N° 006 - Eastman lu par Rosmer

“Depuis que Lénine est mort”

par Max Eastman

Alfred Rosmer

Note de lecture parue dans La Révolution prolétarienne N°6 (juin 1925).
Un livre vient de paraître à Londres (1), qui a eu tout de suite un grand retentissement dans les milieux ouvriers.
On n’en sera pas surpris lorsqu’on saura qu’il s’agit d’une étude sérieuse, approfondie, non officielle, de la récente crise du Parti communiste russe, écrite par un homme qui, depuis 1917, n’a cessé de lutter pour la Révolution russe et pour le communisme, leur donnant, en maintes circonstances, une contribution précieuse.
Nous aurons bientôt, sans doute, une traduction française de ce livre et, ainsi, l’occasion d’en parler plus longuement. Mais dès aujourd’hui nous pouvons faire quelques remarques provoquées par la publication anglaise et les discussions qu’elle a suscitées.
L’auteur de ce livre, Max Eastman, bien connu en Amérique et en Angleterre, l’est beaucoup moins en France.
Pourtant, ceux qui n’ont pas attendu 1924 pour découvrir la Révolution russe et le bolchevisme, ont eu plus d’une occasion de faire connaissance avec lui et avec la revue qu’il publia à New-York, appelée d’abord The Masses, puis à la suite d’un procès, The Liberator et fondue aujourd’hui dans le Workers’ Monthly. Cette revue fut une des rares publications internationales qui dénoncèrent sans merci la guerre impérialiste et c’est elle qui apporta, sur la Révolution russe, les informations, les documents les plus utiles, des récits de témoins oculaires. John Reed était un de ses principaux collaborateurs et c’est au Liberator qu’il envoya ses correspondances clairvoyantes sur le régime Kerensky d’abord, puis, lors de la prise du pouvoir par les bolcheviks, les chapitres essentiels de son livre Six jours qui ont secoué le monde.
Le Liberator eut tôt fait de grouper autour de lui tous ceux qui, à travers le monde, avaient donné tout de suite une adhésion sans réserve à la Révolution bolchevique. On sait qu’à cette époque nos camarades russes étaient férocement bloqués, isolés. Nulle possibilité de communiquer avec leurs amis du dehors ni d’être informés de ce qui se passait hors de Russie. Le Liberator forçait le blocus et, chaque mois, apportait son ample contingent d’informations véridiques, ses justes commentaires des faits, précieuses munitions pour la bataille à livrer en Amérique et en Europe contre la bourgeoisie et ses valets social-démocrates, qui, par le mensonge systématique, s’efforçaient d’égarer les ouvriers. On aura une idée du rayonnement du Liberator et de son influence à cette époque de vie ardente et difficile de la Russie des Soviets si on pense que son tirage atteignit alors et dépassa le chiffre de cinquante mille.
Qu’on ne raconte pas qu’il s’agissait seulement d’une défense sentimentale de la Révolution russe. A côté des informations, et s’appuyant sur elles, Eastman examinait les idées nouvelles, que le formidable ébranlement provoqué par l’écroulement du tsarisme répandit dans le monde. C’est ainsi que, dès le printemps 1917, alors qu’on avait encore peu entendu parler de Lénine, il écrivait que les Soviets devaient devenir et deviendraient le seul pouvoir et qu’il approuva et défendit, au moment où elles étaient prises, les mesures par lesquelles les bolcheviks assurèrent et consolidèrent le pouvoir des Soviets, de la dissolution de l’Assemblée constituante au procès des socialistes-révolutionnaires. Approbations compréhensive, de communiste authentique qui, à l’occasion, ne craint pas de critiquer.
Eastman était en Russie lorsque éclata la crise récente, aggravée singulièrement par la maladie et la mort de Lénine. Il y séjournait depuis longtemps déjà ; il avait étudié sérieusement le développement de la Révolution, ses diverses phases, s’informant lui-même, apprenant la langue et parcourant le pays dans tous les sens. Il était, par suite, bien à même de comprendre la signification profonde et vraie de la crise, d’autant qu’il n’est pas, comme on l’a pu voir, un homme qui se borne à répéter une consigne.
Ce n’est pas sans mûre réflexion qu’il s’est décidé à écrire et à publier son livre. Les critiques des chefs du Parti communiste russe et de leurs méthodes risquent d’atteindre la Révolution elle-même. Mais, d’autre part, au point où en sont les choses aujourd’hui, il est sûr que le premier devoir qui s’impose est d’informer exactement les ouvriers sur des discussions qui ont eu une si grande répercussion dans l’Internationale.
La « bolchevisation à la Zinoviev» a étendu partout ses ravages, en Angleterre comme ailleurs. Entre autres méfaits, elle réussit merveilleusement à déformer les caractères, à avilir les hommes. Il nous serait facile d’en citer quelques exemples trop frappants. Les « bolcheviks » anglais n’ont pas manqué d’agir, à l’égard d’Eastman, selon les nouvelles méthodes. Pour le combattre, on a travesti sa pensée, on a commis des faux grossiers, on a menti. Mais si attristant qu’il soit de se heurter sans cesse maintenant à de tels procédés, il faut voir, dans le cas présent, un hommage involontaire et inconscient à la valeur durable du travail de Max Eastman.

A. ROSMER

1 Since Lenin died. – Ed. The Labour Publishing Cy, Londres; 2 sh.

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