N° 739 - Laïcité - Culture ouvrière - Josette Cornec

Laïcité

Dans toutes les sociétés, des hommes et des femmes, parfois au péril de leur vie, ont tenté de penser par eux-mêmes, de mieux vivre ensemble, de promouvoir le bonheur commun.

Cette aspiration universelle, dans le temps et dans l’espace, substitue les lumières diverses de la raison à l’autorité des dogmes, et la justice sociale à la tyrannie de la force aveugle.

Soucieuse de reconnaître l’autre, à la fois semblable et différent - unique - de ne pas le réduire à une marchandise, la laïcité, toujours créatrice, par dessein, de nouvelles valeurs, constitue, à l’heure de la mondialisation, une idée d’avenir et une force d’espérance: une histoire commune peut commencer. Elle invite à une lecture dynamique, progressive, éclairante du monde. Cultivant l’esprit critique, elle inaugure la méthode de libre-examen, encourage la démarche scientifique, admet le principe d’incertitude inhérent à celle-ci.

Sur le plan philosophique, en particulier, la laïcité n’est pas antireligieuse. Militant pour la liberté de conscience, reposant sur la séparation des Eglises et de l’Etat, elle clarifie le cerveau humain, refuse de mélanger les genres et garantit ainsi la possibilité de toutes recherches à condition que celles-ci respectent l’individu.

La laïcité n’exclut pas pour autant l’imaginaire, l’affectif qui motivent - ainsi dans l’art - la créativité. Elle ne méconnaît pas la force du symbolisme constructeur présent dans toutes les contrées du village planétaire. Elle est facteur d’ouverture et de proposition pour comprendre les jeunes de tous les pays.

Refusant à la fois de nier et d’exacerber les appartenances, elle considère que la famille ne peut être un clan, l’ethnie un ghetto, la conviction philosophique, religieuse ou politique l’instrument d’un cléricalisme, le métier un corporatisme, la nation productrice de xénophobie, la patrie humaine une jungle.

C’est pourquoi la laïcité délie des contraintes communautaristes et relie à un projet commun, émancipateur, égalitaire, inséparable de l’idéal universel d’une République démocratique et sociale.

Aussi préconise-t-elle le respect des autres et de soi-même et l’irrespect de ce qui n’est pas tolérable (racisme, fascisme), ainsi que, pour chacun, le droit au bonheur: vivre dignement, rencontrer l’autre, accéder à la connaissance sont, quel que soit l’âge, le sel de la vie.

Texte présenté par Jean MOREAU au congrès national de la Fédération Nationale des Délégués Départementaux de l’Education Nationale (juin 2002)

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Culture ouvrière et révolution

François Lonchampt

Depuis le retour de la droite aux affaires, il est de bon ton dans certains milieux de crier au totalitarisme et de jouer les résistants héroïques face au retour de l’ordre moral et à la répression. Et je remarque autour de moi que ce sont ceux qui ont renoncé à toute perspective révolutionnaire qui s’accrochent avec le plus d’acharnement à tous les préjugés commodes de la gauche sociétale. Mais derrière « l’antifascisme de manière, inutile, hypocrite, et, au fond, apprécié par le régime », que dénonçait Pasolini en son temps, qui sert de rideau de fumée, la véritable réaction continue, qui n’est ni de gauche, ni de droite, par l’épuration permanente des entreprises au détriment des “moins productifs”, par la généralisation des emplois de conditionnement et de service, pour la plupart précaires et mal payés, et par l’instauration d’un marché du travail sans frontière qui met en concurrence les travailleurs du monde entier. Alors même que les institutions de la République qui ont le plus contribué à l’assimilation des populations d’origine étrangère se délitent, minées à la fois par le multiculturalisme postmoderne et par les modèles existentiels véhiculés par la marchandise, c’est sous la pression des marchés que notre société force la cohabitation des peuples, avec une précipitation jamais connue dans l’Histoire. Douée d’une redoutable capacité dissolvante sur les cultures issus de l’immigration, elle ne propose plus aucune communauté de remplacement, la communion dans l’euphorie publicitaire mise à part.
Déstabilisée par une offensive sans précédent, la culture ouvrière traditionnellement tolérante, a perdu tout pouvoir d’attraction, et nombre de nos concitoyens sont déjà en proie à une forme abominable d’aphasie, à une brutale absence de capacité critique, à ce mélange de conformisme et de névrose qui est la matrice de tous les extrémismes. Et il ne faut pas s’étonner que la violence et la vulgarité, déjà diffuses dans toutes les classes de la société, prennent un caractère particulièrement insupportable dans les milieux populaires. Les humiliations imposées par des bandes organisées dont les comportements sadiques rappellent de sinistres souvenirs, provoquent un sentiment de détresse et de révolte. Mais aux habitants de ces quartiers qu’on dit sensibles, exprimant une légitime demande de protection, on a expliqué doctement qu’ils avaient les nerfs fragiles, que c’était bien pire au moyen âge, que c’est pour protéger les libertés, nos libertés, que la société doit tolérer l’insécurité, la leur, que si elle fait problème, cette insécurité, c’est seulement parce qu’on en parle trop. Et on leur a stupidement répété cent fois qu’ils devaient avoir honte d’être français, comme si les travailleurs qui ont creusé le métro parisien, comme si les journaliers, les manœuvres ou les mineurs qu’ils comptent parmi leurs parents avaient tous possédé des actions dans les compagnies coloniales. Aux ouvriers menacés d’un « plan social », on a dit aussi qu’on supprimait leurs emplois pour en créer d’autres plus attrayants, qu’il en allait de la compétitivité de l’Entreprise France, que “trois jours de grève pouvaient ruiner trois ans de travail commercial [1], qu’il valait mieux se tenir à carreau “pour ne pas décourager un éventuel repreneur “. Et s’ils ne sont pas contents de leur sort, qu’ ils sont des millions, ceux qui sont prêts à prendre leur place et à s’en contenter. Quand on les a mis au chômage, on leur a dit encore qu’ils doivent changer de manières, et apprendre à se vendre pour se réinsérer. Et à tous les incurables qui s’accrochent à la culture du refus, que nous ne sommes plus en 1789, que la société démocratique est une machinerie si fragile qu’il y a grand danger à vouloir y changer quoi que ce soit, que toute velléité de réformer le monde relève d’une mentalité totalitaire.
La véritable révolution anthropologique que la bourgeoisie a mise en oeuvre à partir des années 70 a instauré partout comme une norme tacite “l’anxiété dégradante d’être comme les autres dans l’acte de consommer [2]“. Et “le malheur atroce, ou l’agressivité criminelle, des jeunes prolétaires et sous prolétaires provient précisément du déséquilibre entre culture et condition économique. Il provient de l’impossibilité de réaliser (sinon par mimétisme) des modèles culturels bourgeois, à cause de la pauvreté qui demeure, déguisée en une amélioration illusoire du niveau de vie”4. Mais cette révolution de la bourgeoisie a sans doute ruiné au passage toute possibilité de retour au vieil ordre moral. Et y compris parmi ceux qui ont porté leur vote à l’extrême droite pour mettre en avant, parmi leurs préoccupations, celles qui sont souverainement ignorées par les élites médiatisées, ou pour signifier leur rejet du système, je ne pense pas qu’ils soient très nombreux à envisager sereinement de renoncer aux libertés et aux plaisirs qu’autorise le modèle hédoniste de la consommation, pour s’accommoder d’un mode de vie plus austère, réglé par la tradition, l’épargne, les valeurs familiales. C’est pourquoi le fascisme de demain sera lui aussi hédoniste, pragmatique, totalement en phase avec les marchés. Seule la reconstitution d’un parti révolutionnaire dans cette société est susceptible de lui faire échec, pourvu qu’on procède, pour inventer du nouveau, à une révision critique sans concession de l’ensemble du corpus doctrinal hérité du vieux mouvement ouvrier, des avant-gardes culturelles et de la vague contestataire de la fin des années 60. Au delà des naïvetés rousseauistes, des schémas millénaristes ou au contraire pseudo-rationnels, des clivages du début du siècle qui constituent le fond de commerce des diverses fractions de la gauche et de l’extrême gauche, des routine d’une pensée circulaire et des bénéfices faciles que cette routine permet encore d’engranger, c’est à cette réflexion que j’invite les lecteurs de la “RP”, et tous ceux qui voudront se joindre à nous pour le mener à bien.

(*) Coauteur (avec Alain Tizon) de Votre révolution n’est pas la mienne, éditions Sulliver, décembre. 1999.

[1] A propos des dockers du Havre.

[2] Pier Paolo Pasolini, Écrits corsaires.

Paru dans “La Révolution prolétarienne” n°739 (décembre 2002)

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Note de lecture

Joséphine - La vie passionnée de Josette Cornec - 1886-1972

Par Claudie et Jean Cornec

Editions Les Monédières/ Daniel Borzeix

Le Loubanel, 19260 Treignac (596 pages, 25 euros)

A travers ces pages denses et émouvantes, Jean Cornec, président de la Fédération des Conseils de Parents d’Elèves (FCPE) de 1956 à 1980, et son épouse Claudie, également militante et médecin, font revivre l’institutrice bretonne, militante syndicaliste, que fut Josette Cornec leur mère. Devoir de mémoire, résurrection d’un moment fabuleurx de l’histoire de la famille laïque, ce livre qui se lit comme un roman, en dépit de ses apparences, est d’une grande actualité. Certes, il évoque la condition prolétarienne et les luttes sociales d’hier, mais il suggère aussi une piste qui devrait bien inspirer tous ceux qui se soucient vraiment de la formation des maîtres: aimant les enfants du peuple dont elle est issue, conjuguant culture anthropologique et culture savante, pédagogue dans l’âme, ne craignant personne et par conséquent rebelle à toute injustice, et pour employer une vieille et fière formule syndicaliste, pratiquant le “refus de parvenir”, Josette Cornec pourrait bien incarner le type d’enseignant (pardon! d’instituteur) dont le monde de demain a besoin.

Jean MOREAU

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