N° 738 - France Télécom
France Télécom et l’idéologie libérale: bonjour les dégâts!
En 1996, France Télécom, 4e opérateur mondial des télécommunications, est une entreprise florissante.
Son chiffre d’affaires s’élève à 29,6 milliards de dollars, ses effectifs à 165 000 salariés.
C’est une ” vache à lait ” pour la France : chaque année, des milliards sont versés au Trésor Public, l’opérateur réalise plus de 14 milliards de francs de résultat net en 1996. C’est l’un des services publics les plus appréciés des Français. Cela fait la fierté de ses agents, qui font preuve de leur dynamisme (rattrapage à marche forcée de l’équipement téléphonique en France dans les années 1970 et 1980), de leur créativité (inventeurs de la commutation électronique, du minitel de l’audiotel, …), et de leur esprit de solidarité (en particulier à l’occasion des catastrophes naturelles).
En 2002, France Télécom, c’est une dette de 70 milliards d’euros (pour donner des ordres de grandeur: une fois et demi le montant annuel de l’impôt sur le revenu en France ! 1,5 fois le coût des Twin Towers ! 8 fois les pertes du Crédit Lyonnais !) ; ce sont des clients plus ou moins bien traités selon leur chiffre d’affaires ; c’est un personnel démotivé, traité par le mépris par une technostructure arrogante, et exaspéré par des réorganisations incessantes.
Cherchez l’erreur !Dominée par des forces ” libérales “, la Commission Européenne demande aux États membres, pour des raisons idéologiques, d’ouvrir à la concurrence le marché des télécommunications (en 1988, sur les terminaux, en 1993 sur tous les services ; en 1994, elle étend cette décision aux infrastructures de téléphonie filaire). Pour les ” libéraux “, la concurrence est le système d’organisation qui permet d’obtenir l’optimum social (c’est un postulat). Plus prosaïquement, les milieux d’affaires sont impatients de faire des profits substantiels sur ce marché ” juteux “. Pour faire avaler la chose, qui ne va pas de soi, on fait miroiter aux usagers des baisses de prix. Les petits consommateurs sont sceptiques, et se disent attachés à ce que tous les citoyens restent égaux face au service de télécommunications considéré comme un droit (c’est bien qu’ils pensent que ça risque de ne pas durer, et ils ne se trompent pas…) (sondage IFOP 1996).
Le gouvernement d’Alain Juppé nomme en 1995 Michel Bon à la tête de France Télécom, et, en 1996, fait voter une loi transformant France Télécom en société anonyme de droit privé. Alors que la Commission Européenne n’en demande pas tant (consentant à ce que subsistent des opérateurs nationaux), le gouvernement d’Alain Juppé, et Michel Bon, préparent la privatisation partielle, pudiquement baptisée ” ouverture du capital “. Deuxième postulat: le comportement de l’actionnaire privé est la base de référence du comportement qui permet la maximisation du bien-être social. Toujours l’idéologie ! Pour faire ” passer la pilule “, on prétend que c’est une nécessité absolue pour consolider, par des échanges de participation, les relations que France Télécom avait tissées (sans d’ailleurs être gênée par son statut public) avec ses partenaires (en particulier Deutsche Telekom, l’opérateur allemand). Et que France Télécom conservera des missions de service public (rebaptisé ” service universel ” à la sauce européenne, en revoyant son contenu à la baisse), pour lesquelles elle recevra un financement. Et on assure que l’État gardera la majorité absolue, donc le pouvoir de décision.
Au départ opposé à l’ouverture du capital, comme il l’avait clairement laissé entendre dans la campagne électorale de 1997, Lionel Jospin, devenu Premier Ministre, se laisse convaincre par son ministre de l’Économie, le libéral-social Dominique Strauss-Kahn, d’y consentir (laissant désemparés une bonne partie de ses soutiens, ce qui a sans aucun
doute contribué significativement à sa défaite en 2002).
La privatisation partielle est un succès. Malgré leurs réserves, la grande majorité des salariés y souscrit (comment résister à une offre avantageuse : prix réduit, actions gratuites ?), ce qui amène nos dirigeants politiques à refuser de percevoir leur malaise grandissant. Comme des observateurs avisés l’avaient pressenti, point n’est besoin d’introduire une forte dose de capitaux privés pour que ceux-ci imposent leurs vues. Peu à peu le discours interne change : plutôt que de ” mettre le client au centre des préoccupations ” l’objectif numéro un est de ” créer de la valeur pour l’actionnaire “. Le cours de bourse est affiché partout, sur les écrans au pied des ascenseurs. Là est le critère suprême. De la Direction Commerciale, le pouvoir passe à la Direction Financière.
Après la rupture en avril 1999 de l’alliance avec Deutsche Telekom (rupture que les participations croisées n’auront pas empêchée !) la Direction de France Telecom poursuit et multiplie les acquisitions tous azimuts. Il faut acquérir une taille critique, conquérir à l’étranger des parts de marché, puisque la concurrence amènera inexorablement à en perdre sur le territoire national. France Télécom investit ainsi en juillet 1999 dans le câblo-opérateur NTL, en décembre 1999 dans l’opérateur mobile allemand Mobilcom, et prend en mai 2000 le contrôle de l’opérateur mobile britannique Orange. Ces achats coûtent des fortunes (43,2 milliards d’euros pour Orange, dont 22,2 en liquide, 18,2 en actions FT, et 2,9 en reprise de dettes ; 12 milliards d’euros d’argent liquide, plus 7,3 milliards d’euros de créances pour l’ensemble Mobilcom et NTL), mais qu’importe !
Car l’euphorie s’est emparée des marchés. La téléphonie mobile, Internet, sont de nouveaux Eldorado, on veut faire croire que chacun peut faire fortune à partir d’une petite entreprise
créée dans un garage, qu’il suffit d’avoir une idée… En avril 2000, l’action France Télécom atteint 219 euros, soit près de 8 fois sa valeur d’introduction… La Bourse, les milieux d’affaires estiment la valeur des entreprises dans le domaine des télécommunications en fonction de leur nombre d’abonnés (on parle de 60 000 F par abonné !), en raison du profit très élevé qu’on en attend… On spécule sur le fait que la consommation de services téléphoniques va exploser, par exemple que les clients de la téléphonie mobile vont faire monter leurs dépenses mensuelles de 50 à 100 euros.
Certains États trouvent en ces circonstances un judicieux moyen de combler leurs trous de trésorerie : il suffit de vendre très cher les licences UMTS (c’est-à-dire le droit d’utiliser certaines fréquences, dans une technologie à venir, pour transporter des données à haut débit sur les réseaux de téléphonie mobile) : 50, 5 milliards d’euros pour l’Allemagne, 37,5 pour la Grande-Bretagne, 20 pour la France qui s’y prend plus tard, déjà trop tard, alors qu’une certaine inquiétude naît : ces tarifs sont-ils bien raisonnables ? Les utilisateurs seront-ils en mesure de payer de telles sommes ? Martin Bouyghes, industriel du bâtiment devenu troisième opérateur de téléphonie mobile en France, émet des doutes, et ne s’engage pas dans l’acquisition de licence UMTS à ce prix.
Pour France Télécom, qui veut être présent dans toute l’Europe, ces dépenses pèsent lourd, d’autant qu’elles s’ajoutent aux coûts d’acquisition, à prix d’or de NTL, Mobilcom, Orange, … Il faut trouver des financements : par exemple en vendant des morceaux de l’entreprise. France Télécom vend ainsi en juillet 2000 des parts de sa filiale Internet Wanadoo, en février 2001 des parts de sa filiale Orange.
Mais la bulle Internet se dégonfle. Le cours de l’action France Télécom baisse inexorablement. En mars 2001, l’opérateur affiche une dette de 61 milliards d’euros. L’État vient à son secours en réduisant fortement le coût des licences UMTS en octobre 2001.
En mars 2002, l’entreprise annonce des pertes de 8,3 milliards d’euros pour 2001, les démêlés avec Mobilcom n’en finissent pas de défrayer la chronique, les banques ne veulent plus prêter. L’action tombe en septembre 2002 au dessous de 10 euros, la dette est chiffrée à 70 milliards d’euros.
Michel Bon est acculé à la démission, avant même que le gouvernement n’ait trouvé une stratégie de rechange et désigné un successeur.
Quel gâchis !Les particuliers ont-ils tiré avantage de l’introduction de la concurrence ? Les prix ont baissé (ils auraient baissé de toute façon, grâce aux améliorations technologiques), mais pas la facture de chacun. Les opérateurs s’entendent parfois entre eux sur les tarifs (c’est ainsi que le SMS, message court sur mobile, qui a un coût très faible pour l’opérateur, est facturé 1 F). Peut-on dire que tous les citoyens, où qu’ils soient sur le territoire national, aient également accès, et au même prix, au téléphone mobile ou à l’Internet ? Même le Commissaire européen (Errki Lükanen) recommande aux opérateurs de mobiles de mutualiser les investissements pour couvrir l’intégralité des territoires. Est-il pertinent d’introduire la concurrence dans des entreprises de réseaux ? Imagine-t-on qu’il y ait dans une même ville deux réseaux de distribution d’eau ? ou deux réseaux de raccordement à l’électricité ou au gaz ?
” L’ouverture du capital de France Télécom était une erreur “, conviennent maintenant certains hauts responsables socialistes. N’aurait-il pas mieux valu, en effet, que l’Union Européenne organise à l’échelle européenne un service public des télécommunications, en poussant les opérateurs nationaux à unifier le marché et à mettre en commun leurs efforts (de recherche, notamment) ?
Cette erreur commise, était-il inévitable que l’État français, actionnaire majoritaire, se comporte en ” partenaire dormant ” et (sous la tutelle de DSK puis de Laurent Fabius) laisse faire l’entreprise à sa guise ? N’aurait-il pas du fixer des objectifs stratégiques ? Les sujets n’auraient pas manqué : les télécommunications, et en particulier l’Internet, au bénéfice de la démocratie, de la vie associative, de la culture, de l’éducation ; les télécommunications, comme alternative partielle aux migrations quotidiennes domicile-travail, consommatrices de temps et d’énergie ; les télé communications, comme service public instituant un dialogue avec les usager! et avec les collectivités locales…
Et d’abord, le Conseil d’Administration n’aurait-il pas du dissuader l’entreprise de se lancer dans des acquisitions hasardeuses ? Le lobby libéral insinue qui c’est précisément parce que l’actionnaire majoritaire était l’État que le C: n’a pas joué son rôle de garde-fou. Mais (mis à part les représentants des salariés qui par ailleurs ne disposaient que d’une information incomplète) les autre membres du CA (parmi lesquels u: groupe d’amis du Président) n’ont pas été plus clairvoyants (les déboires de Vivendi montrent que de ce point d vue, le caractère privé du capital n’est pas une garantie…). Et heureusement. que l’actionnaire majoritaire était l’Etat sinon l’entreprise était à la merci d’une OPA hostile, et passait sous le contrôle qui sait, des fonds de pension américains…
Et maintenant ?Le contribuable, qui n’avait qu’à se féli citer du statut public de l’opérateur de télécommunication, va devoir payer la note (salée). De même aussi que tous le petits porteurs qui ont mis leurs économies dans ce ” placement de père de famille ” que représentait France Télé com. De même que les salariés de filiales (et en premier lieu ceux de Mobilcom) qui risquent leur emploi. Mais suivant le principe bien connu qu’ ” on ne change pas une politique qui perd “, et puisqu’on est dans le domaine de l’idéologie, le gouvernement Chirac. Raffarin-Juppé s’apprête à privatise! EDF et GDF,… pour commencer …
Jean-Paul ALLETRU
Paru dans La Révolution prolétarienne n°738 (septembre 2002)
Revue fondée par 
1° numéro de la RP
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Brochure en 1956
N° 472 (été 1960)
Brochure de Simon Rubak, collaborateur de la RP (Spartacus B45, 1972)
Reprise d'articles de J. Péra parus dans la RP