle ne sera pas qu’une tentation individuelle honteuse pour quelque dirigeant syndi­cal. Elle sera facilitée par la bureaucratisation de l’organisation syndicale.

Comme toute organisation, et a fortiori toute organisation de masse centralisée, le syndicalisme est exposé au virus de la bureaucratisation. Longtemps négligé dans son histoire, ce paramètre doit être mieux pris en compte et occasionner une vigilance qui puisse le contenir.

Le constat de la bureaucratisation, que tout militant honnête qui « monte » dans l’appareil fait facilement, semble effective­ment être une sorte de «fatalité», mais une fatalité guère bienveillante tant, on va le voir, elle est à la source de toutes les dérives du syndicalisme. Dès lors le dilemme est bien connu: comment agir sans s’organiser? Comment s’organiser sans retomber dans la bureaucratisation ? 13 Les extrémistes sectaires disent qu’il faut jeter le syndicat à la poubelle et s’organiser en comités de lutte ou choses de ce

genre. On voit bien qu’ils visent avant tout au pouvoir de mino­rités agissantes (eux-mêmes pardi) dans le feu de l’action, mais le comité de lutte ou de grève est de toute façon en soi une forme d’organisation, et on renonce dans cette logique à toute permanence organisationnelle, donc on renonce à l’ac­tion dans la durée, lorsque la grève est finie. Sans organisa­tion, pas d’action durable. Parce que nous voulons agir pour défendre nos intérêts collectifs, nous devons nous organiser en syndicats, et nous devons affronter par là-même le pro­blème de la bureaucratisation de nos organisations. Les militants, qui sont les syndiqués qui s’engagent le plus dans l’organisation syndicale, sont chargés dorénavant d’une responsabilité nouvelle. Ils ne doivent plus seulement affronter le patron ou l’Etat-patron en défendant les revendications de leurs collègues. Ils doivent aussi et en même temps, du moins pour les plus lucides, les plus désintéressés et déterminés d’entre eux, combattre la dynamique bureaucratique inhérente en pesant de tout leur poids au quotidien pour maintenir et renforcer la combativité, en agissant pour développer la démo­cratie interne et le contrôle des directions syndicales exécu­tives : respect des mandats de congrès, tenue régulière des assemblées générales, délégations sur mandats impératifs… Il ne faut pourtant pas s’imaginer que le militant combatte de la même façon sur deux fronts. La bureaucratisation n’est pas l’explication unique d’un «avachissement» par l’intégration pseudo-consensuelle de l’organisation. La centrale syndicale qui a le plus dégénéré dans cette direction, au point de fran­chir une ligne jaune («jaune» à tous points de vue!) en mai 2003, est la CFDT. Cette centrale était-elle plus bureaucra­tique et moins démocratique qu’une autre? Probablement pas. Mais la dérive spectaculaire de cette centrale n’était pas une surprise. Elle a été progressive, annoncée, mise en œuvre par une orientation droitière.

Qu’est-ce qu’une orientation syndicale? C’est justement ce qui va regrouper ensemble des militants pour que les choix stratégiques de l’organisation soient réellement collectifs, en s’exprimant franchement devant les syndiqués. Il ne suffit donc pas de dire aux salariés: syndiquez-vous, ignorez la division syndicale en préférant tout simplement l’or­ganisation syndicale la plus représentative et militez-y contre la dérive bureaucratique. Il faut encore que cette organisation syndicale soit un minimum combative et/ou qu’on puisse, à l’interne, y défendre des positions combatives. Par exemple : à quoi cela sert-il aujourd’hui de se syndiquer à la CFDT? Stric­tement à rien pour un salarié puisque cette organisation défend objectivement les intérêts collectifs des employeurs sous le masque trop transparent de la contractualité moderne. Si c’est une absurdité à première vue, c’est un excellent exemple d’un danger manifestement possible : une organisa­tion qui continue de défendre en partie des intérêts des sala­riés non vitaux pour, sur l’essentiel, cautionner par le contrat et la signature, les fondements essentiels de la politique patro­nale.

Les salariés, comme tout un chacun, aspirent à la tranquillité. La combativité, c’est de l’effort, et comme tout effort, c’est de la fatigue. Leur faire croire qu’ils peuvent être tranquilles sans effort, c’est l’imposture et l’astuce de cette logique. Une orga­nisation «syndicale» basée sur une telle logique a, certes, tout son intérêt et sa raison d’être, mais pour les patrons bien

évidemment. Certains qualifient cette forme de syndicalisme, qui prétend la grève désuète et la négociation sans rapport de force possible et souhaitable, de syndicalisme «d’accompa­gnement». Nous le qualifions plus franchement de syndi